LE MAGAZINE- Chad Fabre et André Brown

International / 08.01.2019

LE MAGAZINE- Chad Fabre et André Brown

André Fabre avait remporté son premier titre de champion trainer en 1987, en même temps que la sortie du logiciel Excel for Windows. Depuis, le maître cantilien en a aligné vingt-huit autres et, tout comme ce "truc informatique" qui a rendu plus facile le travail pour les apprentis statisticiens des courses, il est devenu incontournable. Pour les journalistes les plus fainéants, c’est une aubaine : avec un rapide copier-coller, l’article est cuit et prêt pour la consommation… Être vingt-neuf fois champion de France des entraîneurs, c’est énorme. Une domination si longue ne se retrouve qu’en Italie, où la famille Botti, sous différentes dénominations, a remporté 43 titres lors des 45 dernières saisons, ou dans les sports par équipe : les Rangers de Glasgow ont un record de 54 championnats gagnés mais en 146 ans, alors que les 29 d'André Fabre couvrent une période de 32 ans.

Par Franco Raimondi

Un Jockey Club sans Fabre. Le copier-coller est cependant une catastrophe de l’information. Chaque saison est bien différente, même lorsque le nom du champion est le même. En juin, nous avions noté que, pour la seconde fois depuis 1982, André Fabre n’avait pas un 3ans au départ du Prix du Jockey Club (Gr1). Nous avons pris le repère de 1982 puisque c’est l’année où il avait sellé son premier partant dans le French Derby (River Sand, casaque Volterra).

La première fois, c’était en 2009 – l’année de Le Havre (Noverre) – quand il avait terminé la saison à la deuxième place derrière Jean-Claude Rouget. Mauvaise année pour André Fabre… La plus mauvaise au niveau des succès dans les Groupes (onze) depuis 1986.

Les victoires de Groupe d’André Fabre

Année    Groupes À l’étranger  Gr1

2018      20          2                 2

2017      23          2                 3

2016      13          3                 3

2015      21          3                 8

2014      17          5                 5

2013      23          1                 3

2012      13          1                 4

2011      21          1                 9

2010      16          1                 5

2009      11          0                 1

2008      16          1                 0

2007      27          3                 3

2006      21          6                 6

2005      26          3                 9

2004      16          1                 2

2003      15          0                 4

2002      16          0                 1

2001      15          2                 4

2000      23          0                 3

1999      22          1                 3

1998      18          1                 4

1997      26          1                 6

1996      18          2                 3

1995      33          5                 11

1994      36          5                 10

1993      40          6                 11

1992      41          11               13

1991      31          8                 5

1990      23          4                 8

1989      37          1                 7

1988      22          4                 7

1987      16          1                 4

1986      10          1                 1

1985      7            0                 1

1984      18          0                 3

1983      13          1                 1

1982      4            0                 1

1981      2            0                 0

Total      770        87               174

Sept Groupes avec les 3ans. La suite de la saison a effacé ce dimanche de juin 2018. On dit que les 3ans sont la colonne vertébrale d’une écurie. André Fabre en a couru 95, dont presque la moitié (47) ont gagné. La génération 2015 a ramassé 2,65 millions de gains, c’est à dire 40,7 % du total de l’écurie, alors que les chevaux d’âge ont contribué pour 49,4 %, et les juniors pour 9,9 %. Les 3ans Fabre ont joué de malchance à plusieurs reprises et ils ont terminé la saison avec sept succès de Groupe, mais aucun parmi eux n’en a remporté deux.

Et vingt au total. Malgré cela, l’escadron Fabre a terminé en tête avec 6,53 millions de gains, plus que le cumul des gains de John Gosden et de Jean-Claude Rouget, qui sont aussi montés sur le podium. C’est un signe de domination qui est aussi visible dans les Groupes. Pour la dix-neuvième fois de sa carrière, André Fabre en a gagné vingt ou plus : on compte désormais 770 Groupes à son compteur, dont 87 à l’étranger, et 174 Grs1. Le seul entraîneur d’Europe pouvant rivaliser avec André Fabre est Aidan O’Brien, qui compte 706 Groupes, mais les deux ne sont pas comparables en puissance de feu.

