L’ÉDITORIAL - Equidia : téléachat, télétexte… télésuccès ?

Courses / 05.12.2018

L’ÉDITORIAL - Equidia : téléachat, télétexte… télésuccès ?

Par Mayeul Caire, fondateur de Jour de Galop

Le temps est aux changements pour l’Institution des courses, qui a annoncé plusieurs évolutions ces derniers jours. LeTrot va baisser ses allocations, France Galop va fermer Maisons et le PMU va lancer un nouveau Quinté+.

Puisque tout semble bouger plus ou moins de conserve, on attend des nouvelles d’Equidia. La chaîne est en effet le premier canal de commercialisation du pari hippique : si elle performe, c’est bénéfique au pari hippique ; si elle ne performe pas, c’est préjudiciable au pari hippique (et donc à toute la filière puisque le pari hippique représente quasiment 100 % du financement des allocations et primes).

Acceptons la réalité, même si elle pique un peu

On peut tourner le problème dans tous les sens : que le mot soit joli ou non, Equidia est et reste d’abord et avant tout une chaîne de téléachat. Oui, je sais, le mot ne plaît pas ni à nos dirigeants ni aux personnes qui travaillent sur Equidia. Les premiers pensent que cela rabaisse les courses, les seconds que cela dévalorise leur travail. C’est faux dans les deux cas, mais qu’à cela ne tienne, changeons le mot ! Le ministère de l’Éducation nationale nous a montré la voie, en transformant la "natation" en "déplacement dans un milieu aquatique profond standardisé" et le "ballon" en "référentiel bondissant". Nous vous laissons choisir l’expression de votre choix pour remplacer "chaîne de téléachat".

Ce qui ne changera pas en revanche, car la réalité a la peau dure, c’est que l’objet social, économique, industriel, stratégique, etc. d’Equidia est de vendre – directement ou indirectement – du pari hippique.

Mieux vendre le pari, c’est vital

Equidia peut-elle mieux vendre le pari et comment ? Pour avancer un début de réponse, il faut d’abord avoir en tête qu’une immense majorité de ses téléspectateurs regarde Equidia sans le son. Je parle en particulier de l’audience dans les points de vente PMU, où le son est presque toujours coupé, pour ne pas déranger les autres clients de l’établissement et sans doute aussi pour ne pas rendre le patron et les serveurs dingos.

Ce segment de téléspectateur est pourtant décisif car c’est celui qui regarde la chaîne avec l’envie de parier. Le problème, c’est qu’il a l’argent en main… mais pas la télécommande ! Il faut donc reconnaître avec honnêteté que cette part du public qui constitue le cœur de cible de d’Equidia ne voit rien d’autre en elle qu’un billboard animé mais muet. Un Méliès colorisé.

En termes de traitement de l’information, cela implique à mon sens deux choses. Premièrement, il faut à tout prix développer à grande échelle des éléments visuels (infographies) à l’écran. Afficher des statistiques, afficher des palettes graphiques, etc. C’est ce que font d’ailleurs la plupart des sports, bien que n’étant pas handicapés par l’absence de son. Donc ce qui est vrai pour eux l’est encore plus pour nous !

Une courte émission spéciale pour les points de vente

Deuxièmement, il faut d’une manière ou d’une autre donner envie à celui qui tient la télécommande (ou celui qui a de l’influence sur celui qui tient la télécommande) d’allumer le son une fois de temps en temps. Comment ? Peut-être en faisant clignoter beaucoup plus violemment le fait qu’un entraîneur ou un jockey parle des chances de son cheval dans la prochaine ? Peut-être en créant un rendez-vous précis, identifié, à heure fixe, qui soit audible dans un point de vente pendant une dizaine de minutes chaque jour. Le message aux titulaires de points de vente (via la communication du PMU qui leur est destinée, comme le magazine Cheval Rouge) sera alors : « Entre 10 h 45 et 11 h, allumez Equidia : vous allez passionner vos clients et développer votre chiffre d’affaires. » L’émission devra être survitaminée, surefficace et superbienfaite !

Chaque lettre vaut de l’or

Troisièmement, et c’est là encore un gros mot, Equidia est en partie une chaîne de télétexte. Oui, je sais, télétexte n’est, comme téléachat, pas un très joli mot. Ca fait télévision publique, ça fait sourdingue, ça fait météo/résultats du Loto, ça fait maison de retraite… Mais c’est un fait : puisqu’Equidia se regarde sans le son, il faut améliorer la communication par l’écrit. Aujourd’hui, chaque centimètre carré disponible dans la partie basse de l’écran vaut de l’or et doit être consacré à une information productive, vendeuse. Comme le dit le slogan d’une célèbre gazette hippique : « Pas de blabla, des résultats ! » Là on dira : « Pas de blabla, de bons conseils de jeu ! »

Laissons madame Michu là où elle est

En parallèle de tout cela, il va falloir réfléchir au contenu proposé à ceux qui aiment et peuvent profiter à la fois de l’image et du son… ou aux personnes qui, si le contenu est excellent, (r)allumeront peut-être le son.

