QIPCO PRIX DU JOCKEY CLUB J+2 - Une édition qui va aussi rester dans les annales côté élevage

Magazine / 04.06.2019

QIPCO PRIX DU JOCKEY CLUB J+2 - Une édition qui va aussi rester dans les annales côté élevage

QIPCO PRIX DU JOCKEY CLUB J+2

Une édition qui va aussi rester dans les annales côté élevage

Pour la première fois depuis longtemps, le gagnant du Jockey Club a décroché un rating supérieur au lauréat du Derby. Mais l’édition 2019 du classique cantilien va aussi faire date concernant l’élevage. Alors que le défi de l’Arc se profile pour Sottsass, une carrière d’étalon s’ouvre déjà à lui.

Par Adrien Cugnasse

Produire deux chevaux capables de monter sur le podium d’un classique français n’est pas une mince affaire. En étudiant le palmarès de ces quatre Grs1 français, nous avons relevé le nom des mères des 357 chevaux qui ont terminé dans les trois premiers depuis 1990 et vérifié si ces juments avaient aussi donné – avant ou après cette date – un autre sujet de ce niveau. Seulement 14 juments ont réussi cet authentique exploit, depuis Lupe (Primera), la mère de Louveterie (deuxième du Prix de Diane 1989) et de Louve Romaine (troisième du Prix de Diane 1991), jusqu’à Starlet’s Sister (Galileo) qui a donné Sistercharlie (deuxième du Prix de Diane 2017) et Sottsass (Prix du Jockey Club 2019). Mais si on élève encore d’un cran le niveau de sélectivité, seulement 3 de ces 14 juments ont donné 3 gagnants de Groupe avec leurs 3 premiers produits : il s’agit de Miesque (Nureyev), Hasili (Kahyasi)… et Starlet’s Sister. On mesure dès lors le niveau de la poulinière phare de l’écurie des Monceaux. Surtout qu’elle est encore jeune (10ans). Seule Hasili a fait aussi bien sur la période étudiée. Quand on connaît la réussite au haras des fils de Miesque (la mère de Kingmambo) et d’Hasili (la mère de Dansili), on peut dire que Sottsass a déjà un argument commercial "très solide" pour sa future carrière au haras !

LES JUMENTS AYANT DEUX PRODUITS GAGNANTS OU PLACÉS CLASSIQUES EN FRANCE, DONT AU MOINS UN DEPUIS 1990

Jument (âge au moment du 2e podium classique) Premier produit gagnant ou placé classique Deuxième produit gagnant ou placé classique Trois premiers produits gagnants de Groupe

Starlet’s Sister (10) Sistercharlie (2e, Prix de Diane 2017) Sottsass (Prix du Jockey Club 2019) OUI

Born Gold (20) Goldikova (2e, Poule d’Essai des Pouliches 2008) Galikova (2e, Prix de Diane 2011) non

Daltawa (14) Daylami (Poule d’Essai des Poulains 1997) Dalakhani (Prix du Jockey Club 2003) non

Dance By Night (19) Danseuse du Soir (Poule d’Essai des Pouliches 1994) Circus Dance (3e, Prix du Jockey Club 2000) non

Hasili (10) Dansili (2e, Poule d’Essai des Poulains 1999) Banks Hill (2e, Poule d’Essai des Pouliches 2001) OUI

Korveya (10) Hector Protector (Poule d’Essai des Poulains 1991) Shangai (Poule d’Essai des Poulains 1992) non

Laramie (13) Latice (Prix de Diane 2004) Lawman (Prix du Jockey Club 2007) non

Lupe (25) Louveterie (2e, Prix de Diane 1989) Louve Romaine (3e, Prix de Diane 1991) non

Miesque (11) Kingmambo (Poule d’Essai des Poulains 1993) East of the Moon (Poule d’Essai des Pouliches 1994) OUI

Not Before Time (12) Time Away (3e, Prix de Diane 2001) Time Ahead (2e, Prix de Diane 2003) non

