ITM IRISH STALLION TRAIL 2019 – ÉPISODE 1 - Un voyage au cœur de l’élevage irlandais

Magazine / 12.01.2019

ITM IRISH STALLION TRAIL 2019 – ÉPISODE 1 - Un voyage au cœur de l’élevage irlandais

Si ce sont les Anglais qui ont inventé les courses modernes, le cœur de l’Europe hippique se trouve en Irlande. C’est vraiment là qu’il bat, en particulier l’élevage. Ce qui caractérise les Irlandais, outre leur résilience face aux aléas du marché, c’est leur capacité à adopter toute bonne idée, d’où qu’elle vienne. Des États-Unis, ils ont importé la préparation des poulains pour les breeze up. En s’inspirant de la Route des étalons, qui a vu le jour en Normandie, ils ont créé l’ITM Irish Stallion Trail. Le 11 et le 12 janvier, de nombreux haras irlandais ont donc ouvert leurs portes.

Par Adrien Cugnasse

IRISH NATIONAL STUD

Ce qu’auraient dû devenir les Haras nationaux français

Alors que la version française est morte et enterrée, l’Irish National Stud poursuit sa route, à cheval entre étalonnage, élevage, tourisme et formation. La vedette du haras est bien sûr Invincible Spirit (Green Desert), dont le carnet de bal est plein, à l’âge de 22ans – même si la liste a été un peu allégée à 100 juments – au moment même où ses fils font souche dans un nombre toujours plus important de haras en Europe (Charm Spirit, Kingman, Lawman, Mayson, Mr Owen, Profitable, Shalaa, Swiss Spirit, Territories, Vale of York)…

Déjà père de 215 black types, il est dans une forme et un état resplendissants pour un cheval ayant vu le jour en 1997. À l’Irish National Stud, on compte beaucoup sur National Defense (Invincible Spirit), brillant lauréat du Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1), pour prendre la relève. Le 2ans bouillant est devenu un jeune étalon très calme. Ses premiers foals sont attendus dans les jours à venir. Bien fait et très élégant, il s’est bien remis du coup qu’une jument lui a donné l’année dernière et qui a écourté sa saison de monte. Il n’a pu saillir que 75 juments, soit la moitié de ce qui lui était promis. Alors qu’Elusive Pimpernel (Elusive Quality) prend ses marques sur le marché de l’obstacle, la première génération du solide Decorated Knight (Galileo) va voir le jour en 2019. Physiquement, il est très marqué par son ascendance maternelle et on peut reconnaître en lui les traits de Giant’s Causeway (Storm Cat), son oncle. L’élégant Free Eagle (High Chaparral) sera représenté par ses premiers 2ans. Il est l’un des dernier fils d’High Chaparral (Sadler’s Wells) à officier en Irlande.

Faire connaître les courses. L’Irish National Stud a lancé une écurie de Groupe, avec six chevaux et déjà plusieurs centaines de membres. Les 120.000 touristes qui viennent visiter le haras tous les ans, à la découverte de l’élevage et des jardins asiatiques mondialement connus, sont donc invités à tenter l’aventure moyennant 399 €. Ils ont également l’occasion de se rendre compte que les anciens champions des pistes bénéficient d’une heureuse retraite. Le paddock des Living Legends accueille des sujets célèbres comme l’inoubliable Hurricane Fly (Montjeu). L’Irish National Stud accueille aussi tous les ans une vingtaine d’adultes pour une formation à l’élevage qui est mondialement reconnue. Les anciens élèves, dont certains occupent des postes importants ou sont à la tête de haras, constituent un réseau commercial très efficace.

