DOSSIER SPÉCIAL - Faut-il imposer un nombre maximal de saillies par étalon ?

Élevage / 22.12.2018

DOSSIER SPÉCIAL - Faut-il imposer un nombre maximal de saillies par étalon ?

Ces dernières semaines, plusieurs éleveurs ont sollicité la rédaction de Jour de Galop au sujet d’un possible retour à la limitation du nombre de saillies par étalon en France. Pour y répondre, nous avons interrogé plusieurs personnalités de l’élevage hexagonal.

Nicolas de Chambure : « La limitation n’a que des bénéfices »

Directeur général du haras d’Étreham, Nicolas de Chambure nous a expliqué : « Dès le départ, j’ai souhaité poser des limites pour nos étalons. Lors de la syndication de Wootton Bassett (Iffraaj), il était noté dans le contrat que le cheval serait limité à 130 juments. Cette volonté d’écrire les choses noir sur blanc venait du fait qu’un certain nombre de sires, qui devaient au départ être limités, avaient finalement couvert des quantités de juments largement supérieures. Dans un objectif de profit et avec une vision à court terme. J’ai donc réellement voulu en faire un principe contractuel afin d’assurer aux gens que cette politique allait être respectée à travers le temps, même en cas d’explosion de la demande. L’élevage est une activité à long terme et dans cette optique, la limitation n’a que des bénéfices, même si forcément, au départ, on se prive de certains revenus. Saillir de manière raisonnable, c’est mieux respecter la santé et la psychologie des étalons. On leur permet de durer aussi. Un cheval comme Saint des Saints (Cadoudal) est en forme alors qu’il approche de l’âge de 21ans, et il va certainement encore assurer plusieurs saisons de monte, car il a été préservé au cours de sa carrière. À l’inverse, un cheval très sollicité voit statistiquement son espérance de vie en bonne santé se réduire. Mais il faut aussi prendre en compte les effets positifs de la limitation sur le marché. Il est très polarisé, avec des effets de mode énormes et rapides. En limitant les sires, on leur permet aussi de durer commercialement, en évitant d’écœurer le marché, les entraîneurs et les éleveurs. Entretenir une relative rareté, c’est aussi respecter la valeur de l’investissement de ceux qui ont joué le jeu dès les premières heures dans un étalon, notamment les porteurs de parts. Enfin, en limitant, on peut sélectionner les juments et ainsi lui assurer de meilleures statistiques. »

Plutôt limiter l’accès à la reproduction. « Cependant, je ne pense pas qu’il faille légiférer. Chacun doit pouvoir faire ce qu’il veut, en étant libre d’exploiter les chevaux comme il le souhaite. Naturellement, les gens s’aperçoivent que saillir de manière excessive est problématique. Beaucoup de haras font désormais attention. Si on doit légiférer sur un point, c’est sur le droit de rentrer un étalon ou non. France Galop et la Fédération des éleveurs du galop gagneraient à mettre en place un système de notation, tenant compte du rating, du pedigree et pourquoi pas du physique, pour éviter qu’un champion sans origine ou qu’un cheval très bien né mais sans performance ne soit automatiquement évincé. En fonction de ces critères, chaque candidat étalon aurait le droit de faire la monte publique ou non. Éventuellement, il pourrait saillir de manière privée pour son propriétaire, avec ses juments personnelles. France Galop a une mission d’amélioration de la race et cela permettrait d’assainir un peu le marché. Plus de 60 nouveaux étalons sont arrivés en France depuis deux ans. C’est une aberration. Certains vont saillir une poignée de juments. Cela va complétement diluer et appauvrir notre élevage. Il faut être sélectif dans sa jumenterie, mais aussi dans ses étalons. C’est important pour rehausser notre place sur la scène internationale. »

Mathieu Alex : « Limiter les très bons étalons ne va pas dans le sens de la sélection et de l’élevage »

