LE MAGAZINE - Les chevaux à l’entraînement, un hypermarché ouvert 24/7

Institution / Ventes / 16.12.2018

LE MAGAZINE - Les chevaux à l’entraînement, un hypermarché ouvert 24/7

Par Franco Raimondi

Comme aiment à le dire les amateurs de rugby avec l’accent du Sud-Ouest : « A’ment donné, il faut que les vieux laissent la place aux jeunes. » Et c’est pour cela que des personnes bien intentionnées ont eu l’intelligence d’inventer les ventes des chevaux à l’entraînement. Parce qu’à un moment donné, il fallait faire de la place dans les écuries pour accueillir les yearlings. Depuis sa naissance, cette formule a beaucoup évolué. À présent, le marché du pur-sang prêt à courir est ouvert 24/7. Et d’ailleurs, il est de plus en plus important. Quelques chiffres illustrent cela mieux que de grands discours : en 195, la vente horses in training de Tattersalls avait proposé aux acheteurs 196 sujets, dont 158 ont trouvé preneurs pour une valeur proche de 3,3 millions d’euros d’aujourd’hui. La même année, les deux sessions des yearlings, l’équivalent des books 1 et 2, avait permis de vendre 640 lots sur 730 présentés pour un chiffre d’affaires équivalent à 24 millions d’euros. Cette année à Tattersalls – book 1 et 2 – 1.023 yearlings ont changé de propriétaire pour 180 millions d’euros. Dans le même temps, le chiffre d’affaires des horses in training a atteint 30,8 millions pour 1.049 vendus. Le nombre de yearlings adjugés lors des deux ventes haut de gamme a augmenté de 40 %. Alors que les chevaux clé en main passés sur le ring sont sept fois plus nombreux qu’il y a soixante ans. Le prix moyen d’un yearling était alors un peu moins du double de ce qu’il fallait débourser – c’est-à-dire 20.000 € de 2018 - pour s’offrir un cheval à l’entraînement.

Soixante ans après. Soixante ans après, le prix moyen du cumul book 1 et book 2 est de 176.000 €. Celui des horses in training s’établit à 29.500 €. Rêver avec un yearling n’a pas de prix, certes. Mais le ticket d’entrée au pays des rêves a été multiplié par cinq depuis 1958. Alors que celui des chevaux à l’entraînement n’a cru que de 50 %, alors même que le marché est désormais sept fois plus important. Pour introduire ce papier, j’ai pris Tattersalls comme point de repère. Tout en sachant que le cumul des ventes européennes avoisine désormais les 60 millions d’euros pour presque 2.400 vendus, bon an mal an. Le pourcentage des vendus reste solide, à plus du 80 %.

Une pluie de millions. Le marché des chevaux à l’entraînement ne se fait pas qu’autour des rings de ventes, bien au contraire. Cette année, deux lots millionnaires, Lily’s  Candle (Style Vendôme) et Solage (Galileo) sont passés à la vente d’élevage à Deauville. Ce fut aussi le cas de l’allemande Peace in Motion (Hat Trick) et des lauréates de Gr3 Devant (Showcasing) et Noblesse Oblige (Myboycharlie). Devant a été rachetée mais les quatre autres ont généré 3,36 millions de chiffre d’affaires. Cette somme est comptabilisée dans les ventes mixtes. Alors qu’il s’agit d’horses in training. Le cheval à l’entraînement le plus cher de l’année 2018 est lui aussi passé sur le ring lors d’une vente estampillée élevage, à savoir Tattersalls Février. Il s’agit d’un poulain dont les débuts prometteurs à 2ans ont convaincu le cheikh Mohammed Obaid Al Maktoum de débourser 1,9 millions de Gns (2,25 millions d’euros). Son nom ? Willie John (Dansili). Le jour de son achat, il  rêvait de Derby. Il a finalement gagné une course avant de terminer dernier du Prix du Prince d’Orange (Gr3).