Place Vendôme (10) Style Vendôme (Poule d’Essai des Poulains 2013) Prestige Vendôme (2e, Poule d’Essai des Poulains 2014) non

Soul Dream (12) Dream Well (Prix du Jockey Club 1998) Sulamani (Prix du Jockey Club 2002) non

Summer Sonnet (14) Act One (2e, Prix du Jockey Club 2002) Gharir (3e, Poule d’Essai des Poulains 2005) non

Visor (10) Visionary (3e, Poule d’Essai des Poulains 1997) Visionnaire (3e, Prix de Diane 1999) non

Toutes les portes lui sont ouvertes. Comme nous l’a expliqué Michel Zerolo hier, Peter Brant a pour ambition de produire des étalons. Et Sottsass a bien sûr à cette date un profil exceptionnel. Il sera certainement le premier fils de Siyouni (Pivotal) à faire la monte et ce d’autant plus qu’il est le premier mâle à s’imposer à ce niveau dans la production de l’étalon des Aga Khan Studs. Sottsass fait partie des rares prospects à ne pas être lié à l’un des acteurs majeurs du marché international – comme Coolmore, Godolphin, Juddmonte… – et à peu près toutes les portes de haras du monde lui sont donc ouvertes. Surtout que le fait d’avoir battu le record du parcours, tout en ayant réalisé une performance supérieure – selon les ratings – à celle du lauréat du Derby d’Epsom apporte une aura supplémentaire à son succès. Enfin, le Prix du Jockey Club est à la mode dans les haras européens et même outre-Manche, notre Derby est désormais qualifié – à tort ou à raison, chacun a son avis – de stallion making race.

Pourquoi court-on le Jockey Club ? Le débat sur la distance du Prix du Jockey Club ne s’est jamais vraiment calmé. Bien au contraire. Les commentaires fusent, avec d’un côté les gardiens de la tradition qui remarquent que depuis 2005, aucun gagnant du classique cantilien n’a remporté le Prix de l’Arc de Triomphe. De même, un certain nombre n’a même jamais par la suite gagné sur 2.400m. Les défenseurs de la version 2.100m mettent en avant le fait qu’une série d’étalons capables de donner rapidement des gagnants de Gr1 en Europe est "sortie" du Jockey Club (Shamardal, Lawman, Le Havre, Lope de Vega et Intello).

Il n’y a pas de martingale ou de distance idéale pour trouver le bon étalon de demain. Cependant, dans le contexte actuel, en dehors d’une élite internationale, un cheval de 2.100m ou un miler rallongé a plus de chance d’être bien accueilli au haras… et donc de réussir. Le ticket d’entrée est bien plus élevé à Epsom ou au Curragh – il suffit de jeter un coup d’œil aux pedigrees des participants pour en avoir le cœur net –, mais le fait d’avoir maintenu la distance de 2.400m, malgré la grande valeur généalogique des poulains au départ, n’est pas ou plus la rampe de lancement évidente pour lancer de futurs reproducteurs.

Pour réussir à imposer un lauréat de Derby "à l’ancienne " sur le marché, il faut un cheval tout à fait exceptionnel –  comme Sea the Stars (Cape Cross) et Camelot (Montjeu) – capable de remporter une grande édition, mais aussi un Groupe à 2ans et un Gr1 sur le mile. On doit compter sur les doigts des deux mains les éleveurs français qui peuvent raisonnablement espérer produire ce type de chevaux. L’immense majorité – mais c’est aussi le cas dans le reste de l’Europe – ne joue pas dans cette division et nul ne peut leur reprocher de faire preuve de pragmatisme. Au fond, la grande question est la suivante : un classique, comme le Jockey Club, est-il un objectif en soi et un test qui doit sacrer de futurs étalons adoubés par le marché ? Ou est-il avant tout l’épreuve qui doit faire émerger les 3ans capables de remporter le Prix de l’Arc de Triomphe, la course qui fait rêver tous les Français ? Sur ce sujet, la France hippique semble divisée en deux camps irréconciliables.