Mathieu Alex est manager et responsable des relations commerciales du haras de Montfort & Préaux. Il nous a expliqué : « Je ne sais pas si c'est une question qui doit faire l’objet d’une réglementation. La limitation existe, d’une part, d’un point de vue physiologique. En monte naturelle, les chevaux ne peuvent pas saillir de grandes quantités de juments pendant de longues périodes. Limiter un cheval, c’est aussi accepter de dire non à certains clients. Et dire non, c’est difficile, voire délicat. Même si tout dépend de la politique du haras. Ceci étant dit, les très bons étalons, qui sont rares, peuvent émerger en saillissant peu au départ, ou au contraire beaucoup. En sachant qu’avoir accès à des books de juments très volumineux n’est pas une garantie de succès. Chacun doit pouvoir gérer les choses comme il le souhaite. Si on veut vraiment limiter, il faut aussi restreindre les très bons étalons, ce qui ne va pas dans le sens de la sélection et de l’élevage. Surtout que ces sires d’élite saillissent un certain nombre de juments d’éleveurs-propriétaires, que ne l’on ne retrouvera pas sur le marché. Et si l’on prend l’exemple de Galileo (Sadler’s Wells), il n’a jamais été difficile de trouver preneur pour ses nombreux produits qui passent en vente lors du book 1. Enfin, il faut savoir que l’argent gagné avec les étalons est le plus souvent réinvesti dans le marché, dans des poulinières, dans des poulains et même dans de futurs reproducteurs. C’est important pour l’économie de l’élevage. Surtout que les bons étalons français font venir beaucoup de juments en France, avec de nombreuses retombées positives pour notre pays. »

Julian Ince : « Limiter les étalons est en contradiction avec la réglementation européenne sur la libre concurrence »

Directeur du haras du Logis, Julian Ince est par ailleurs à la tête de la Commission étalonniers de la Fédération des éleveurs au galop. Il nous a expliqué : « Par le passé, les étalons étaient limités à 100 juments par saison en France. Mais tout a changé au début des 2000. La fin des limitations est intervenue au moment où il est apparu qu’elles étaient en contradiction avec la réglementation européenne sur la libre concurrence. Dès lors, conserver des quotas de saillie en France, c’était prendre le risque d’être condamné en cas d’action en justice basée sur la loi communautaire. Du côté des étalonniers, il existe deux positions bien distinctes. Il y a d’un côté les personnes qui veulent se conformer à la réglementation européenne et qui souhaitent que le marché se régule par lui-même. Il n’est jamais évident de refuser la demande de clients lorsqu’un étalon est à la mode et en capacité d’assumer beaucoup de saillies. Mais il y a aussi des gens qui souhaitent un retour à la limitation, en mettant en avant le fait que la concentration d’un trop grand nombre de saillies sur quelques étalons a des effets négatifs sur le marché et sur la sélection. Ce sujet est particulièrement sensible et va peut être faire l’objet de discussion approfondies dans les mois à venir au sein de la commission étalonnage de la Fédération des éleveurs du galop. À titre personnel, au haras du Logis, je ne souhaite pas dépasser les 120 ou 130 juments par an pour chaque étalon. Il s’agit d’un choix individuel, en tant qu’étalonnier, mais pas une position en tant qu’élu. » Loïc Malivet, le président de la Fédération des éleveurs du galop, nous a dit : « Nous sommes ouverts à tous les débats. Certains se sont exprimés en faveur de cette limitation. Si une majorité des membres du Comité souhaite lancer le débat en 2019, la Fédération des éleveurs sera ouverte à la discussion. En sachant que nous vivons dans un pays libéral où il est légalement compliqué de mettre des barrières dans le cadre d’une activité commerciale. »

Pierre Julienne : « La mise en place de quotas nécessiterait un accord de l’ensemble des pays »