Lily’s Candle et son tour du monde. Lily’s Candle a fait l’histoire à deux reprises. Elle a gagné le Qatar Prix Marcel Boussac (Gr1) quelques heures après son achat pour 390.000 €, à la vente de l’Arc. Je ne pense pas me tromper en disant que c’est la première fois que la lauréate de la course phare pour les pouliches françaises est passée sur un ring deux mois après son jour de gloire. Et elle a changé de propriétaire, passant des bras de l’américain Martin Schwartz à ceux du Japonais Katsumi Yoshida, les deux représentés par des courtiers français (Michel Zerolo et Emmanuel de Seroux). Il y a dix ans, une telle vente était impossible à imaginer.

Un marché qui a beaucoup changé. Le marché des chevaux à l’entraînement, selon l’ancienne formule, c’était plutôt un grand bazar où les propriétaires se débarrassaient des sujets décevants au moment de rentrer les yearlings. La demande venait surtout des petites écuries et des entraîneurs d’obstacle. Les achats se faisaient un peu à l’aveuglette, sur le catalogue et les performances des chevaux. Celui qui partait pour Newmarket avec deux ou trois éditions de Timeform, les ratings et un petit commentaire sur le cheval, faisait figure d’oracle. À présent, les acheteurs peuvent regarder les vidéos des courses et ils sont de mieux en mieux informés. Et le marché est devenu plus international : l’Asie, les États-Unis, l’Australie, les pays du Golfe, l’Europe de l’Est, le Maghreb… Les courtiers et les entraîneurs cherchent un cheval pour le Carnaval de Meydan ou pour les courses au Qatar. Il y a vingt ans, ces deux débouchés n’existaient tout simplement pas.

On peut y trouver des chevaux de Gr1. La qualité des sujets en vente est montée, tout comme la quantité de l’offre. En 2014, pour n’en citer qu’un seul, Mondialiste (Galileo) fut acheté 190.000 €, à la vente d’été, par David O’Meara. Ce Wertheimer était alors un 4ans, placé de Groupe, et il affichait une valeur 47,5. On connaît la suite de l’histoire. L’offre de chevaux black types est imposante, le marché est toujours ouvert, au point que les ventes ne suffisent pas à tout écouler. Surtout en Angleterre, où il n’existe pas un vrai système de courses à réclamer comme chez nous. Or il est nécessaire d’assurer le renouvellement des effectifs. Et c’est une opportunité pour les petits propriétaires de trouver une sujet pour un prix intéressant.

La formule Tesio. Les ventes des chevaux à l’entraînement existaient déjà à l’époque de Federico Tesio. Le Mago di Dormello, comme n’importe quel propriétaire et entraîneur, était obligé de vendre chaque année une douzaine de sujets pour faire place à la vingtaine de yearlings produite par son haras. Il gardait comme poulinières celles qui s’étaient montrées les meilleures en piste. Tesio bradait les moyennes ainsi que les chevaux de 3ans et plus sans trop faire dans le détail. Ses bons chevaux avaient toujours une place au haras en Italie, les très bons étaient vendus à l’étranger, les sujets utiles étaient une aubaine pour les écuries d’obstacle et les gentlemen riders qui ont toujours eu un programme privilégié dans la Péninsule. Pour les cancres, il y avait une petite vente organisée à l’hippodrome de San Siro par Lo Sportsman, le quotidien hippique italien de l’époque.

Sanzio, un champion pour 1.500 €. Les sources se contredisent au sujet d’une célèbre vente de Tesio, celle de Sanzio (Papyrus) à la fin de la saison 1931. Certains affirment que le Mago di Dormello avait vendu le poulain à San Siro. D’autres disent qu’il l’avait laissé partir à l’amiable. Le seul point de concordance, c’est le prix, 1.500 lires. Cela correspond, en termes de pouvoir d’achat, à 1.500 €. L’acheteur, Luchino Visconti, n’était alors qu’un jeune turfiste et cavalier. C’est plus tard qu’il est devenu le plus grand metteur en scène du cinéma italien. Sanzio avait couru une seule fois, était fainéant et souvent boiteux. Et en plus il n’avançait pas dans le lourd. Luchino Visconti n’avait ni exemplaire de Timeform ni vidéo. Mais il disposait en revanche d’une très bonne paire de jumelles. Et Sanzio, "piqué" pour seulement 1.500 lires, a gagné le Gran Premio di Milano (250.000 lires au gagnant) et le Grand International d’Ostende. Il aurait même pu remporter le Prix de l’Arc de Triomphe 1932. Mais la pluie en avait décidé autrement.