Nous avons tous remarqué, depuis un an, le parti pris de mettre des turfistes à l’antenne et de les confronter aux journalistes et pronostiqueurs de la chaîne. À mon sens, c’est une impasse stratégique. D’ailleurs, tous les médias qui ont joué ce côté "on vous met à l’antenne" se plantent les uns après les autres. Demandez à Europe 1, qui a voulu donner la parole à ses auditeurs du matin au soir : ses audiences ont sévèrement dévissé. Le seul média qui a gagné des parts de marché en tendant un miroir à ses auditeurs, c’est RMC. Mais d’une part, cela reste une exception, d’autre part, la station a partagé l’antenne entre les "vrais gens" et des "gros bouffeurs de micro", comme Bourdin, Marshall ou Moscato. Enfin, rappelons que RMC, c’est de la radio : d’ailleurs, au sein du même groupe, mais en télévision, BFM TV n’a jamais remplacé ses journalistes-animateurs par madame Michu et monsieur Toutlemonde.

Donnez-nous de vrais experts

Philosophiquement, je pense que cela ne fonctionne pas – ni sur Equidia ni ailleurs – parce que la raison d’être d’un média est d’apprendre des choses aux gens. Si ce sont les gens qui s’apprennent des choses à eux-mêmes, cela ne fonctionne plus. Un média a besoin d’experts, qu’ils soient journalistes ou extérieurs à la rédaction. D’ailleurs, dès qu’un journaliste ou un expert extérieur est jugé défaillant, le média est critiqué… voire les médias dans leur ensemble sont critiqués ! Sur certaines chaînes, quand les débats volent trop bas, et que les personnes qui interviennent en plateau disent n’importe quoi (par paresse intellectuelle ou par incompétence), cela se retourne contre le média mais aussi contre le sujet traité. Les spectateurs ne sont plus fidèles à telle ou telle émission, ne sont plus fidèles à la chaîne dans son ensemble… ou même cessent de s’intéresser au sport lui-même ! Si L’Équipe, Canal+ et BeInSports devenaient simultanément médiocres, la passion pour le football descendrait d’un cran. Dans le journalisme hippique télévisé, cela a régulièrement posé des problèmes au fil du temps, et Equidia est loin d’être seule en cause. Personne n’a oublié certains directs de grandes chaînes nationales qui étaient pathétiques.

Faites pour eux des miracles !

Dire que les spectateurs attendent une parole d’experts, je crois que c’est encore plus fort dans les courses. Une partie des turfistes attend des miracles de la part des pronostiqueurs ; ils espèrent le numéro qui leur permettra de toucher à coup sûr. Une autre partie attend des informations exclusives de la part des journalistes hippiques ; elle espère apprendre des choses en lisant, en écoutant ou en regardant le média spécialisé. Je ne veux pas croire une seconde que le fait de voir à l’écran leurs alter egos ni ne les flatte ni ne les intéresse. Pour moi, c’est le contraire : les turfistes qui singent les pronostiqueurs, ça ne les intéresse pas et ça les rabaisse (il est vrai que la flatterie est grossière).

La fabrique de stars

À l’inverse, je crois qu’il faut faire briller les meilleurs journalistes, animateurs et pronostiqueurs. Et il y en a sur Equidia ! Je veux dire : créer des stars. C’est cela qu’il nous faut, de nouveaux Zitrone, de nouveaux Bernardet. Nous avons besoin de mages. Car il y a quelque chose qui doit être de l’ordre de la magie, du délit d’initié, de la rareté, dans la relation entre ces stars et la France turfiste. Pour Equidia, c’est la meilleure manière de vendre plus de paris hippiques. Et les bénéfices iront bien au-delà de la seule chaîne… Les pronostiqueurs vendent du rêve ; ils doivent faire rêver ; ils doivent susciter l’envie. Cela implique qu’ils soient "mieux" que leurs téléspectateurs, qu’ils constituent un rêve à atteindre. S’ils ressemblent à des turfistes ou s’ils ne sont pas meilleurs que les turfistes, comment peuvent-ils faire rêver et faire vendre du pari ? C’est impossible.

Fabriquer des stars : comment y parvenir ? La recette tient en trois points. Premier point : Equidia devrait créer, en particulier le matin avant les courses, une nouvelle grille rythmée heure par heure. Une heure = une émission. Second point : chaque émission porterait le nom de son animateur. Exemple : "11 h c’est Marcy" ou "Midi c’est Darras". Troisième point : toutes traiteraient du même sujet (donner les gagnants de l’après-midi), mais chacune avec un ton (un angle) différent. L’une plus populaire, l’autre plus élitiste, l’autre plus sur l’argent, l’autre plus sur le sport, l’une avec des chroniqueurs qui débattent, l’autre plus centrée sur des interviews de professionnels, etc. Cela permettra d’adresser tous les segments de clientèle de la chaîne et de donner envie à tout le monde de jouer.

Et encore…

Voilà. Dans le détail, nous pourrions écrire que les journalistes devraient pouvoir faire leur travail de journalistes et les consultants leur travail de consultants pour que cela fonctionne mieux encore, au lieu de mélanger leurs rôles. Écrire que, parfois, la logique de l’image et celle de la voix semblent fonctionner séparément, comme si l’on juxtaposait une émission de télé (images) et une émission de radio (son). Parler de certaines approximations ou erreurs (nous en faisons nous aussi régulièrement à JDG) qui mériteraient d’être amendées par un travail de formation continue en interne. Et enfin, plus que jamais, en ces temps de baisse des paris hippiques, qu’il faut tout miser sur l’avant-course et organiser une dramaturgie de 7 h du matin jusqu’au départ de la première course/du Quinté, pour parfaitement sentir cette montée en pression qui existe pourtant dans le cœur de tous les turfistes.