Dans les coulisses de l'usine à black type

International / 22.01.2019

Dans les coulisses de l'usine à black type

Par Anne-Louise Échevin

Mercredi, la liste des meilleurs chevaux du monde et celle des 100 meilleurs Grs1 du monde vont être révélées par la Fiah et Longines. Dans la foulée, l’European Pattern Committee (E.P.C.) rendra ses décisions concernant le programme black type européen. S’ensuivent traditionnellement bon nombre de débats, parfois des critiques. Pour mieux comprendre, voici la méthodologie mise en œuvre par l’E.P.C., ses objectifs, et le travail des handicapeurs internationaux.

L’E.P.C., pour harmoniser le programme européen

Lorsque l’on parle de l’E.P.C., on pense promotions et – surtout ? – rétrogradations. Mais le rôle premier et fondateur de l’E.P.C. est de proposer un programme de courses de Groupe en harmonie sur le plan européen.

Henri Pouret nous a expliqué : « L’E.P.C. a été créé en 1971. La situation des courses internationales en Europe à la fin des années 60 présentait certaines disparités. L’objectif initial était une bonne coordination entre les trois pays fondateurs que sont la France, la Grande-Bretagne et l’Irlande. L’Italie et l’Allemagne sont ensuite venues se greffer, puis des membres associés : les pays scandinaves et la Turquie. L’objectif de l’E.P.C. est vraiment là : une bonne coordination entre tous ces pays. Et, ensuite, assurer un programme homogène, quelle que soit la distance, en matière de courses de Groupe au niveau européen. Ce n’est que dans un temps ultérieur qu’est intervenue la question du contrôle de la qualité des courses. » Les Listeds sont rentrées dans le circuit du contrôle qualité de l’E.P.C. dans un second temps : seuls les Groupes étaient concernés au départ.

Grs1 et Grs2, puis Grs3 et Listeds. On ne rétrograde pas de la même manière une Listed qu’un Gr1. Henri Pouret explique : « Pour les Listeds, la rétrogradation est automatique : si une Listed n’a pas eu pendant trois années consécutives la valeur requise, elle est automatiquement rétrogradée. Il n’y a aucune discussion possible : c’est automatique. Il n’y a aucun argument à faire valoir pour défendre une Listed. C’est la même chose pour les Grs3. En revanche, pour les Grs1 et les Grs2, il y a des critères à respecter. La première discussion a lieu après ce que l’on appelle la warning letter et elle donne lieu à un vote à la majorité pour savoir si la course doit être rétrogradée ou non. Si non, l’année suivante, la course de Gr2 doit absolument obtenir le rating requis. Pour les Grs1, la règle est encore un peu différente, dans le but de les préserver. » Dans le cas d’un Gr1 ou d’un classique pour 3ans, la course est de nouveau soumise à un vote si le rating requis n’est pas atteint. La rétrogradation d’un Gr1 n’est jamais automatique.

Gr1, Gr2, Gr3 & Listeds : ratings minimums

Catégorie   Sexe                                             Âge                        Rating minimum requis

Gr1             Intersexe                                     3ans, 3ans et +       115

Gr1             Seules femelles                            3ans, 3ans et +       110

Gr1             Intersexe                                     2ans                       110

Gr1             Seules femelles                            2ans                       105

Gr2             Intersexe                                     3ans, 3ans et +       110

Gr2             Seules femelles                            3ans, 3ans et +       105

Gr2             Intersexe                                     2ans                       105

Gr2             Seules femelles                            2ans                       100

Gr3             Intersexe                                     3ans, 3ans et +       105

Gr3             Seules femelles                            3ans, 3ans et +       100

Gr3             Intersexe                                     2ans                       100

Gr3             Seules femelles                            2ans                       95

L                 Intersexe                                     3ans, 3ans et +       100

L                 Seules femelles                            3ans, 3ans et +       95

L                 Intersexe                                     2ans                       95

L                 Seules femelles                            2ans                       90

Pour rétrograder une course de Groupe ou de Listed, il faut qu’elle n’ait pas atteint le rating minimum requis durant trois années consécutives, le rating moyen d’une course étant calculé sur la moyenne des ratings des quatre premiers.