Jouer la carte de l’indépendance. Gary Swift, directeur commercial de l’Irish National Stud, nous a expliqué : « Pour un haras comme le nôtre, qui n’est pas adossé à l’un des investisseurs majeurs du marché, il est toujours très difficile de dénicher de futurs étalons. Surtout que nous nous concentrons sur les sires de plat, conformément à notre tradition, en sachant qu’il est toujours difficile, commercialement parlant, de les faire cohabiter dans une même cour avec des étalons d’obstacle. Notre seul salut, pour attirer des profils de qualité, c’est de trouver des propriétaires qui cherchent un haras indépendant pour lancer le champion qui les a fait vibrer en piste. Dans cette optique, nous avons plusieurs arguments à faire valoir et notamment le fait que nous sommes placés sous l’autorité de l’État. Chaque décision importante est encadrée par un comité de direction et nous devons donc rendre compte de nos actions. Cette transparence plaide en notre faveur. Mais, dans le même temps, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour financer le haras. L’État ne nous aide pas. »

L’Irish National Stud est donc très dépendant de la popularité de ses étalons. Et le Brexit apparaît dès lors comme une perspective des plus angoissantes. À ce sujet, Gary Swift explique : « L’activité des étalons du haut du marché, comme Invincible Spirit, ne sera pas affectée par les difficultés liées au Brexit. Ils sont déjà complets. Les choses vont être bien plus difficiles pour les jeunes sires ou ceux officiant dans le middle market. Ils attirent beaucoup de juments en provenance d’Angleterre et ces dernières seront moins nombreuses à venir ici cette année. Beaucoup de haras, comme nous, vont être affectés dans leurs activités de pension. Dès lors, il faut trouver des arguments commerciaux solides. Les étalons doivent vraiment être proposés à un rapport qualité/prix attractif. En dehors d’Invincible Spirit, nos autres sires ont vu leurs tarifs revus à la baisse. »

TARA STUD

Derek Iceton ou la résilience de l’élevage irlandais

L’Irlande, c’est Coolmore et certains des plus grands investisseurs internationaux. Mais c’est aussi une myriade de petits haras qui sont en fait des exploitations agricoles, cumulant l’élevage du bétail avec celui des chevaux. Derek Iceton, de Tara Stud, est l’un d’entre eux. Et c’est avec franchise que cet élu à l’association des éleveurs irlandais a répondu à nos questions.

Objectif commercial nécessaire. Dans les années 1990, Tara Stud hébergeait six étalons dont Key of Luck (Chief’s Crown), le frère d’Anabaa (Danzig), qui a donné un lauréat du Derby d’Irlande. Après la crise de 2008, qui a frappé de plein fouet le pays, la cour s’est vidée. Mais les Irlandais sont résilients et Tara Stud a renoué avec l’étalonnage en 2015. Pour la saison de monte 2019, deux fils de Dark Angel (Acclamation) y sont proposés à 5.000 €. Alhebayeb (Dark Angel), un lauréat des July Stakes (Gr2), a réalisé une bonne année en 2018. Lors de ses premiers pas au haras, il a atteint les 140 juments et la génération vue en piste compte pas moins de 16 gagnants individuels. Le jeune sire a par ailleurs deux lauréats en France, dont Coco Chamelle (Alhebayed), qui vient de briser la glace à Pau sous l’entraînement de Yan Durepaire. L’autre étalon du haras, Estidhkaar (Dark Angel), un gagnant des Superlative Stakes et des Champagne Stakes (Grs2), a eu ses premiers foals en 2018. Avec ces deux étalons, dont on peut espérer qu’ils transmettront leur vitesse et leur précocité, Derek Iceton s’inscrit totalement dans un objectif commercial. En Irlande, c’est une nécessité absolue.

Les craintes liées au Brexit. « J’envoie quelques juments en Angleterre pour y être saillies. En tant qu’éleveur et en tant qu’étalonnier, je serai donc pénalisé à plusieurs titres par la situation indécise qui entoure le Brexit. Nous n’avons aucune structure douanière adaptée au contrôle du mouvement des chevaux et du bétail en dehors des aéroports. Or notre activité commerciale vers l’Europe transitait principalement par l’Angleterre. Environ 60 % des chevaux de course élevés en Irlande vont un jour ou l’autre devoir quitter le pays. Notre premier marché, c’est l’Angleterre. Après le Brexit, qui sait ce qui va se passer ? Certaines courses britanniques pourraient très bien être fermées aux chevaux nés hors du pays. C’est un courant de pensée qui a son audience parmi les élus de l’association des éleveurs anglais. Or leur filière a besoin des chevaux élevés et entraînés en Irlande pour continuer à vivre. Notamment l’obstacle, où, sans l’élevage français et irlandais, il n’y aurait presque plus de partants. L’attitude de certains qui disent "Tout va bien se passer" est irresponsable. Personne ne sait ce qui va arriver. »

