Pourquoi il faut maintenir le 2/3-1/3

Courses / 14.05.2019

Pourquoi il faut maintenir le 2/3-1/3

Par Christopher Galmiche et Mayeul Caire

Faut-il maintenir la répartition à 2/3-1/3 entre plat et obstacle, alors que les enjeux sur les courses de sauteurs rapportent nettement moins que 33 % au PMU ? Nous pensons que oui, même si cela ne dédouane pas cette filière de travailler sur les défis qui lui font face, à commencer par le nombre de partants. Voici nos arguments.

Ne punissons pas une économie vertueuse

L’obstacle français, en tant qu’élevage et que discipline sportive, fonctionne remarquablement. C’est une filière d’excellence, que l’on peut définir comme cela : une amélioration constante de la génétique, une vraie sélection en course et un marché hyper dynamique – notamment à l’international – qui se passionne pour le savoir-faire français en matière d’élevage, de préentraînement et d’entraînement.

Cette réussite fait parfois grincer des dents. C’est particulièrement vrai sur le sujet épineux de la vente de nos meilleurs chevaux à l’étranger. Car en parallèle, les courses d’obstacle sont parfois creuses, ce qui ne permet pas de recueillir beaucoup d’enjeux et donc de financer correctement ces épreuves.

Mais faut-il pour autant punir cette filière élitiste ? Par rapport à l’esprit de notre sport, ça serait injuste. D’autant que ces fameuses exportations rapportent des devises à la France et sont réinvesties sur notre sol. Pensons à l’exemple d’un étalonnier comme le haras d’Étreham, qui sponsorise en retour de bonnes épreuves pour femelles de 3ans à Auteuil. Pensons aussi aux éleveurs qui sont très nombreux à faire courir en obstacle. Ils ont besoin d’allocations pour récompenser le risque qu’ils prennent en sélectionnant eux-mêmes au lieu de vendre au plus vite. Sans oublier les agences de vente : Arqana (avec sa vente du Grand Steeple-Chase de Paris qui a très bien fonctionné), le Show Lumet et Osarus (avec sa vente 100 % obstacle, en amont des 48 h de l’obstacle).

Un effort juste est un effort partagé entre plat et obstacle

L’autre constat objectif que l’on peut faire, c’est que l’obstacle a déjà payé un tribut conséquent en renonçant à Enghien. Et la nouvelle réglementation des primes à l’éleveur décidée en 2018 ? Qui a-t-elle impacté en premier ? La masse des propriétaires-éleveurs qui exploitent eux-mêmes leurs chevaux, d’abord en plat puis en obstacle, voire directement en obstacle. Ce terreau, essentiel à la vie des courses, a souffert. Si l’on redonne un deuxième coup à cette base, on pénalisera à terme le nombre de partants en obstacle et aussi, inévitablement, en plat. Tout le monde paiera.

Des économies, why not… mais pour faire quoi ?

Réduire la part de l’obstacle de 33 % à 30 % ou 25 % : oui, mais pour financer quoi ? Les courses plates sont-elles mal financées aujourd’hui ? Cela aurait-il une quelconque utilité pour l’ensemble ? Là encore, il faut réfléchir à la bonne stratégie. Si notre priorité commune est de maintenir et de développer un propriétariat français, alors il ne faut pas remettre en cause le financement de l’obstacle. Et ce pour deux raisons. La première, c’est que l’obstacle est une porte d’entrée vers les courses importantes, notamment grâce à sa dimension régionale. C’est ce qui fait que l’obstacle recrute peut-être plus facilement des "petits" propriétaires (un peu comme le trot). Mais aussi parce que le ticket d’entrée (achat du cheval et pension) est moins élevé qu’en plat. La seconde, c’est que les petits propriétaires français, quand ils ont échoué avec leur cheval en plat, trouvent une utile prolongation en essayant leur cheval en obstacle. Cela leur donne une deuxième chance. Et sans elle, certains auraient peut-être arrêté.

Laisser le temps au Plan obstacle 2019 de porter ses fruits

Depuis le début de la saison 2019, France Galop a lancé plusieurs mesures dans son Plan obstacle. Les courses creuses ont nettement diminué, que ce soit à Auteuil ou Compiègne, voire à Pau et Fontainebleau. Il faudra maintenant juger de la tenue sur la durée. Mais si l’on décidait de remettre en cause le 2/3-1/3 avant même d’analyser les résultats du Plan obstacle, ça serait ne pas accorder une chance à la refonte du programme d’obstacle.

Ces dernières années, les mesures prises par France Galop ont été un succès en plat, avec plus de partants et plus de jeu. Il n’y a pas de raison que cela ne fonctionne pas non plus en obstacle.

Les liens obstacle/province : des attaches vitales et un acteur de recrutement

N’importe où en province, lorsque vous vous rendez sur un hippodrome de galop, les affluences les plus importantes sont constatées à l’occasion des Grands Cross. Il n’y a qu’à voir le nombre de spectateurs au Lion-d’Angers, à Craon et à Pau. À une heure des Grands Cross, le public arrive et repart en partie juste après la grande épreuve. L’obstacle fait vivre la province, qui elle-même entretient la passion des courses et donc du propriétariat. C’est d’une logique implacable. En province, l’obstacle est un moyen de reconquête du public. Un pourcentage important de l’affluence est complètement lié à la présence d’une course d’obstacle intéressante. La longévité des carrières des sauteurs permet aux turfistes de mieux les connaître, de savoir ce qui leur convient en matière de terrain, de parcours, de distance. Le cross en particulier attire une autre clientèle que celle habituelle pour les grandes épreuves.

