BOUSSAC & TESIO - Deux grands éleveurs, deux méthodes - Par Yves d’Andigné

Magazine / 18.01.2019

BOUSSAC & TESIO - Deux grands éleveurs, deux méthodes - Par Yves d’Andigné

BOUSSAC & TESIO

Deux grands éleveurs, deux méthodes

Il y a cent cinquante ans, Federico Tesio voyait le jour dans le nord de l’Italie. Pour beaucoup, il est le plus grand éleveur de tous les temps. Pour d’autres, il s’agit du Français Marcel Boussac. Ces deux resteront en tout cas comme les plus grands de l’histoire de l’élevage de l’Europe continentale. Après des années de recherche, Yves d’Andigné lève le voile sur quelques-uns des secrets de leur réussite… [Partie 1 sur 3]

Par Yves d’Andigné

Les hommes. Federico Tesio est né en 1869 à Turin. Il déclare ses couleurs en 1891 et monte en course comme gentleman. Il fonde son haras en 1898, assure la conduite de l’élevage, l’entraînement et les achats et ventes. En 1933, il s’associe avec le marquis Incisa della Rocchetta. Il meurt en mai 1954.

Marcel Boussac naît deux décennies plus tard (1889) à Châteauroux. Industriel à la réussite précoce, il s’associe en 1914 avec le comte de Castelbajac puis fonde seul son haras en achetant Fresnay-le-Buffard fin 1918. Il vend ses chevaux en 1978 et meurt en 1980.

À la fin 1918, Tesio avait remporté cinq Derbys, deux Parioli (2.000 Guinées), un St Leger, quatre Regina Elena (1000 Guinées), deux Oaks, trois Gran Premio de Milan… Soit vingt-huit courses italiennes parmi les plus importantes.

Les courses françaises, plus anciennes et plus développées qu’en Italie ne sont plus des proies faciles. Marcel Boussac entre dans la danse sous son nom en 1920. Dès cette année-là, son écurie remporte trois Grs1 avec deux pouliches "américaines" de 2ans achetées à madame Duryea : Durban (Grand Critérium) et Durzetta (Prix Morny & Prix de La Forêt). Dès 1922, Ramus – co-élevé avec le comte de Castelbajac – remporte pour lui son premier Jockey Club.

Ces deux grands éleveurs ont marqué à la fois l’élevage et les courses de leur pays et l’élevage international.

À Federico Tesio, revient la palme du Derby Winner : vingt-deux victoires dans la version italienne. Il est l’éleveur des inoubliables Nearco (1938) et Ribot (1952) chefs de race, tous les deux invaincus avec de remarquables palmarès. Il éleva deux autres mâles invaincus : Cavaliere d’Arpino – 1926, son préféré parmi tous ses élèves et par ailleurs ancêtre de Ribot – et Braque (1954).

Leurs victoires internationales. Tesio eut quelques victoires retentissantes à l’étranger. Plusieurs en Allemagne, mais surtout celles de Nearco (Grand Prix de Paris), Tenerani (Goodwood Cup), Ribot (King George VI and Queen Elizabeth Stakes, Prix Arc de Triomphe, deux fois), etc.

Marcel Boussac se distingue par douze gagnants du Jockey Club et un gagnant du Derby d’Epsom. Il y ajoute six victoires dans le Prix de l’Arc de Triomphe – que Corrida gagna deux fois – auxquelles on peut joindre celle d’Akiyda (Labus) conçue par Boussac, mais élevée et entraînée par Son Altesse Aga Khan et son équipe.

Boussac est l’éleveur des inoubliables Tourbillon (Ksar), Djebel (Tourbillon) et Pharis (Pharos). Il marqua aussi les élevages américains (Djeddah, Ambiorix) et d’Amérique du Sud (Coaraze et Locris au Brésil, Cardanil et Scratch en Argentine).

Disposant de moyens importants, il n’hésite pas à se mesurer aux Britanniques ; cela très tôt (Irismond court le St Leger 1924). Quatre des cinq Classiques anglais figurent à son palmarès : 2.000 Guinées (Djebel), Derby (Galcador), Oaks (Asmena), St Leger (Scratch, Talma) et quatre Ascot Gold Cup (Caracalla, Arbar, Elpenor, Macip), etc. Il fut tête de liste des propriétaires à la fois en France et en Grande-Bretagne en 1950 et 1951.

Leurs méthodes d’élevage. Federico Tesio s’appuie sur des connaissances scientifiques, historiques, mais il fait aussi appel à l’intuition, voire à la superstition, à des idées fausses, et tient compte d’éléments extérieurs qui nous échappent. Son œuvre et ses choix n’ont pas toujours la rationalité attendue, pourtant le poteau d’arrivée du Derby est le critère ultime ! En s’appuyant sur ses croisements et l’enchaînement historique, l’analyste se situe à mi-chemin de l’historien et du romancier historique, sans pouvoir certifier ses écrits par des données incontestables.