En 2018, l’Irlandais a remporté 53 Groupes et si les deux conservent la même vitesse de croisière, 2021 sera l’année du passage de témoin. À ce moment-là, André Fabre aura soixante-seize ans, Aidan O’Brien cinquante-deux… et il sera obligé de surveiller ses arrières. Car l’Américain Chad Brown, quarante ans, vient de remporter 47 Groupes en 2018 et il carbure à une quarantaine de Groupes par an depuis 2016, la saison de son premier Groupe. L’ancien assistant de Bobby Frankel est à 233 Groupes : s’il continue à cette vitesse-là, il lui faudra une douzaine d’années pour arriver à 770 et dix-sept pour franchir le cap des mille Groupes. C’est de la science-fiction si l’on pense que Wayne Lukas en a gagné 627 aux États-Unis et que Bob Baffert a dépassé les 500 en 2018.

Chad Brown, l’élève de Bobby Frankel. Chad Brown compte 20 Grs1 en 2018. Tout comme André Fabre, il n’est pas né avec un chemin d’entraîneur tracé par héritage. Sa famille voyait une autre profession pour lui, mais il a choisi son métier. Il est difficile aussi de comparer leurs maîtres d’apprentissage, leurs écoles… Mais sans rien enlever à l’un ou à l’autre, Bobby Frankel a été pour le galop américain ce qu’a été André Adèle pour l’obstacle en France : l’homme qui a tout changé. André Fabre a appris chez Adèle à lire les chevaux, Chad Brown a compris à la Frankel University qu’il fallait avant tout lire les courses et se donner les moyens, c’est-à-dire les propriétaires et les chevaux, pour les gagner.

Les victoires de Gr1 de Chad Brown en 2018

Mois Course Surface Gagnant Entraîneur précédent
Avril Jenny Wiley Stakes turf Sistercharlie  F4 Henri-Alex Pantall
Juin Longines Just a Game Stakes turf A Raving Beauty  F5 Andreas Suborics
Juin United Nations Stakes turf Funtastic F4
Juillet Diana Stakes (Gr. 1) turf Sistercharlie  F4 Henri-Alex Pantall
Août Haskell Invitational Stakes dirt Good Magic M3
Août Arlington Million  turf Robert Bruce  M4 Patricio Baeza
Août Beverly D. Stakes turf Sistercharlie  F4 Henri-Alex Pantall
Août Longines Test Stakes  dirt Separationofpowers F3
Septembre Summer Stakes turf Fog of War M2
Octobre Flower Bowl Stakes  turf Fourstar Crook F6 Gary Sciacca
Octobre Champagne Stakes (Gr1) dirt Complexity M2
Octobre Queen Elizabeth II Challenge Cup  turf Rushing Fall F3
Octobre First Lady Stakes turf A Raving Beauty  F5 Andreas Suborics
Octobre Beldame Stakes  dirt Wow Cat  F4 Carlos Urbina
Novembre Breeders' Cup Filly and Mare Turf  turf Sistercharlie  F4 Henri-Alex Pantall
Novembre Breeders' Cup Juvenile Fillies Turf  turf Newspaperofrecord  F2
Décembre Cigar Mile  dirt Patternrecognition M5
Décembre Hollywood Derby  turf Raging Bull  M3 Alain de Royer Dupré
Décembre Matriarch Stakes turf Uni  F4 Fabrice Chappet
Décembre American Oaks turf Competitionofideas F3

L’art de la communication. André Fabre a gagné son premier Prix du Président de la République quelques mois avant la naissance du petit Chad, en 1978. Il a presque arrêté de parler à la presse française avant que le garçon n’apprenne à écrire son nom. C’est un détail. Chad, qui n’est pas un grand bavard naturel comme Bob Baffert ou Wayne Lukas, a appris à parler avec les médias avant de prendre sa licence d’entraîneur en 2007. Il s’agit de deux façons différentes d’interpréter la même profession.

