DE LA BANQUE À LA TRIPLE COURONNE… - Tanya Gunther et cette année folle

Magazine / 22.12.2018

DE LA BANQUE À LA TRIPLE COURONNE… - Tanya Gunther et cette année folle

DE LA BANQUE À LA TRIPLE COURONNE…

Tanya Gunther et cette année folle

Tanya Gunther travaille avec son père John Gunther à Glennwood Farm. En 2018, ils mériteraient certainement le titre d’éleveurs de l’année. Qui d’autre peut se targuer d’avoir élevé un lauréat de Triple Couronne, avec Justify (Scat Daddy), ainsi qu’un gagnant de Gr1 à Royal Ascot, avec Without Parole (Frankel) ? Tanya Gunther nous a parlé de cette année folle et de son parcours tout aussi fou…

Par Anne-Louise Echevin

Jour de Galop. - Quel bilan faites-vous de cette année ?

Tanya Gunther. - Nous travaillons très dur pour élever de bons chevaux. Mais nous ne pensions pas, au début de l’année, pouvoir élever un gagnant de Triple Couronne. Je crois que personne ne peut s’attendre à une telle chose. C’est déjà tellement exceptionnel d’élever un gagnant classique… Alors, un cheval capable de gagner une Triple Couronne ! Il faut vraiment que toutes les planètes s’alignent. Réaliser une telle année nous donne de la confiance, nous indique que nous avons eu raison de croire en nos croisements et nos poulinières. Vraiment, ce fut une année exceptionnelle pour notre haras. Nous sommes petits, avec à peine vingt et trente poulinières. Nous en avons aussi quelques-unes en Europe. En plus de Justify, nous avions un autre élève dans le Kentucky Derby [Vino Rosso, ndlr]. C’était extraordinaire. J’ai du mal à trouver les mots pour décrire ce sentiment. Je continue à me pincer pour être certaine que ce n’était pas un rêve !

C’est au-delà de l’imagination ?

Oui, vraiment. Même des mois après, on se dit : « Waouh, est-ce que cela est bien réel ? » Nous sommes toujours dans le rêve, je n’arrive toujours pas à réaliser… Peut-être que je vais toujours ressentir cela. Ce cheval, c’était notre petit bébé au haras. Maintenant, il appartient au public en quelque sorte. C’est un sentiment très étrange d’assister à cela… Mon père avait acheté la deuxième mère de Justify, il y a quelques années, à la November Sale. Créer un bon cheval, c’est un long processus et il faut parfois attendre avant d’y parvenir. Pour mon père, je trouve que c’est une récompense formidable… C’est donc à la fois fantastique et difficile à croire !

Dans une interview, vous expliquiez avoir déclaré un jour être fan de Scat Daddy… qui n’était pas encore celui qu’il est devenu, et que tout le monde vous a crue folle. C’est vrai ? Et pourquoi avoir choisi Scat Daddy pour Stage Magic, la mère de Justify ?

J’aime bien examiner les chiffres… Je fais mes propres évaluations des étalons et j’analyse toutes les données. L’idée est de détecter les sires qui vont monter. Scat Daddy (Johannesburg) était l’un d’entre eux. Lorsque nous lui avons envoyé la mère de Justify, il était à 25.000 $. À ce moment-, lorsque nous avons pris cette décision, le prix moyen de ses yearlings était assez modeste. C’est donc un peu difficile de justifier notre choix sur cet élément-là. Mais parfois, il faut tenter un coup. Et lorsque Justify est passé en vente, Scat Daddy était devenu très commercial. Nous avons eu la chance que cela arrive. Parfois, même si la production d’un étalon marche bien, il ne devient pas pour autant commercial. Scat Daddy était plus connu pour produire des chevaux de gazon, ce qui ne veut pas dire qu’il ne pouvait pas produire sur le dirt. J’adorais le croisement et je me moquais de créer un cheval de dirt ou de turf. Nous élevons les deux. Mais quand Justify est né, il était clairement à mes yeux un cheval de dirt.

Justify a l’air d’un cheval très impressionnant physiquement. Est-il sorti du lot d’entrée de jeu ?

Il a toujours été impressionnant. Parfois, on donne l’impression de réécrire l’histoire lorsque l’on dit cela, mais je me souviens d’avoir pensé, alors qu’il était un foal marchant vers le paddock, qu’il avait une foulée impressionnante. Cela m’avait surprise de la voir couvrir autant de terrain en une foulée et je me rappelle l’avoir dit à mon père. Il n’a fait que progresser physiquement. C’était un poulain très puissant, très bien dans sa tête. Il a parfaitement géré la préparation aux ventes, cela ne l’a jamais fatigué. Et physiquement, il était au-dessus. C’était impossible de ne pas le remarquer au milieu des autres yearlings.