ENCADRE

L’European Pattern Committee, en partie à cause des courses françaises

Sur le site de la Fédération internationale des autorités hippiques, on trouve une petite histoire de l’E.P.C. Nous souhaitions vous en raconter une partie : « Les courses internationales au sein de l’Europe étaient en crise à la fin des années 60. À ce moment-là, les allocations en France étaient nettement supérieures à celles de n’importe quel autre pays européen. Les propriétaires français se plaignaient donc de voir les chevaux étrangers remporter beaucoup de grandes courses dans lesquelles la pénalisation au poids était déterminée par les gains des courses précédemment gagnées. Les autorités françaises faisaient face à une forte pression pour réserver leurs courses, sauf celles sans pénalisation aux gains (soit les courses de championnat), aux seuls chevaux entraînés en France. (…) La solution à cette crise a été la création du système de course de l’European Pattern, impliquant la France, la Grande-Bretagne et l’Irlande, puis l’Allemagne et l’Italie, avec des pénalisations basées non plus sur les gains remportés mais sur la qualité des courses précédemment gagnées. L’European Pattern est né en 1971. »

FIN ENCADRE

L’intérêt général avant tout. Vues de l’extérieur, les réunions de l’E.P.C., après ses annonces de promotions ou de rétrogradations, peuvent donner l’impression qu’un pays a été plus favorisé que l’autre. Henri Pouret nous a dit : « Plus que de rivalité, je parlerai d’une certaine forme d’émulation. J’ai la chance de participer à ce groupe depuis plusieurs années et je peux assurer que les discussions ont toujours lieu dans un climat extrêmement constructif et avec le souci constant d’avoir le meilleur programme de courses de Groupe au niveau européen. Le but n’est pas que chacun défende son pays sans la moindre objectivité. Si un tel ou un tel était tenté de le faire, il lui serait rappelé, dans le cadre de la discussion, quel est l’esprit de l’E.P.C. C’est une collaboration des pays européens organisant des courses de Groupe. »

Alors oui, chaque pays a intérêt à avoir les meilleurs Groupes possibles. Mais cette bataille-là ne se joue pas au sein de l’E.P.C. Cela se joue davantage au sein des organisateurs des courses de chaque pays, maisons-mères ou parfois même des hippodromes, dans le cas particulier de l’Angleterre par exemple. Chacun est libre de faire part de ses demandes aux représentants de chaque pays au sein de l’E.P.C. pour une promotion par exemple… Mais l’E.P.C. arbitre et tranche.

L’E.P.C. n’est pas concerné par le Brexit

Le Brexit ne changera rien en ce qui concerne l’European Pattern Committee : le Royaume-Uni ne va pas "brexiter" l’E.P.C. L’impact que pourrait avoir le Brexit sur les courses de Groupe en Europe est indirect : des difficultés pour les chevaux à entrer ou sortir du Royaume-Uni et donc un certain découragement des professionnels à tenter l’aventure en cas de "no deal" et de hard Brexit. Or, la concurrence internationale joue un rôle sur le rating. Les plus grandes épreuves ne devraient pas être vraiment concernées, mais les Grs3 ou Listeds pourraient l’être dans une certaine mesure.

L’E.P.C. et ses réflexions stratégiques sur les Groupes. Lors du meeting de l’E.P.C., on ne parle pas que d’harmonisation, de promotion et rétrogradation. L’E.P.C. réfléchit aussi sur des points plus stratégiques. Le plus récent a été le cas du programme des stayers. Auparavant, c’était le programme des jeunes sprinters de 3ans. Quelques années précédemment, le programme pour les juments. Objectif : répondre à une demande existante ou avoir une action d’encouragement.

Henri Pouret analyse : « On se souvient du travail réalisé dans le cadre du programme des femelles, il y a un peu plus de dix ans. Plus récemment, nous avions eu au sein de l’E.P.C. une réflexion sur le programme des sprinters de 3ans, laquelle a entraîné la promotion, en France, des Prix Sigy et Texanita et aussi la création de la Commonwealth Cup (Gr1) à Royal Ascot. L’E.P.C. a répondu sur ce sujet des jeunes sprinters à une demande : la population de chevaux existait mais le calendrier et le programme des courses de Groupe n’étaient pas adaptés à cette population. Il y a eu encore plus récemment une réflexion sur le cas des stayers. C’est un constat différent : un certain nombre de courses n’avaient plus la valeur correspondant à leur label. L’E.P.C. a donc essayé de recréer un programme plus harmonieux pour inciter les propriétaires à exploiter les chevaux stayers, voire même inciter les éleveurs à produire des stayers. L’an dernier, il y a eu en France la création du Prix Gold River (L), gagné par Palombe, et qui a une très bonne valeur d’ailleurs. Il y a aussi eu le Belle de Nuit, porté de 2.500m à 2.800m, et qui a bien fonctionné en termes de partants et valeur »

Rappelons que l’E.P.C., dans le cadre du soutien au programme des stayers, ne rétrogradera aucune course de Groupe pour ces chevaux-là jusqu’en 2022… Le temps de recréer cette population.

Non, le Juddmonte Grand Prix de Paris n’est pas menacé !