La nécessité d’avoir une base large. En Irlande, 90 % des éleveurs ont cinq juments ou moins. Et cette base est nécessaire pour l’avenir de la filière. Derek Iceton explique : « Historiquement, ces petits éleveurs sont ceux qui assuraient le lancement d’un jeune étalon avant de passer le relais si le sire avait fait ses preuves. Notre filière est une pyramide qui a besoin d’eux pour constituer sa base. Elle ne peut pas reposer sur une poignée de grands investisseurs qui constituent le sommet de l’édifice. Il y a un grand problème de manque de liquidités chez les professionnels. Après deux saisons de vente difficiles, les éleveurs irlandais sont dans l’impasse. Ici, il n’y a aucune autre alternative au marché. L’éleveur doit vendre. Il n’y a aucune prime ou dispositif qui permette de compenser des ventes difficiles. Les difficultés ont commencé lorsque les pinhookers ont été contraints de réduire leurs achats. Aussi, l’unique chose que nous pouvons faire, c’est essayer d’être toujours plus proches de ce que le marché demande. Cela vaut aussi bien pour les éleveurs que pour les haras. Vous aurez certainement noté le faible nombre de débutants parmi les étalons irlandais cette année. Ce n’est pas le bon moment pour prendre des risques. Tout le monde essaye de se concentrer sur la qualité. Je pense qu’il est aussi très important de ne conserver que des chevaux sains. Je suis surpris par le nombre de sujets ayant des problèmes de santé qui font la monte. Car beaucoup de faiblesses sont héréditaires et ce n’est pas rendre service à la filière que de les faire saillir avec une vision à court terme. »

Un haut du panier inaccessible. « Avant la crise, nous produisions environ 12 foals par an. Nous avons ensuite réduit à huit. À présent, nous sommes revenus à 10 naissances annuelles.  La crème des poulains s’adresse à une élite internationale. Mais, pour le middle market, les éleveurs irlandais sont totalement dépendants des propriétaires anglais, et les chefs d’entreprise britanniques, qui constituent le cœur de cette population, sont dans l’expectative. Dans ce contexte, on comprend tout à fait qu’ils réfléchissent à deux fois avant d’acheter des yearlings, en particulier dans un pays où les allocations sont aussi faibles. Notre grand problème n’est pas tant la surproduction que la faiblesse d’une partie du marché. Peu de gens sont en capacité d’atteindre le haut du panier : les juments pour y accéder sont rares et chères, elles représentent une immobilisation comptable considérable. On passe du statut d’éleveur à celui de trader. Et, à mon sens, c’est une véritable régression. L’élevage, c’est un travail à long terme. Aujourd’hui, on le pratique comme un investissement. Si les deux premiers produits d’une jument déçoivent, on doit s’en séparer. De même, le marché sanctionne certains très bons étalons, qui produisent tous les ans des chevaux de Gr1. J’ai malgré tout confiance dans le fait que les éleveurs irlandais sont résilients. Ils savent s’adapter et résister à toutes les tempêtes. Contrairement à ce qui se passe dans beaucoup de pays d’Europe, l’élevage du pur-sang est encore très lié aux exploitants agricoles en Irlande. Ce n’est pas le cas en Grande-Bretagne. Le marché repose sur un nombre trop réduit d’acteurs, comme "les Maktoum" et heureusement qu’ils sont là ! Mais, lorsqu’un Vichai Srivaddhanaprabha disparaît, c’est un vrai drame pour toute la filière. »