Je suis allé le voir à Ashford. Lorsque vous êtes à côté de lui, il est massif, mais avec un équilibre excellent. Physiquement, il est vraiment phénoménal. Je crois qu’il faut vraiment aller le voir parce que la réaction est « Waouh ! » Je crois pouvoir dire le plus objectivement possible que, lorsqu’on est à côté de lui, on voit qu’il est une boule de muscles, même si cela fait un bout de temps qu’il n’est plus à l’entraînement. Sincèrement, on se dit qu’il aurait pu être au départ de la Breeders’ Cup Classic ! C’est extraordinaire.

En plus du physique, le mental est aussi essentiel pour gagner une Triple Couronne… Et ne serait-ce que le Kentucky Derby, avec une ambiance si particulière. Justify y est parvenu avec peu d’expérience, car il n’a pas couru à 2ans. C’est son autre force ?

Ce qu’il a réalisé malgré son manque d’expérience est incroyable. Mais je crois qu’il avait déjà donné des indices sur sa force mentale dans le passé. Lorsque nous nous sommes rendus aux ventes de Keeneland avec lui, je me souviens l’avoir observé. Lorsque vous êtes à Keeneland dans un des barns proches du pavillon de vente, vous entendez pas mal de bruit. Cela intimide un certain nombre de yearlings, mais Justify regardait dans cette direction et son expression était celle d’un cheval qui voulait y aller. Il se comportait comme un poulain qui adorait être là, qui aimait l’ambiance et l’effervescence de la vente…

Lorsqu’il a couru le Santa Anita Derby, j’ai suivi la course à la télévision et j’ai fait spécifiquement attention à la manière dont il se comportait face à la foule. C’était la première fois qu’il évoluait sur un hippodrome avec autant de monde. Il a géré cela comme s’il avait toujours connu cette situation. À partir de là, on se dit que c’est encourageant en vue du Kentucky Derby, même si c’est quelque chose d’encore plus spectaculaire. Vraiment, on n’imagine pas le bruit et l’effervescence de cette journée. Il a fait le chemin jusqu’au paddock comme si de rien n’était. Un cheval capable de faire cela avec si peu d’expérience... Cela fait une grosse différence. Il a toujours eu très confiance en lui. Je ne sais pas d’où elle vient !

Le cas de Without Parole est aussi intéressant… Il a remporté les St James’s Palace Stakes, où se retrouvent les gagnants des Guinées européennes, sans avoir couru une seule fois au niveau Groupe et en n’ayant couru que trois fois. Royal Ascot, ce n’est pas simple à gérer non plus…

Il avait en effet peu d’expérience. Il y avait des statistiques qui circulaient et il est très rare de réussir à gagner une telle épreuve sans avoir couru dans les Groupes auparavant. Pour Without Parole, c’était un vrai défi que d’aller à Royal Ascot… Quand Justify a gagné les Belmont Stakes, l’une de mes premières pensées a été : « Il n’y a aucune chance pour que Without Parole gagne à Royal Ascot. Ce serait complètement fou d’avoir élevé un gagnant de Triple Couronne et un gagnant à Royal Ascot pour notre première participation là-bas ! » C’était impossible. Je suis allée à Royal Ascot en n’y croyant pas et je n’y ai pas cru jusqu’à ce qu’il prenne la tête… Et là, je me suis dit qu’il allait en fait peut-être gagner ! C’était un jour spécial.

Votre famille est canadienne et vous élevez à Versailles, celui du Kentucky… Pourquoi avoir choisi d’élever des chevaux en Europe aussi, alors que les courses américaines et européennes sont si différentes ?

Je suppose que nous aimons les défis (rires) ! Notre but est d’essayer d’élever les meilleurs chevaux possible. Ce n’est pas facile, car nous sommes petits et nous avons en face de nous des personnes qui ont beaucoup plus de moyens que nous. Mais nous aimons le challenge. Essayer de gagner un Classique, c’est notre but comme celui de nombreux éleveurs. Et c’est assez fou de tenter d’y arriver sur deux continents différents, alors que nous sommes si petits… Mon père adore les courses de turf. Il va depuis longtemps à Tattersalls, il y achète des juments. En quelque sorte, notre haras a pour volonté d’élever aussi bien des chevaux de dirt que des chevaux de turf, car nous aimons ces deux types de courses. Nous allons à Ascot depuis des années, sans avoir de partants… Lorsque nous avons commencé à envoyer quelques-unes de nos juments en Angleterre et en Irlande, nous avions le sentiment qu’il y avait là-bas un vivier d’étalons de très haut niveau et il nous paraissait intéressant d’y avoir accès. Encore une fois, nous sommes un petit élevage, donc il est intéressant de penser un peu en dehors des chemins classiques pour être plus performants. Après, il y a eu un effet boule de neige… Nous avons commencé avec deux juments en Europe, puis un peu plus désormais ! C’est quelque chose que nous aimons beaucoup. Nous avons regardé Frankel (Galileo) courir, nous étions fans. Mon père était tellement heureux de pouvoir lui envoyer une jument…

Mais vous auriez pu envoyer des juments en Europe, les faire revenir pleines ou faire venir les produits aux États-Unis, où il y a tout de même quelques bonnes courses de gazon et probablement moins de concurrence ?