Moins de jeu, donc de mauvais horaires, donc baisse accentuée

Les arguments des opposants au 2/3-1/3 se concentrent surtout sur le fait que l’obstacle est désormais nettement en dessous des 33 % d’enjeux qu’il est censé rapporter. Cette baisse s’explique principalement par un problème de partants. Mais l’obstacle n’est pas le seul fautif dans l’histoire. Car le PMU et France Galop, au cours des dernières années, ont accentué la tendance : si telle ou telle course risque de ne pas avoir assez de partants, on va la programmer à un horaire moins stratégique… où elle fera encore moins de jeu ! Spirale infernale, qui permet de comprendre pourquoi l’obstacle a tant baissé – plus que de nature.

Il est temps de travailler avec le PMU sur des jeux productifs avec un faible nombre de partants. Cela fonctionne dans le sport, qui propose des "courses" à deux partants. Pourquoi pas chez nous ?

Une guerre fratricide entre plat et obstacle

Nous l’avons dit plus haut : parce que les courses d’obstacle faisaient un peu moins recette, les représentants de la discipline ont accepté de céder les meilleurs créneaux horaires et de rendre des Quintés+. Ceci dans l’intérêt supérieur du PMU. Aucun problème, puisque le 50/50 entre le galop et le trot est garanti, tout comme le 2/3-1/3 entre plat et obstacle. Mais si ce dernier n’est plus garanti ? Eh bien les leaders d’obstacle exigeront qu’on leur rende les meilleurs créneaux qu’ils ont cédés, ainsi que leurs Quintés+.

Ils demanderont des horaires plus porteurs que les fins de matinée ou les semi-nocturnes. En bref, ce sera une nouvelle guerre "à l'ancienne" comme celle qu'il pouvait y avoir à la création de la Société des steeples et de la Société d'encouragement en 1880… ou plus récemment, entre trot et galop.

Ce serait aussi effacer le saut qualitatif permis par Jean-Luc Lagardère et Bernard Le Gentil, deux grands hommes qui avaient compris qu'il fallait être solidaires pour sortir de la crise. Sans solidarité, c’est la guerre et la fin. La vraie. Pour tout le monde. Alors que de tout temps, les deux piliers des courses au galop se sont beaucoup apporté. Il suffit pour s’en convaincre de se souvenir que François Mathet, André Fabre ou encore Aidan O’Brien – pour ne citer qu’eux – ont d’abord été entraîneurs en obstacle avant de faire les riches heures du plat mondial.

La mort certaine de l’obstacle et des régions

Si la remise en cause du 2/3-1/3 est validée un jour, les allocations baisseront en obstacle. Elles ne vaudront plus le risque – déjà grand, du fait des exigences de ce sport – d'entretenir une écurie dans cette discipline. De grandes casaques, de grands investisseurs disparaîtront. Car ils ne migreront pas vers le plat. Il n’y aura pas de report ; seulement de la destruction de valeur. Notre microcosme perdra encore des passionnés, des entraîneurs, des propriétaires et des éleveurs. Ce sera la fin de l'obstacle et probablement aussi des courses dans un certain nombre de régions.

Si le plat avale l’obstacle, le trot avalera le plat

Le plat n’aura pas les moyens, en terme de partants, d’assurer le remplacement des épreuves d’obstacle qui auront disparu. Le trot s’en chargera. Mais dès lors, quid du 50/50 entre le galop et le trot ? Il sera certainement remis en question. Après avoir eu la peau de l’obstacle, le plat devra céder sa peau au trot. Est-ce vraiment ce que nous souhaitons ?

Comment est né le 2/3-1/3 ?

Bernard Le Gentil a fait partie des "créateurs" du 2/3-/1/3. À l’occasion d’une interview donnée à Jour de Galop en 2015, il nous avait raconté ce moment historique.  

Retour en 1987. Bernard Le Gentil est président de la Société des steeple-chases de France, élu sur une liste commune pur-sang/AQPS. À son arrivée, il doit gérer une exigence gouvernementale : le projet de fusion des sociétés de courses. Pour combattre le déficit et relancer la machine, les courses doivent faire des sacrifices : se regrouper en une société unique (qui deviendra France Galop) et fermer un hippodrome (Évry).

Dans ce contexte de fusion des Steeples et de l’Encouragement, la tension est forte entre plat et obstacle : « Nous avons parlé avec la Société d’encouragement pour que la Société des steeples ait suffisamment de poids autour de la table du Comité, afin de faire passer des décisions qui assureraient la survie de l’obstacle. Il fallait obtenir 50 % de présence autour de la table du Comité. Le monde de l’obstacle, en province, était beaucoup plus présent, mieux accepté, plus aimé par les sociétés et les socioprofessionnels de province. Finalement, grâce à la bonne entente entre deux hommes, le marquis de Geoffre [qui présidait l’Encouragement, ndlr] et moi-même, nous avons pu prendre le chemin de la fusion. Nous avons tous emménagé dans le même immeuble, ce qui a été le premier fait important. Le deuxième a été l’acceptation de la part de l’Encouragement de la représentativité de l’obstacle à 50 % dans la nouvelle société. Et le troisième a été le 2/3-1/3. C’était la règle d’or que je voulais proposer. Partout, on retrouverait le 2/3-1/3. Le plus difficile n’a pas été de faire passer le 2/3-1/3, car nous étions en position de le faire. C’était d’assurer 50 % de représentants de l’obstacle au Comité de ce qui allait devenir France Galop. Quand Jean-Luc Lagardère est arrivé, j’étais à 100 % avec lui. À ce moment-là, c’était l’homme qui pouvait sauver les courses vis-à-vis du gouvernement. Je lui ai dit : "La seule chose que je vous demande c’est de respecter le 2/3-1/3." Il m’a répondu qu’il le respecterait, car cela avait été signé avant son arrivée. »