Un entraîneur français n’était pas obligé de communiquer lorsqu’André Fabre a fait ses premiers pas, sauf avec ses propriétaires et avec les journaux pour les interviews sur le tiercé de papa, une source énorme de banalités pour qui est assez vieux et a été obligé de les écouter et parfois de les écrire… L’Américain est quant à lui le produit d’un milieu dans lequel tous s’appellent par leur prénom. Et où un mister avant le nom sonne comme une moquerie ! La bonne déclaration avant ou après la course pèse comme une annonce publicitaire pour convaincre les clients potentiels, c’est-à-dire les propriétaires. Ce n’est pas par hasard si le titre du dernier livre de mémoires de Wayne Lukas est The Sermon on the Mount (le sermon de la montagne) et si l’entraîneur est pris en photo sur la couverture, en selle sur une version alezane de Talismanic, habillé avec un énorme manteau jaune. Oui, même la façon de s’habiller compte et la coupe de cheveux est importante. C’est l’Amérique…

Le Minitel et Twitter. Quand André Fabre a gagné son premier Gr1 en 1982, la France "surfait la vague" en tapant 3615 et attendait les bruits de réponse du Minitel. Chad Brown est devenu tête de liste des entraîneurs pour la première fois en 2016, période où un personnage public sans un compte Twitter est considéré comme un pirla (un pauvre idiot), ainsi qu’on le dit à Milan ! Heureusement, Chad Brown n’abuse pas des réseaux sociaux comme le font les footballeurs pour nous apprendre que l’hiver aux Caraïbes est plus doux qu’à Paris, mais il est obligé de jouer le jeu.

Un regard aux États Unis. Entraîner ses chevaux et gagner des courses ne suffit pas aux États-Unis. Le dixième du classement par gains, Peter Miller, a décroché 8,07 millions de dollars d’allocations (7,09 millions d’euros), soit presque 500.000 de plus que le champion français et quatre fois plus que le dixième de France. C’est un autre chiffre qui est encore plus impressionnant : sept des dix premiers aux États-Unis ont sellé plus de 200 partants alors qu'en France, seul Henri-Alex Pantall a franchi ce cap. Si on prend en repère le classement par nombre de victoires, dix-neuf entraîneurs américains ont remporté plus de succès (138) que le leader français Jean-Claude Rouget.

Comparer l’incomparable. La comparaison entre un entraîneur français de soixante-treize ans et un Américain de quarante ans est un exercice très difficile, et un peu futile. Chad Brown a remporté son premier titre en plat à trente-sept ans, alors qu’André Fabre en avait quarante-deux, mais sa réussite en obstacle fut plus précoce que celle du jeune homme américain. Les deux sont entraîneurs publics dans le sens le plus pur du mot et c’est pour cela que j’ai préféré, pour mon jeu, prendre Chad Brown. Aidan O’Brien est plus proche de la France, mais il est en réalité l’entraîneur privé de Coolmore et il ne doit pas s’occuper des relations avec les clients. Chad Brown deviendra, dans une dizaine d’années, l'André Fabre américain : sa domination peut durer et marquer une époque.

Un ami m’a posé une question à un million de dollars : chez qui placerai-je à l’entraînement mon cheval de rêve ? Pas de doute : je suis plus proche en âge d’André Fabre et avec lui, sous la casquette de propriétaire et pas en tant que journaliste, je peux discuter en français de courses, de chevaux et aussi d’autres sujets, alors que je ne suis pas sûr de trouver un vrai échange d’idées, un terrain commun, avec un Américain de quarante ans. Je suis formé à l’ancienne, et avant de prendre ma retraite, dans une douzaine d’années, j’aimerais faire deux choses qui me manquent dans la profession : un article pour le magazine Bloodhorse et une interview d’André Fabre.