Il faisait appel le plus souvent aux étalons anglais de grande valeur, sauf pendant les deux périodes de guerre, où il a dû utiliser des étalons qu’il avait élevés. Il ne faisait que très peu d’inbreeding serré. Tout au long de sa carrière, il acheta des poulinières pour améliorer ou renouveler la qualité de son cheptel. Cette constance l’amena à Ribot (né en 1952) entouré de très bons chevaux (Toulouse Lautrec 1950, Botticelli 1951, Tissot 1953, Braque 1954).

Boussac veut "être le meilleur" : créer un cheval d’une grande beauté et très performant. Ses méthodes sont similaires pendant les dix premières années : achat de poulinières et de quelques mâles de bonne naissance, saillies de grands étalons souvent anglais. Il marque ensuite sa différence : utilisation préférentielle des étalons qu’il avait élevés, arrêt des achats de poulinières – sauf pendant la guerre et les quelques années qui ont suivi – inbreeding serré fréquent. La moisson fut étourdissante de 1935 (Corrida) à 1956 (Apollonia, Philius). Suivit un creux aussi profond que le sommet était élevé. L’élevage et l’écurie reprirent peu à peu le chemin du succès avant l’arrêt définitif dû à l’échec de l’empire industriel en 1978, il y a quarante ans !

L’élevage fut repris par Son Altesse Aga Khan. Par des choix judicieux, il obtint de formidables résultats depuis. Citons seulement que trois de ses quatre gagnants du Prix de l’Arc de Triomphe (Akiyda, Sinndar et Dalakhani) sont issus de descendantes Boussac.

Deux éleveurs, deux méthodes. Jugez par vous-même sur quelques exemples.

BOUSSAC & TESIO

De 1919 à 1940, Boussac le Conquistador

Marcel Boussac s’associe au comte de Castelbajac de 1914 à 1918 qui lui "apprend son métier". Le comte avait du talent, car leur association sur huit poulinières produisit Sun Briar (Sundridge) et Sunreigh (Sundridge), remarquables aux États-Unis et Only One (Son O Mine) et Lasarte (Alcantara), juments basées chez Boussac.

Lorsqu’il achète Fresnay-le-Buffard fin 1918, Boussac veut, comme ailleurs, être le meilleur. Il s’en donne les moyens et le temps, bien qu’il soit pressé. L’idée stratégique est de mélanger les sangs français, anglais et américains, soit compter sur la vigueur hybride.

Investir (énormément) et trier (constamment). La première tâche consiste à rassembler des poulinières de valeur : il récupère celles de l’association, et réalise de nombreux achats en Grande-Bretagne et en France. Son originalité : avoir l’esprit ouvert au point d’acheter tous les yearlings de l’élevage Duryea aux origines américaines, malgré le détestable Jersey Act qui les "marque au fer rouge" (considérés comme demi-sang, ou impurs, ils ne pouvaient être enregistrés au General Stud-book). Dans ce lot de yearlings, trois seront remarquables : Durban (Durbar), Durzetta (Durbar) et Grazing (Sweeper).

Le patron et ses conseils ont l’œil : les achats yearling de Zariba (Sardanapale) puis d’Astérus (Teddy) à un prix très élevé, vont asseoir des bases très solides.

Boussac opère un tri très sévère. Il se sépare des poulinières, pourtant très bien nées, qui ne produisent pas rapidement de bons chevaux et les pouliches qui ne gagnent pas leur avoine.

Par exemple, Ensoleillée (1925 Sunstar et Laughter par Pommern et Jest par Sundridge), trois quarts sœur d’Humorist (vainqueur du Derby) achetée en 1930, elle est vendue fin 1934 pleine de Pharos (d’où Signal Light bon étalon). Jest (Sundridge) a gagné les 1.000 Guinées et les Oaks et Pommern (Polymelus) a fait sienne la Triple Couronne anglaise. Ensoleillée est inbred 2×3 sur Sundridge (Amphion), étalon dont il a vu de près la réussite (père de Sun Briar et Sunreigh). Terrible couperet qui envoie La Troïenne (Teddy) aux États-Unis pour performances insuffisantes ! Malgré la qualité de son propre frère Léonidas. Atteindre le top a un coût !