Oui, mais nous aimons les courses européennes… Nous adorons Ascot, nous regardons le Derby d’Epsom, le Jockey Club… Même s’il y a de très bonnes courses sur le turf en Amérique, vous et moi allons être d’accord pour dire que les meilleures courses de gazon du monde se disputent en Europe. Gagner à Royal Ascot ou un classique européen, c’est quelque chose d’exceptionnel. Est-ce que ces chevaux finiront un jour par venir aux États-Unis ? Ce n’est pas impossible. Mais nous avons goûté aux joies du succès en Europe et ne sommes pas pressés !

Vous aviez une carrière fructueuse dans l’investissement bancaire en Angleterre et vous avez choisi de tout abandonner pour aller travailler avec votre père dans l’élevage de chevaux de course. En toute honnêteté, c’est assez gonflé. Pourquoi avoir fait cela ?

(Rires) Je suppose que je suis une rêveuse. Normalement, il faut être très pragmatique pour travailler dans le milieu de la banque. Il faut être réaliste. Je suppose que mon cœur ne l’était finalement pas tant que cela et j’ai préféré suivre mon rêve plutôt que d’écouter ce que mon esprit me disait. C’est beaucoup plus risqué d’élever des chevaux de course. J’y ai pensé pendant plusieurs années avant de franchir le pas. Je voulais faire quelque chose qui me passionnait. J’aimais beaucoup l’investissement bancaire et ses défis, mais ce n’était pas une passion. J’ai donc sauté le pas.

On peut aussi poser la question dans l’autre sens. Vous êtes passionnée de chevaux depuis toute petite, votre père expliquait que, enfant déjà, vous passiez beaucoup de temps à apprendre les pedigrees. Pourquoi faire de l’investissement bancaire ?

Je crois que c’était quelque chose de raisonnable à faire à ce moment-là et je voulais montrer que j’en étais capable, je suppose. J’ai essayé de faire ce qui me paraissait être la bonne solution : avoir une carrière, travailler loin de la famille pour montrer de quoi on est capable… Mon côté rêveur a fini par reprendre le dessus, mais je suis très heureuse d’avoir eu cette expérience. Cette carrière-là a eu beaucoup d’influence sur la façon dont j’appréhende le monde des courses : j’utilise beaucoup d’éléments analytiques. Les étalons et leur production par exemple. Je crois que je ne le ferais pas ainsi si je n’avais pas travaillé dans la banque. C’est un parcours inhabituel, mais je pense qu’il nous a peut-être aidés à produire un lauréat de Triple Couronne

Dans une conférence sur les femmes dans les courses, vous expliquiez que votre retour n’a pas été forcément très bien perçu, que vous étiez en quelque sorte la fille à papa. C’est vrai ?

Malheureusement, ou quel que soit le terme correspondant à cette situation, cela n’a pas été facile. Parfois, les gens vous imposent des limites, pensant que vous n’êtes pas capable. Mais je suppose que je suis un peu têtue et je n’ai pas voulu abandonner. Je n’imaginais pas partir des États-Unis sans avoir accompli quelque chose. Je refusais de céder à la pression, aux critiques. Parce que tout cela n’était basé que sur du vent et c’était juste une manière de garder le contrôle, je suppose. Je ne pense pas être quelqu’un qui abandonne, du moins pas dans des circonstances de ce type. Pourquoi abandonner ? Pour avoir des regrets ? J’aime les courses et de toute façon, il y a tellement de défis dans le milieu hippique. Si vous abandonnez dès la première critique reçue, vous ne pouvez pas y arriver. Il faut être toujours déterminé.

Comment travaillez-vous avec votre père ?

