L214 et Konbini s’attaquent aux courses… et frappent fort

Courses / 21.12.2018

L214 et Konbini s’attaquent aux courses… et frappent fort

Mercredi, L214, Konbini et son journaliste Hugo Clément ont publié des vidéos ayant pour cadre l’abattoir d’Équevillon, lequel n’a rien d’illégal ou de condamnable. Konbini précise d’ailleurs que, « dans cet abattoir, la réglementation est globalement respectée ».

Réglementation ou non, les images restent difficiles. Pourquoi en parler ? Parce que ces vidéos s’attaquent au monde des courses. Selon les chiffres donnés par ces militants, 52 % des chevaux finissant à l’abattoir en France sont issus de la filière course soit environ 6.700 animaux.

Par Anne-Louise Echevin

L214 dans son rôle. L’association L214 joue le rôle qu’elle s’est donné. Et on peut même s’étonner qu’elle ne se soit pas attaquée aux courses auparavant, puisqu’elle fait partie des plus "extrêmes" parmi les collectifs de défense des animaux. Son but ? Mettre fin à l’exploitation animale sous toutes ses formes. Cela veut dire imposer le véganisme – plus de lait, viande, œufs, miel, laine, cuir… – et abolir l’utilisation de l’animal dans le cadre des loisirs, ce qui comprend l’équitation et les courses hippiques. L214 vous appellera aussi à donner de la nourriture vegan à vos chiens et chats, pourtant carnivores à tendance omnivore. Il n’y a pas de demi-mesure chez eux. Pourquoi tenir compte de cela, vont me répondre certains d’entre vous ? Parce que L214 est maître de la communication. L’association a parfaitement investi les réseaux sociaux, et ses vidéos sont reprises régulièrement dans les médias, ce qui leur donne une force de frappe non négligeable.

L214 appelle à « cesser le massacre ». Au sujet des courses, L214 a produit plusieurs vidéos : des chevaux blessés en attente de l’abattoir, des vidéos de l’abattage… Elle a aussi repris le Prix d’Amérique 2016 en renommant les chevaux (Futur de l’Équarrissage, Amiral de Réforme, Athlète en Sursis…) et en précisant que, au poteau d’arrivée, sept chevaux ont perdu la course et la vie, sous-entendu parce qu’ils étaient non performants.

L214 annonce, dans une autre vidéo : 11.000 naissances de trot par an, 4.000 qui ont le droit de courir (les qualifiés), et seulement 1.000 rentables. Qu’un cheval, une fois qu’il ne court plus, ne doit pas coûter d’argent et que, dans les courses, il y a autour de 70 % des chevaux qui ne voient pas un hippodrome. Ces chiffres, énoncés en voix off (voix présentées comme celles de vendeurs de chevaux dans cet abattoir), veulent inscrire dans les esprits par une déduction "douteuse" : 70 % des chevaux de course finissent à l’abattoir. Et la vidéo se conclut ainsi : « Cessons le massacre. » Le trot est principalement attaqué dans les différentes vidéos. N’oublions pas que le grand public non initié aux courses ne fera pas de différence entre trot et galop. Nous sommes tous dans le même bain.

Un impact non négligeable. L’impact de l’information ou de la désinformation diffusées sur les réseaux sociaux n’est pas à prendre à la légère. La crise sociale actuelle en France le montre bien : les fake news ou des faits sortis de leur contexte et frôlant la fake news contribuent à alimenter le conflit social, d’autant plus qu’elles sont développées pour jouer sur l’affect. On parle au cœur et non pas au cerveau. Rattraper une fake news une fois qu’elle est lancée est une mission quasiment impossible.

La stratégie de L214 est de provoquer le choc et l’émotion. Ses publications sont extrêmement commentées et partagées. Pourquoi tenir compte de l’avis de personnes qui n’y connaissent rien, direz-vous ? Nous vous appelons à méditer sur cette phrase d’Umberto Eco : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin, et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. » La parole d’une personne qui n’a jamais mis les pieds sur un hippodrome mais « a entendu dire que » a autant de valeur que celle des spécialistes du sujet.

Encore plus problématique quand Konbini s’en mêle. Que l’on soit ou pas d’accord avec L214 et ses idées, cette association joue son rôle mais, quand Konbini vient se mêler à l’histoire, la situation se complique.

