Au sujet de la limitation des saillies

Élevage / 10.01.2019

Au sujet de la limitation des saillies

Par David Powell

 

Le 21 décembre dernier, JDG publiait un dossier spécial : « Faut-il imposer un nombre maximal de saillies par étalon ? » David Powell a souhaité réagir sur le sujet.

 

Je suis ravi qu'enfin ! le sujet de la limitation des saillies soit abordé ouvertement, et j'ai lu avec intérêt les différents avis. Je voudrais y mettre mon grain de sel, en espérant que de cette discussion jailliront des propositions concrètes.

En ce qui concerne toute réglementation, voire planification dans un marché, elle s'est presque toujours révélée contre-productive à terme : le capitalisme a quand même plutôt mieux réussi que le communisme...

Les tarifs subventionnés des étalons nationaux ont pendant très longtemps étouffé les vocations de l'étalonnage privé "bas de gamme" (ou "low-cost", si l'on préfère), avec une perte d'opportunité dont les Irlandais, libres d'un dumping étatique, par exemple, ont pu profiter avec un certain nombre de bonnes surprises parmi les étalons moins populaires en début de carrière (à l’instar d’Ahonoora, Alzao, etc.).

Mais il est aussi vrai que la pléthore de nouveaux étalons "low-cost" contribue presque autant à priver de juments les étalons du "middle market" que les mégas books des sires les plus demandés. Il est plus facile de convaincre les gens d'investir moins dans les saillies, que l’inverse.

Quand on connait la frivolité du marché, avec l'effet de mode ou la tendance des "moutons de Panurge" (on veut tous le même étalon la même saison, et deux ans après personne n'en veut plus), on peut pardonner aux étalonniers de vouloir "engranger un maximum" pendant que le cheval est encore populaire.

Quant à confier à la Fédération des Éleveurs ou à France Galop la décision de savoir si un étalon peut faire la monte ou non, par un système de notation, cela va à l'encontre de toute la philosophie des courses (le fameux poteau d'arrivée du Derby d’Epsom cher à Federico Tesio), et l'on a vu ce que cela pouvait donner lors du scandale des haras nationaux. À ce sujet, je vous raconterais que, lorsque j'étais au haras du Pin, je m'étais appliqué à recopier les notes de toutes les visites des directeurs des haras pour approuver ou non les nouveaux étalons. Le nombre d'inepties m'a impressionné : sachez que Wild Risk, pour ne citer que lui, n'était pas "approuvé" mais uniquement "autorisé". Plus près de nous, je dirais à mon ami Nicolas de Chambure que Kaldoun, excellent étalon à Etreham, n'aurait sans doute pas eu droit au chapitre devant un tel comité.

 

Limiter pour renforcer. La limitation des books ne pourrait que renforcer et booster le marché, car ce qui est rare est cher : cela tirerait vers le haut tout le "middle market" et élargirait le champ des possibilités, aussi bien commerciales que génétiques, pour des chevaux qui jusqu'ici n'ont que peu de chances de réussir. Cela dit, il n'est pas certain que ce soit légal : en Australie, un propriétaire d'étalons a fait un procès aux autorités hippiques en faisant valoir que l'interdiction de l’insémination artificielle constituait un "restraint of trade". Il a été débouté, mais on a eu chaud.

Comme l'écrit si bien Pierre Julienne, pour limiter le nombre de juments par étalon, il faudrait un accord international, car sinon tous nos meilleurs sires deviendraient des proies faciles pour des pays dérégulés où leur surexploitation permettrait de les amortir plus rapidement, et donc de les valoriser davantage.

Le système irlandais (store débourré à 3 ans, débutant à 5 ans) permet déjà une prolongation de la saison de monte jusqu'à l'automne, et permet de ce fait des books de 250 juments pour des chevaux comme Soldier of Fortune, qui n'était pourtant pas un foudre de guerre en France...

 

Les inconvénients de l’insémination artificielle, sans les avantages. Les progrès de la gynécologie ont bouleversé la donne car il y a encore quelques années, le nombre de juments était limité par la libido et la fertilité des étalons. Grâce à la technologie, nous arrivons au stade où nous cumulerons les inconvénients de l’insémination artificielle sans profiter des avantages sanitaires... et d’une race de juments de plus en plus dépendantes de la gynéco pour remplir, car elles ne seraient pas là si le vétérinaire n'avait pas aidé leurs mères et grand-mères à être pleines. Tout élevage, qu'il s'agisse de chevaux, bovins, ovins, canins etc., implique une sélection artificielle car dirigé par la volonté humaine, et donc accélérée par rapport au tâtonnement aléatoire de la sélection naturelle. À ce titre, l’épanouissement de certaines lignées et la disparition d'autres fait partie du jeu.