Dans le communiqué du Conseil d’administration de France Galop du 14 janvier, il était écrit : « Le Conseil d’administration a également débattu des différentes propositions qui seront formulées par France Galop lors de la prochaine session de l’E.P.C., qui se tiendra le 24 janvier prochain. Ces mesures, de même qu’un plan original de soutien au Juddmonte Grand Prix de Paris, seront communiquées une fois que l'European Pattern Committee aura rendu son verdict. » La formulation peut laisser penser que le Juddmonte Grand Prix de Paris est menacé. Ce n’est pas le cas. Henri Pouret nous a dit : « Le Grand Prix de Paris n’est pas menacé. Il n’apparaît pas sur la liste des courses qui le sont. Il est parfois limite à la valeur d’un Gr1 mais toute course est susceptible de se retrouver dans cette situation, à l’exception certainement d’un Prix de l’Arc de Triomphe. L’objectif est vraiment de redonner le plus d’attractivité possible à cette course-là. »

Le cas épineux de l’automne. Quand on pense à la "guerre des Groupes", on pense particulièrement au programme automnal européen où l’on frôle la collision : Irish Champion week-end, suivi trois semaines plus tard du week-end du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe, suivi quinze jours après du Champions Day. Faire les trois est mission quasi impossible. Ce programme n’est pas idéal mais l’E.P.C. a tenté de concilier les trois au mieux. Parce qu’il n’est pas possible de placer le Champions Day – qui doit déjà bien souvent concilier avec un terrain lourd – trois semaines après l’Arc. Qui plus est avec la Breeders’ Cup arrivant derrière : c’est aussi une donnée que l’E.P.C. doit prendre en compte. Parce que l’Arc ne peut pas être remonté d’une semaine, sauf à avancer d’une semaine les Irish Champion Stakes… Mais que fait-on alors de la proximité du meeting d'York et donc, en conséquence, de Glorious Goodwood ou de Royal Ascot ? Il est compréhensible que chaque pays ait envie de sa grande finale : c’est après à l’E.P.C. de trancher, ce qui est le mieux pour tous afin d’éviter une cannibalisation intra-européenne.

L’Europe a montré la voie

En se rassemblant autour de l’E.P.C., l’Europe des courses a eu un rôle précurseur, pour l’harmonisation et aussi le contrôle qualité des courses. Les Ground Rules de l’E.P.C. sont les plus précises et les plus contraignantes du monde hippique. Le label Groupes et Listeds en Europe a une vraie valeur sur la scène mondiale. Valeur des courses… Donc valeur des chevaux. Chaque région a ensuite copié l’Europe. En Asie, il y a l’Asian Pattern Committee, qui tend à se rapprocher le plus possible des mesures en place en Europe. L’Amérique du Nord a son Graded Stakes Committee. Il y a aussi un comité en Amérique Latine, sous l’autorité de l’Osaf (Organizacion Sudamerica de Fomento del Sangre Pura de Carrera). Ces différentes régions sont regroupées sous une structure mise en place par la Fédération internationale des autorités hippiques : l’Irpac (International Grading and Race Planning Committee). Ce groupe se réunit environ deux fois par an, avec une réunion traditionnelle lors du samedi du week-end du Qatar Prix de l’Arc de Triomphe.

Objectif : avoir autant que possible une bonne coordination sur le plan international.

Les ratings, la base du travail de l’E.P.C.

Le rating d’une course est obtenu grâce à la moyenne des ratings des quatre premiers. Les ratings des courses de Groupe et de Listed sont le fruit d’une coopération internationale entre les handicapeurs. À la lecture du classement des cent meilleurs chevaux du monde, on râle parfois parce qu’on se dit que tel cheval anglais à un rating surévalué et que l’on n’a pas grande considération pour les petits français. Ce postulat est faux : le handicapeur anglais n’est pas le seul à donner un rating à un cheval entraîné en Angleterre et il en va ainsi pour chaque cheval de chaque pays.

Éric Le Guen, responsable du département handicapeurs à France Galop, est revenu avec nous sur la méthodologie en place : « Il existe un site qui s’appelle Weatherbys. Pour toutes les Listeds et tous les Groupes organisés par tous les pays appartenant à la Fiah, ce site permet aux handicapeurs de donner la valeur estimée des chevaux dans une petite case juste après la course. Il y a le classement international et le "classement par continent". C’est-à-dire que tous les chevaux qui sont à 115 et au-dessus sont traités au niveau international. L’autre partie, les chevaux entre 110 et 114, sont traités de manière différente : l’Europe les traite en coopération avec l’Asie et l’Amérique du Sud. Concernant le classement international, publié tous les mois par Longines, il y a des échanges de mail qui sont faits où nous argumentons le mieux possible la valeur que nous avons rentrée. Le cas échéant, on s’appelle. Pour l’autre classement, il y a deux réunions par an. Les réunions finales des handicapeurs pour ces deux classements ont lieu toutes deux en décembre à Hongkong. »