Boussac utilise des étalons de grande valeur en nombre limité la première année, mais très vite en majorité : Alcantara II (Perth), Durbar (Rabelais), Sundridge, Teddy (Ajax), Gay Crusader (Bayardo)…

L’ascension vers les sommets. Zilpa (deuxième du Prix de Diane 1920) et Lasarte offrent ses premiers frissons de propriétaire à l’homme pressé. Les achats de l’élevage Duryea fournissent les premiers gagnants de Classiques : Durban (Grand Critérium, Grand Critérium d’Ostende & Prix Vermeille), Durzetta (Morny, Prix de La Forêt, deuxième du Diane), Grazing (Guiche, Daphnis, Biennal, deuxième du Jockey Club de Ksar). Boussac termine deuxième des Propriétaires en 1921. L’année suivante Ramus (Rabelais et Only One) gagne le Jockey Club !

Ksar (Bruleur) reçoit des poulinières dès 1925 : à partir de croisement en 1927 Durban met bas Diadème et en 1928 Tourbillon. Gagnant des Zukunfsrennen à Baden à 2ans, à 3ans ce dernier enlève coup sur coup : Greffulhe, Lupin, Hocquart et Jockey Club.

La génération 1928 compte aussi Goyescas (Gainsborough et Zariba). Entraîné en Angleterre, il court de 2 à 5ans. Son palmarès : Champion Stakes, Hardwicke Stakes, Prix des Sablons (Ganay), d’Ispahan, deuxième des Middle Park Stakes, 2.000 Guinées, Eclipse Stakes (deux fois), Prix de l’Arc de Triomphe... Malheureusement, Goyescas se fracture un boulet en course et ne peut être sauvé.

Boussac suit sa marche triomphale vers la première place : Carissima (née en 1923 par Clarissimus et Casquetts, placée du Diane et du Vermeille, mère de Pharis), Merry Girl (1925 Sunstar et Merry Polly, gagnante du Vermeille), Adargatis (née en 1931, Astérus et Hélène de Troie par Helicon, lauréate du Diane), Corrida (née en 1932, Coronach et Zariba, double gagnante de l’Arc), Thor (né en 1930, Ksar et Lasarte) puis Cillas (né en 1935, Tourbillon et Orlanda par Craig-an-Eran et Frizelle) apportent les troisième et quatrième Jockey Club.

Un palmarès sans comparaison. En 1936 naît Pharis. Gagnant de ses trois courses avec la manière (Noailles, Jockey Club, Grand Prix de Paris) il vaut à Boussac la première place des propriétaires devant le baron Édouard de Rothschild en 1939. Djebel (1937 Tourbillon et Loïka) y ajoute les Middle Park Stakes puis à 3ans les 2.000 Guinées. Favori du Derby 1940, les frontières lui sont fermées. Sa carrière remarquable se termine en apothéose par le Prix de l’Arc de Triomphe à 5ans. Boussac a ainsi élevé les meilleurs poulains de trois générations successives avec des croisements totalement différents !

LE PALMARÈS DE MARCEL BOUSSAC À LA FIN DE L’ANNÉE 1940

Épreuve Victoires Vainqueurs

Jockey Club 5 Ramus, Tourbillon, Thor, Cillas, Pharis

Diane 1 Adargatis (+ quatre secondes places !)

GP de Paris 1 Pharis

Poule d’Essai (mâles) 2 Astérus, Djebel

Poule d’Essai (femelles) Trois deuxièmes places

2.000 Guinées 1 Djebel. Deux deuxièmes places

Vermeille 3 Durban Merry Girl & La Circé. Deux deuxièmes places

Prix de l’Arc de Triomphe 2 Corrida (deux fois). Goyescas s’est classé deuxième.

Grand Critérium (2ans) 2 Durban & Clavières

Morny 6 Durzetta, Zariba, Banstar, Cecias, Corrida, & Semiramide

De la vigueur hybride aux inbreedings... La victoire de Cillas dans le Prix du Jockey Club révèle au grand jour une expérimentation de Boussac : Orlanda saillie par Tourbillon donne Ada : née en 1934 et inbred 2×2 sur les sœurs Durban et Frizelle. Ce croisement produit ensuite Cillas (1935), puis des propres sœurs : Tharida (née en 1940, mère de Damtar) & Arriba (née en 1942, mère d’Auriban).

Dans le box à côté, Coronis (1935 Tourbillon et Heldifann par Durbar) est inbred 2×1 sur Durban/Heldifann, des propres sœurs ! Gagnante, elle sera excellente poulinière. Sa trois quarts sœur Tourzima (1939 Tourbillon et Djezima par Astérus et Heldifann) "seulement" inbred 2×2 sur Durban/Heldifann, sera une poulinière hors pair.

Après la recherche de la vigueur hybride des débuts, les nombreuses filles d’Astérus entrées à Fresnay le Buffard, ces inbreedings – en nombre limité – qui surprennent, la qualité de Goya, de Pharis et de Djebel va engendrer le fabuleux palmarès de l’étape suivante.

À suivre…

Partie 2 sur 3 : Les décennies 1940, 1950, 1960 et 1970 de Boussac

Partie 3 sur 3 : La conception des étoiles de Federico Tesio