Trois Derbies, trois choix. La distance de 2.100m au moins de juin à Chantilly n’a pas empêché Zarkava (Azamour), Trêve (Motivator), New Bay (Dubawi), Intello (Galileo), Sarafina (Refuse to Bend) de monter sur le podium en octobre à ParisLongchamp. Les deux objectifs ne sont donc pas antinomiques… tout en étant difficiles à concilier. Le marché et la masse des éleveurs de chevaux de plat – en particulier en France – ont fait leur choix. Beaucoup de lauréats de Derby sur 2.400m ont du mal à trouver leur place au haras, notamment en Angleterre et en Irlande. Un cheval de la classe de Fame and Glory (lauréat de Gr1 à 2, 3, 4 et 5ans) a d’ailleurs directement intégré la cour des étalons d’obstacle de Coolmore voici quelques années, sans être même promu sur le marché du plat. Parmi les sires ayant gagné le Derby depuis 2005, huit sont en âge d’avoir leurs premiers 4ans en piste et cinq effectuent tout ou partie de leur activité avec des juments d’obstacle. Et la situation est à peu près la même en Irlande. Sur le continent, il reste trois Derbies qui se courent sur trois distances différentes : 2.100m (France), 2.200m (Italie) et 2.400m (Allemagne). Outre-Rhin, l’étalon tête de liste Soldier Hollow (In the Wings) n’a jamais couru sur 2.400m au niveau Groupe. Sea the Moon (Sea the Stars), lauréat du classique d’Hambourg en 2014, tire son épingle du jeu avec de très bonnes statistiques. Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt, car (souvent) par faute de soutien, sept des dix chevaux qui l’ont précédé au palmarès officient sur le marché de l’obstacle en France ou de l’autre côté de la Manche.

Galileo à toutes les sauces. La réussite d’un étalon dépend bien sûr de sa qualité, mais aussi du contexte dans lequel il évolue. Les quelques années de monte de Galileo (Sadler’s Wells) en Australie ont été infructueuses… Tout a été écrit à son sujet et chaque année, l’omniprésence de son sang dans les grandes épreuves sur 2.400m fait sensation. Galileo est le plus grand étalon de notre temps, mais son omniprésence est assurément renforcée par le fait qu’il est "un peu seul au monde" avec son frère Sea the Stars parmi les leaders internationaux à pouvoir apporter de la tenue sur des juments de tenue. Désormais, cette capacité à en transmettre s’exprime aussi par ses fils au haras et ses filles à l’élevage. En tant que père de mère, on lui doit déjà vingt-quatre gagnants de Gr1 dont trois sous la casaque de Peter Brant : Sottsass, Sistercharlie et Fog of War (War Front), gagnant des Summer Stakes (Gr1, 1.600m, 2ans). Il est notamment à l’origine des mères de sept lauréats de classiques labellisés Gr1 : Sottsass, Galileo Gold (2.000 Guinées, Gr1), La Cressonnière (Poule d’Essai des Pouliches & Prix de Diane Longines, Grs1), Magna Grecia (2.000 Guinées, Gr1), Night of Thunder (2.000 Guinées, Gr1), Qualify (Oaks d’Epsom, Gr1) et Saxon Warrior (2.000 Guinées, Gr1).

Une question de tenue. Beaucoup de spectateurs présents dimanche dernier à Chantilly pensent que Sottsass est capable de tenir 2.400m. Cet avis est partagé par son jockey et son entourage. Tout le monde rêve donc désormais de l’Arc. S’il confirme cela en piste, le poulain pourra remercier sa mère Starlet’s Sister – en bonne fille de Galileo – de lui avoir transmis cette aptitude. Sa propre sœur, Leo’s Starlet, s’était classée deuxième – à moins d’une longueur de la victoire – dans le Prix de Malleret (Gr2, 2.400m), avant de décrocher sa meilleure valeur dans le Prix de Royallieu (Gr2, 2.500m).