Parfois des écarts, mais rarement des grands écarts. Les handicapeurs internationaux peuvent ne pas être d’accord. Mais il est très rare qu’ils ne soient franchement pas d’accord ! Éric Le Guen explique : « Nous faisons tous le même métier et il est donc très rare qu’il y ait de grands écarts entre les différents ratings donnés. Ils sont en majorité d’une ou deux livres, parfois trois, sur le gagnant ou sur un placé. Ce sont plus des petites bagarres de techniciens : il n’y en a pas un qui va penser qu’un cheval vaut 125 et deux autres qui pensent que ce même cheval vaut 117. Des écarts supérieurs à quatre ou cinq livres peuvent par exemple arriver sur le dirt aux États-Unis, sur des courses particulières où un cheval gagne de quinze longueurs. » L’écart à l’arrivée, la facilité, le niveau des chevaux affrontés… Tout cela est pris en compte pour déterminer le rating d’un cheval.

Le cas des juments. Les juments apparaissent régulièrement dans les sommets des classements des meilleurs chevaux du monde Longines, tout en paraissant "sous-évaluées" par rapport aux mâles. Il y a une explication : « Dans le calcul du rating d’une course, on ajoute quatre livres pour les femelles. Le poids pour sexe risque de passer à quatre livres car il y a beaucoup de pays qui ont quatre livres. Un certain nombre sont à trois, beaucoup à quatre et, pour ne pas dévaloriser certains pays en ne comptant que trois livres, nous nous sommes mis d’accord pour rajouter quatre livres aux femelles au calcul des ratings d’une course où elles affrontent les mâles. Pour les courses de femelles, nous n’ajoutons rien et c’est pour cela que les ratings moyens minimums exigés pour les courses pour seules femelles sont moins élevés [cf. tableau en début d’article, ndlr]. Et malgré tout cela, les femelles obtiennent régulièrement le haut du classement dans les ratings depuis quelques années ! »

Peut-être parfois imparfait, mais jamais illogique. Il y a beaucoup de paramètres entrant en jeu dans l’attribution d’un rating et tout le monde n’est pas forcément d’accord sur le résultat final. Mais du côté des handicapeurs, on souligne qu’il y a rarement ce que l’on pourrait appeler des anomalies. Éric Le Guen nous a dit : « Nous travaillons de la même façon, qu’il s’agisse d’un Gr1 ou d’une course en province. C’est l’impression visuelle, les écarts à l’arrivée, les distances qui sont minorées ou majorées, et pour le gagnant ou pour le troisième parfois, la distance est diminuée et on peut considérer qu’ils font la même valeur que le deuxième… En règle générale, et on peut ne pas être d’accord sur la valeur ou le rating, il y a rarement des anomalies sur les valeurs et ratings. Il n’y a pas un cheval battu deux fois par le même adversaire à poids égal et ayant un rating supérieur à cet adversaire. Nous pouvons après discuter à l’infini sur le fait que les courses sont trop basses ou trop hautes… »

En fin d’année, on ne garde que le meilleur. Pour les courses de Groupe et Listed, la valeur/le rating d’un cheval en fin d’année est sa meilleure valeur/son meilleur rating dans l’année. C’est l’exemple de Just a Way (Heart’s Cry), sacré meilleur cheval du monde sur sa victoire dans la Dubai Turf (Gr1) et ayant ensuite évolué un ton en-dessous. Dans ce cas, il conserve son meilleur rating à la fin de l’année comme rating officiel. Ce rating peut être minoré, mais pas de beaucoup. Et c’est ce rating qui est conservé pour calculer le rating moyen de chaque course, qu’elle ait eu lieu en mars ou en décembre.

Ce système a son importance pour les courses de Listed ou de Gr3. En début d’année par exemple, des chevaux peuvent faire des "survaleurs" dans ces catégories, parce qu’ils sont plus prêts ou moins fatigués que leurs adversaires, adeptes des terrains lourds… Cela peut donc entraîner de vraies fluctuations de valeurs/ratings sur une année. Prenons l’exemple d’un cheval ayant bien couru au niveau Listed en début d’année et crédité d’un 45,5 de valeur. Si ce cheval échoue ensuite, il n’est pas bloqué à cette valeur pendant toute l’année. Au bout de deux échecs, il reviendra à une valeur plus basse, disons 39,5. Mais, quoi qu’il arrive, ce sera bel et bien son 45,5 qui sera pris en compte pour le calcul du rating moyen de la Listed. Deux effets bénéfiques : ne pas faire s’effondrer les ratings de certaines Listeds ou Grs3, et ne pas condamner un cheval à se retrouver bloqué trop longtemps, par sa valeur, dans des courses finalement trop relevées pour lui.