Ancien président du Gaet – syndicat d’élevage de trotteurs – mais également membre du Comité de la société-mère du trot pendant douze ans et du Comité des éleveurs de pur-sang depuis huit ans, Pierre Julienne est un expert reconnu dans les domaines de la reproduction et de l’insémination. Il nous a expliqué : « La limitation est possible chez les trotteurs car il s’agit d’un stud-book national qui peut donc facilement imposer ses propres règles, comme le fait qu’un étalon ne soit pas dépasser les 100 juments annuelles. Le pur-sang anglais étant un stud-book international, la mise en place de quotas nécessiterait un accord de l’ensemble des pays produisant des chevaux dans ce stud-book. Il paraît néanmoins difficile d’arriver à une position commune, du Japon à l’Australie, en passant par les États-Unis et l’Irlande. Rien n’est impossible, même si, bien sûr, la tâche paraît d’une grande difficulté. Et ce d’autant plus que cela a déjà été tenté par le passé. Parmi les craintes liées à la non limitation du nombre de saillies, il y a l’émergence d’une consanguinité excessive. Pourtant, d’un point de vue scientifique, la situation du pur-sang anglais est loin d’être problématique. Il faut tout de même savoir que peu d’étalons peuvent dépasser les 150 juments en monte naturelle, même si, en rallongeant la durée de la saison de monte en obstacle, on peut plus facilement aller au-delà de ce cap. Le contrôle et la limitation du nombre de saillies engendre la rareté. Cela fait monter le tarif des meilleurs étalons et le prix de leur production en vente. Au trot, ce phénomène a propulsé Ready Cash (Indy de Vice) à 55.000 €, ce qui est une somme considérable pour cette filière. » 

La production se répartit entre plusieurs nations. « Si on voulait vraiment faire évoluer le système, il ne faudrait pas se focaliser uniquement sur le nombre de juments saillies par étalon. C’est un faux problème. Pour limiter le nombre de saillies, il faudrait prendre comme référence le nombre maximal réalisable par un étalon en monte naturelle. Et dans le cadre d’un éventuel accord sur l’utilisation de l’insémination artificielle, ce chiffre ne doit pas être dépassé. Il sera de 200 juments environ. Ce sera beaucoup trop pour certains, mais c'est raisonnable quand on tient compte du fait que ce stud-book international compte des dizaines de milliers de juments. Si un étalon est peu populaire, la faible demande régule son activité. S’il est populaire, il intéresse rapidement une clientèle internationale avec une répartition des ses produits sur plusieurs pays. Dès lors, l’impact de ses générations fournies est faible sur la commercialisation. En revanche, l’utilisation de l’insémination artificielle permet d’éviter tout risque de transmission de maladie lors de la saillie et de réaliser de grosses économies liées au transport avec un excellent bilan carbone. Il faudrait voir ce qu’en pensent les autorités hippiques internationales. »

Georges Rimaud : « Les étalonniers doivent s'autoréguler »

Directeur des Aga Khan Studs, Georges Rimaud nous a expliqué : « Pour commencer, on peut se demander s’il y a un bon chiffre de limitation ? Les étalonniers doivent s'autoréguler et je pense que c'est ce qui est fait aujourd'hui. Le marché est tel que les gens font ce qu'ils veulent. C'est plus une question d'offre et de demande. Il y a beaucoup de demande et peu d'offre sur certains sires, ce qui est compliqué à gérer. Par exemple, avec Siyouni (Pivotal), nous avons beaucoup de saillies vendues mais nous ne sommes pas tant exposés que cela au marché des yearlings. Il est bon d'avoir une certaine discipline, mais pas forcément d’imposer un nombre limité de saillies. À chacun de manager ses sires pour arriver à attirer suffisamment de bonnes juments. Je suis contre une régulation qui ferait en sorte que les gens soient forcés de se reporter sur des étalons moins utilisés. »

Jacques Cyprès : « La rareté fait le prix »

Président de la Société coopérative agricole des éleveurs de chevaux de course du haras de Cercy, Jacques Cyprès nous a dit : « Je pense que limiter le nombre de saillies des étalons ne serait pas une mauvaise idée. Je n'y suis pas opposé. C'est la rareté qui fait le prix. Mais tout dépend de la limite en termes du nombre de saillies que l’on impose. Si on limite un étalon à 150 juments, cela correspond à des générations de 110 poulains. Ce n'est pas un chiffre énorme. »