Konbini est un média d’information via les réseaux sociaux. Voici ce que vous pouvez lire dans le "à propos" : « Avec une approche du journalisme repensée, Konbini s’impose comme un acteur global des tendances et de la pop culture. Réunissant une communauté très active sur les réseaux sociaux, Konbini se démarque par la viralité record de ses posts. » L’un des journalistes vedettes de Konbini est Hugo Clément, qui a construit sa notoriété grâce à l’émission Quotidien. Hugo Clément se dit végétarien. Il travaille régulièrement avec les associations de défense des animaux et surtout L214. Avant ce sujet sur les chevaux de course à l’abattoir, ils avaient infiltré un élevage industriel de porcs, par exemple. Hugo Clément a le droit d’avoir des convictions. Nous en avons tous. Mais, quand on traite un sujet d’information, il est du devoir du journaliste de savoir passer outre pour avoir une vision d’ensemble sur le sujet. Hugo Clément n’en a aucune intention. Voici donc l’introduction de son sujet : « Que deviennent les chevaux de course lorsqu’ils ne courent pas assez vite ? L’association L214 apporte la réponse dans sa nouvelle enquête. Et ce n’est pas une bonne nouvelle. »

La sémantique est importante : Hugo Clément veut dire que les chevaux, quand ils sortent du circuit course parce qu’ils ne sont pas performants, sont jetés à l’abattoir. C’est LA réponse. Nous savons, dans le milieu du cheval, que c’est une réponse en partie fausse même si cette réalité existe. Pour tous ceux qui ne connaissent pas le sujet et découvrent le "reportage", ce sera par contre l’unique réponse offerte et elle restera gravée en eux. Le monde des courses n’a jamais nié que des chevaux finissaient à l’abattoir et il a mis en place – surtout du côté du galop – des structures et des actions pour lutter contre ce problème. Évidemment, vous n’en entendrez pas parler du côté de L214 et de Konbini : tout est tout blanc ou tout noir, et il n’y a aucune nuance de gris.

Quand on frôle la désinformation. Parmi les chevaux (et leurs papiers) présentés dans les différentes vidéos, entre Konbini et L214, attendant l’abattage, j’ai décompté une grande majorité de trotteurs, deux galopeurs et un cob normand. Parmi les trotteurs, des jeunes non qualifiés, mais aussi un certain Pariflash. J’insiste sur ce dernier car Hugo Clément a choisi de le mettre en valeur… Et nous ne sommes pas loin de la désinformation. Avec une capture d’écran de l’application LeTrot, il indique sur Twitter, Instagram et Facebook : « Pariflash fait partie des chevaux de course abattus pendant le tournage de L214. Tué à 15 ans après avoir rapporté 176.930 euros. »

Cette capture d’écran indique cela, le nom de son éleveur et celui de son propriétaire et entraîneur. Voici quelques commentaires que nous avons pu lire. Par gentillesse, nous avons corrigé les fautes d’orthographe : « Quelle enflure, c’est lui qu’on devrait conduire à l’abattoir », « Que le propriétaire crève, on en a marre de ces gens-là, il faudrait que ça se sache à grande échelle », « J.-P. Borodajko est toujours en activité en tant qu’entraîneur en Normandie [avec le lien vers Geny, ndlr]. » Le problème va plus loin. Jean-Philippe Borodajko est donc jeté en pâture alors que le cas de Pariflash soulève beaucoup de questions, que la plupart d’entre vous auront notées.

- Pariflash est un trotteur âgé de 15ans, donc touché depuis cinq ans par la limite d’âge en France.

- La dernière course de Pariflash en France remonte à 2012. Cela fait donc six ans qu’il est sorti du circuit course français.

- Que s’est-il passé durant ces six ans ? A-t-il poursuivi sa carrière à l’étranger ? A-t-il été gardé par quelqu’un de son entourage de course qui, finalement, l’a envoyé à l’abattoir ? A-t-il été vendu après sa carrière à un particulier qui, quelques années plus tard, n’en a plus voulu ?

Vous et moi, nous nous posons ces questions. Pour les non-initiés qui ont lu cet exemple d’Hugo Clément, ce qu’il restera est : Pariflash a rapporté 176.930 € et son propriétaire s’en est débarrassé.