Cela dit, on peut aussi se demander à quel point on veut exacerber le processus, et si l'on peut vraiment prévoir où l'on va. Xavier Leredde a exposé le tort énorme que l'insémination artificielle fait au marché et à l'élevage des chevaux de concours.

Voici d'ailleurs des extraits de ce que j'avais déjà écrit lors de mes deux billets sur le sujet, après son excellente intervention, en mai 2016 (et que vous pouvez retrouver en cliquant sur ce lien http://www.jourdegalop.com/Account/Download/2016/05/JDG_20160528B_envrcv.pdf/29983) :

 

Par contre, il y a un danger. Quand on songe que Northern Dancer n'a jamais eu plus de 28 produits par année, et que de nos jours il figure entre deux et huit fois dans presque tous les pedigrees, que prévoir avec les mégas books des chefs de race actuels ?

Quelle sera la concentration des courants de sang dominants d'ici peu ? Nous avons toujours combattu à juste titre l'insémination artificielle, mais avec les mégas books, nous en avons les inconvénients, sans même en avoir les avantages sanitaires, bien au contraire.

Les lignées comme celle de Blandford, Hyperion, Prince Rose ou Tourbillon, jadis vivantes, n'existeront bientôt plus, au profit de la descendance de Phalaris, et c'est normal. Mais rappelons que Nearco et Hyperion ne saillissaient qu'une quarantaine de juments par an... alors, avec les mégas books, vers quel "brave new world" génétique allons-nous ?

 

Si l’on avait le courage de limiter chaque étalon à 99 juments… L'interview de Xavier Leredde constitue un avertissement aussi intéressant qu'utile pour l'ensemble de la profession. Il nous paraît évident que dans un contexte de sélection et de marché, la surconcentration est parfaitement… contreproductive. Sans parler du transfert d'embryons ou du clonage, qui sont un déni complet de la raison d'être des courses et de l'élevage. La sélection dirigée accélère suffisamment le processus, sans en rajouter par des méthodes artificielles. 

D'après ce que j'ai pu apprendre auprès des vétérinaires, l'argument d'une diminution des risques sanitaires grâce à l'insémination artificielle ne se confirme pas dans la pratique, et l’on contamine autant avec les manipulations humaines que par la monte naturelle. Avec l'inconvénient, en outre, de ne pas laisser agir les défenses de la flore naturelle.

Souvenons-nous que la métrite contagieuse avait été davantage répandue par un vétérinaire de Newmarket avec son spéculum, que par les saillies.

 

La concentration nous dessert sur plusieurs plans. J'irais même plus loin, en disant que le nombre croissant de juments saillies par étalon va vraiment à l'encontre de nos intérêts, à plusieurs titres :

- davantage de soucis sanitaires (on a quand même moins de risque de se faire "plomber" en couchant cent fois avec la même femme, qu'avec cent femmes différentes) ;

- une perte de diversité regrettable (je m'amuse de "l'affinité" entre Galileo et Danehill, par exemple : avec les deux meilleurs étalons qui ont sailli des books énormes, avec la crème de la jumenterie pendant des années, comment voulez-vous que l'on ne retrouve pas ces courants réunis dans un nombre important de bons gagnants ? Le contraire serait une quasi-impossibilité génétique !) ;

- en termes de marché, on retrouve les inconvénients de l'insémination sans même en avoir les facilités techniques prônées.

 

Et si on resserrait le marché ? Pour ma part, je suis depuis longtemps convaincu que si on avait le courage de limiter chaque étalon à 99 juments, on éviterait bien des à-coups dans le marché, avec une demande bien plus régulière et soutenue, pour une offre bien plus variée. Nous ne subirions pas (ou moins) cette situation rabâchée après chaque vente, de la "sélectivité" du marché ou du "tout ou rien", avec quelques numéros réalisant des prix sans mesure avec leur probabilité de réussite, puis de nombreux "orphelins" rachetés ou bradés.

Cette sensation est intuitive, je n'y connais rien en économie (macro ou micro), mais un meilleur connaisseur que moi pourrait peut-être le confirmer ou l’infirmer ?