À la fois ensemble et séparément. Par exemple, si nous voulons acheter une jument, nous étudions le catalogue et faisons nos choix chacun de notre côté. Nous comparons et mon père choisit. Sur les croisements, c’est moi qui fais la grande partie des choix. Je passe des heures et des heures à choisir un étalon pour une jument : pedigree, modèle... Je vais regarder les nicks, mais ce ne sera pas un premier critère de choix, je trouve qu’il est parfois bon de sortir des sentiers battus. Après tout ce travail, je présente mes choix, mon père valide ou non. S’il n’est pas d’accord, je retourne à mes études et j’essaye de trouver une meilleure idée. Mais si je trouve que mon premier choix est la meilleure idée, je vais persévérer jusqu’à le convaincre. Par exemple, pour Stage Magic, j’avais pensé à Scat Daddy un an avant qu’elle ne lui soit présentée et ne donne naissance à Justify. Mon père n’était pas emballé par l’idée à ce moment-là. Alors je lui ai dit : « Très bien, on fait comme tu veux cette année, mais l’année prochaine, on fait comme ce que je viens de proposer ! »

Vous connaissez les courses américaines et européennes. Selon vous, en quoi les courses américaines peuvent-elles s’inspirer des courses européennes ? Et vice-versa ?

Aux États-Unis, l’un des principaux débats de ces dernières années concerne la médication. Les courses américaines, je pense, devraient regarder ce qui se passe du côté de l’Europe sur ce sujet. Je crois que nous devons nous diriger vers moins de médications et suivre les règles des courses européennes. Je trouve que les courses américaines devraient aussi s’en inspirer pour la considération envers les éleveurs. Quand nous étions à Royal Ascot, j’ai été agréablement surprise de voir qu’ils étaient aussi reconnus. Vous pouvez aller voir votre cheval au rond ou aux écuries et j’ai trouvé cela exceptionnel que lors d’un si grand événement, un éleveur soit respecté à ce point-là ! Pour vous donner une idée : nous avions deux élèves dans le Kentucky Derby et nous n’avions pas le droit d’aller au paddock.

Je crois que les courses européennes devraient proposer plus d’allocations. Je sais que la France est mieux lotie que l’Angleterre de ce côté-là, mais c’est encore mieux aux États-Unis. De même pour le système des claiming race. Il est plus difficile de vendre votre cheval en Europe. Un autre sujet important est celui de la reconversion. Aux États-Unis, nous avons beaucoup plus d’organisations comme New Vocations qui nous permettent de trouver une solution pour nos chevaux qui sortent du circuit course. J’ai peu d’expérience sur ce sujet en Europe, mais j’ai trouvé que c’était beaucoup plus difficile de trouver comment placer les chevaux dans de bonnes maisons. Je sais que des initiatives comme New Vocations existent en Angleterre, mais il y en a beaucoup moins qu’aux États-Unis. Ici, je sais qui contacter et tout est réglé rapidement. Mon 4ans qui ne veut pas courir vite trouve facilement une bonne maison !

Pour l’égalité hommes-femmes

Par Alice Baudrelle

Comme l’a si justement souligné Tanya Gunther, la crédibilité d’une femme dans les courses – et pas seulement – demeure incertaine pour une partie non négligeable de nos homologues masculins. J’en parle en connaissance de cause, puisque j’ai expérimenté la chose au cours des dix années que j’ai passées dans les écuries. Certes, les remarques se sont estompées au fil du temps. Mais est-ce parce que les mentalités ont fini par changer ? Pas vraiment. Pour acquérir le respect de la plupart des hommes que j’ai connus, j’ai dû travailler davantage et faire mes preuves avant l’heure. Et quand cela n’était pas suffisant, il fallait que je riposte verbalement afin que cessent certaines brimades. Pourquoi devoir en arriver là pour gagner l’estime de nos amis les hommes ?

Plusieurs de mes anciennes collègues, qui avaient tout pour réussir, ont fini par quitter prématurément le métier, lasses d’être systématiquement rabaissées. Quel dommage ! La majorité des femmes font preuve de qualités très appréciables dans notre milieu. Notre manque de force physique est souvent le premier argument des hommes sexistes pour justifier notre "infériorité". Pourtant, les vrais connaisseurs s’accordent à dire que la maîtrise d’un cheval n’est pas une question de robustesse, mais de dextérité. Les femmes peuvent être aussi rigoureuses, adroites et dévouées que n’importe quel homme. Pourquoi passer à côté de ces valeurs morales inestimables ? Aucun sexisme ne le justifie !

En France, les femmes ont gagné le droit de voter le 21 avril 1944. C’était il y a bientôt soixante-quinze ans. Comment ai-je pu entendre, encore récemment : « On vous a déjà accordé le droit de vote. Vous devriez être contentes ! » (Oui, c’est bien du vécu.)

Pour 2019, je fais un vœu. Que l’égalité hommes-femmes devienne une réalité, après avoir imprégné les mentalités. Je suis certaine que notre monde ne s’en portera que mieux !