La distance moyenne des victoires de Siyouni (Pivotal) est de 1.583m. L’étalon que toute l’Europe nous envie a déjà donné dix-sept gagnants de Groupe dont trois sur seulement sur 2.100m – Étoile (Prix Cléopâtre, Gr3, 2.100m), Laurens (Prix de Diane, Gr1, 2.100m) et Sottsass – mais aucun au-delà de cette distance. À ce jour, aucun produit de Starlet’s Sister n’a été testé sur 2.400m. Sistercharlie (Myboycharlie) a gagné la Breeders' Cup Filly & Mare Turf (Gr1, 2.200m) et My Sister Nat (Acclamation), battue pour ses débuts sur 2.100m, a ensuite été raccourcie pour gagner son maiden sur 2.000m puis le Prix Bertrand de Tarragon (Gr3, 1.800m). Les distances moyennes des victoires des produits de leurs pères sont respectivement 1.772m et 1.378m.

Les étalons français à la fête. La victoire du fils d’un étalon français dans le Prix du Jockey Club est toujours une bonne nouvelle. Mais l’édition 2019 restera dans les annales du fait de la présence de trois produits de sires stationnés dans notre pays parmi les cinq premiers, avec également deux produits de Le Havre : Motamarris et Roman Candle. Sur la dernière décennie, une seule édition a fait mieux. C’était en 2018, avec quatre poulains issus de sires officiants en France. Depuis 1990 – soit trente années – seulement six étalons ont été capables d’avoir deux produits dans le top cinq d’un Prix du Jockey Club. Et l’étalon du haras de Montfort et Préaux est le seul qui officiait dans l’Hexagone au moment de la conception des poulains. Commes (deuxième de l’Emirates Poule d’Essai des Pouliches, Gr1) va tenter de lui offrir un troisième Prix de Diane et Motamarris (troisième du Qipco Prix du Jockey Club, Gr1) restera comme son premier mâle ayant terminé sur le podium d’un classique. En 2019, on constate une présence plus forte de ses mâles comme Surrey Thunder (troisième du Derby-Trial - Fruhjahrs Preis, Gr3), Khagan (deuxième du Prix du Lys, Gr3), Motamarris et Roman Candle (Prix Greffulhe, Gr2) qui prennent la suite des Suédois (Shadwell Turf Mile Stakes, Gr1), et autres Auvray (Qatar Prix Chaudenay, Gr2).

Un autre record de vitesse. En 2018, l’écurie des Monceaux réalise la meilleure saison depuis sa création, avec pas moins de neuf podiums au niveau Gr1 (contre deux en 2017 ou en 2016). Si les cinq victoires de Sistercharlie ont pesé lourd sur la balance, elles ne sauraient éclipser les performances d’Intellogent (Qatar Prix Jean Prat, Gr1), Magic Wand (placée des Qatar Prix de l’Opéra Longines et Qatar Prix Vermeille, Grs1), (ParisLongchamp) et Wind Chimes (sur le podium du Prix du Moulin de Longchamp et de la Poule d’essai des Pouliches, Grs1). En 2019, Sottsass est devenu le quatrième cheval vendu par les Monceaux à monter sur le podium d’un classique français (après Sistercharlie, Chicquita et Wild Wind). Depuis 1990, seulement trois autres haras français ont élevé en nom propre puis vendu au moins trois chevaux de ce niveau en France : La Louvière (Lawman, Latice, Dashtarhon et Brillance), les Capucines (Flotilla, Morandi et Winged Love) et Étreham (Toupie, Funambule, Almanzor et Anabaa Blue). La différence vient du fait que l’écurie des Monceaux a réalisé cela en seulement une décennie… Ce dimanche il n’y a pas que le record de vitesse du Royaumont, du Sandringham, du Grand Prix de Chantilly et du Jockey Club qui ont été battus !