Une crise ne mène pas forcément au déclin !

Courses / 18.12.2018

Une crise ne mène pas forcément au déclin !

La crise de 1929 et la Deuxième Guerre mondiale ont failli tuer l’élevage français. Mais lorsqu’il s’est relevé, il a connu son apogée. Yves d'Andigné s’est plongé dans ses archives pour nous livrer cette étude.

Par Yves d'Andigné

« Lorsque survient la crise le 24 octobre 1929, personne n’est préparé à une telle secousse. Elle est vigoureuse et les échanges internationaux chutent immédiatement. L’indice du commerce ne le marque pas encore car le "jeudi noir" est en fin d’année. Les éleveurs, bien souvent propriétaires également, sont obligés de réduire leur cheptel mais les foals conçus au printemps 1929, naissent en 1930. Cette année-là constitue un record de naissances de pur-sang en France. Celles-ci chutent de façon rapide de 1931 à 1938, ainsi que le commerce international pendant 4 ans environ. En France, toujours à la traine pour les exportations, la chute est plus longue, en gros jusqu’en 1937. La production industrielle se porte mal jusqu’à la guerre malgré quelques soubresauts. Rappelons les grandes grèves de 1936, l’instauration des congés payés par le Front populaire qui gouverne d’avril 1936 à avril 1938.

Boussac a failli disparaître avant son apogée. Dans 1864 - 2014, 150 ans de courses à Deauville, publié aux éditions du Castelet, Guy Thibault note : « Les effets de la crise économique mondiale se font durement sentir en France à partir de 1932, avec pour conséquence une inquiétante triple baisse, des partants, des entrées et des jeux. ». Ajoutons les dégâts aux élevages : celui de John Cohn disparaît (racheté en partie par Léon Volterra). Au sein du même ouvrage, Guy Thibault annonce : « La décennie précédant la Seconde Guerre mondiale se révèle cauchemardesque pour les éleveurs-vendeurs français (…) le marché français est davantage ébranlé par suite d’un phénomène, propre à la France, la surproduction. » Que dire de l’industrie textile. Les indices traduisent les grandes difficultés du secteur. Pourtant un homme fait son chemin malgré les difficultés : Marcel Boussac.

Touché lui aussi, il semble prêt à vendre ses chevaux, mais il est retenu par un ami pour qui la mise en vente de ses chevaux déclencherait la panique de ses banquiers. Il est aussi aidé par le Ciel car Tourbillon réalise en 1931 un printemps de rêve, enlevant trois courses préparatoires (Grs2 actuels) et le Jockey Club.

En 1939, il termine tête de liste des propriétaires pour la première fois, devançant l’écurie du baron Édouard de Rothschild alimentée par un grand élevage. Boussac a une écurie de taille moyenne : en 1936 sont nés 29 foals. Mais il a un crack : Pharis, qui enlève les trois courses qu’il court : Prix Noailles, Jockey Club, Grand Prix de Paris. Et la saison arrêtée fin août ne permit pas au baron de Rothschild de le rattraper, surtout avec la victoire de Djebel dans les Middle Park Stakes, en Angleterre, où les courses ont été suspendues plus tard.

La Guerre. Les effectifs fondent compte tenu des mauvaises conditions économiques et de sécurité, ainsi que du rapt de nombreux chevaux de pur-sang par les nazis : huit étalons de renom dont Pharis, tout l’élevage Rothschild, etc… Notez aussi que les quelques chevaux naissant en Algérie ne sont plus comptabilisés (100 à 150).

Par exemple, l’élevage Boussac se fait "acheter" 16 poulinières par les nazis et envoie 14 juments à l’abri en Grande-Bretagne. R.B. Strassburger, éleveur américain de talent, amoureux de la France, envoie une partie de ses poulinières aux États-Unis.

Regardez les indices de l’industrie textile. Catastrophiques. Marcel Boussac s’en tire assez bien, par exemple en produisant des uniformes pour la marine allemande, ce qui lui sera vivement reproché à la Libération. Pendant cette période, sans son grand rival et d’autres grands propriétaires, Boussac rafle tout. Son élevage est alimenté par une bande de poulinières très sélectionnées et de grands étalons : Tourbillon, Abjer, Pharis puis Goya et Djebel.

Après guerre. Tout est à reconstruire. Le Plan Marshall aide à la reprise. Elle est vigoureuse. Le contrôle des changes gêne le commerce international qui pâtit de la destruction de l’Allemagne et du Japon, etc…

Les effectifs de pur-sang anglais grossissent, portés par l’optimisme général et le retour de nombreux chevaux d’Allemagne et d’Angleterre où des poulinières s’étaient réfugiées.

Époque bénie 1946-1951 où, dans le sillage de l’écurie Boussac, les chevaux français remportèrent les plus grandes courses anglaises : Derby, trois en quatre ans, (Pearl Diver, My Love, Galcador), Oaks (Imprudence et Asmena), St Leger (Scratch, Talma), Ascot Gold Cup quatre en six ans (Caracalla, Souverain, Arbar, Pan)… Glorieuse année 1950 : les chevaux français enlevèrent : 1.000 Guinées (Camarée), Derby (Galcador), Oaks (Asmena), Irish Oaks (Corejada), St Leger (Scratch devant Vieux Manoir), Queen Elizabeth Stakes (Tantième devant Coronation), Gimcrack Stakes (Cortil).

La période 1952 à 1960, un peu moins fructueuse, connut cependant les victoires dans le Derby de Lavandin à monsieur Wertheimer et Phil Drake à madame Volterra…

Lisez bien : le nombre de naissances de 1930 (conception 1929) est de 2.580 foals. Il n’est même pas approché en 1951 : 2.061. Il faudra encore des années pour atteindre le nombre de 1930. »