Via l’IFCE, nous savons que Pariflash a été étalon et qu’il a sailli une jument cette année. Que s’est-il passé jusqu’à son arrivée à l’abattoir ? Le Veinard a enquêté et a appelé Jean-Philippe Borodajko, lequel s’est dit catastrophé. Nous nous permettons de reprendre une partie de sa déclaration : « Il se trouve que Pariflash est un cheval qui nous a fait plaisir durant plusieurs années de course et que nous avons gardé comme étalon. Il saillissait peu et, dans ce domaine, la concurrence est très rude. J’ai trouvé à le vendre l’été dernier, à un petit prix mais qui ne laissait pas penser qu’il finirait mal… Ce n’était évidemment pas le but car j’ai toujours essayé de préserver les chevaux après leur carrière. C’est même un devoir car, si je fais ce métier, c’est avant tout parce que j’aime les chevaux. »

On s’est sentis bien seuls... Lorsque Konbini a sorti son "reportage", nous sommes plusieurs à être montés au créneau pour tenter d’apporter la nuance nécessaire à ces propos, pour expliquer que malheureusement, oui, cela existait et qu’il fallait faire en sorte que ce ne soit plus le cas. Mais que non, de nombreux chevaux avaient le droit à une retraite heureuse même s’ils n’ont pas été des champions. Que de nombreux entourages voient leurs chevaux comme des enfants. Nous, ce sont des journalistes, des passionnés des courses, des lads et des cavaliers d’entraînement, des enfants de professionnels… Nous, ce sont des personnes se battant contre des murs, des Don Quichotte face à des moulins.

Nous avons espéré un soutien des institutions, même si nous savons bien que les militants de L214 n’entendront rien et que l’association ne leur donnera pas de droit de réponse : elle est contre l’exploitation animale et va militer jusqu’au bout pour la disparition des courses. Mais ne rien dire est une forme d’acceptation ou de résignation. Alors oui, France Galop en particulier a mis en place des actions et apporte son soutien à la reconversion. Si personne ne le sait, si l’institution n’est pas là pour monter au créneau face aux maîtres de la communication moderne que sont L214 et consorts, alors nous signerons peu à peu notre fin. Alors oui, France Galop paye certainement les actions de LeTrot, qui est en retard sur cette question… et qui devrait enfin prendre ce problème à bras-le-corps.

C’est une question de survie. L’institution peut se pencher sur la réforme des paris hippiques pour relancer les courses. Nous sommes en 2018 et dans le monde qui l’accompagne, qu’on l’aime ou non. Ce qui sauvera les courses, c’est le bien-être de ses athlètes et la responsabilité qui incombe à tout un chacun jusqu’à l’après-course. Le reste ne sera qu’un coup d’épée dans l’eau.

Mon premier contact avec un cheval de course a eu lieu dans mon club hippique, avec un jeune trotteur de 2ans acheté alors qu’il était prêt à partir au couteau. Il m’a fallu plus de dix ans pour dépasser l’image des courses qui était imprégnée dans mon esprit. Pour comprendre que tout n’était pas tout blanc ou tout noir. Je suis une exception, beaucoup de jeunes ne feront pas cette démarche. Et c’est notre clientèle de demain. Si les courses veulent survivre, alors elles doivent aussi se conformer à leurs attentes et ce ne sont pas que des paris attractifs. Ce sont des chevaux de course heureux et bien traités… Toute leur vie.

C’est peut-être bisounours, peut-être irréalisable : certains chevaux sont abattus car ils sont dangereux et impossibles à réformer par exemple. Mais les acteurs des courses doivent se poser la question : ai-je les moyens suffisants pour entretenir un cheval, ou des solutions pour offrir une retraite à mes chevaux ? Si ce n’est pas le cas, alors je n’achète pas un animal. Un être vivant est une responsabilité à vie, même si l’après-course peut nous échapper dans le cas d’un cheval vendu à un particulier ou à un club hippique, comme c’est arrivé à Pariflash. Abattre des chevaux une fois leur carrière finie n’est pas illégal. Ce n’en est pas pour autant moral.

L’impact en chiffres

L214 : plus de 63.000 abonnés Twitter, plus de 730.000 abonnés Facebook, plus de 50.000 abonnés Instagram

Konbini : plus de 60.000 abonnés Twitter, plus de 397.000 abonnés Facebook, plus de 674.000 abonnés Instagram

Hugo Clément : plus de 611.000 abonnés Twitter, plus de 365.000 abonnés Facebook, plus de 380.000 abonnés Instagram