MAGAZINE - Le turf espagnol, décollage imminent… depuis quinze ans

International / 26.01.2020

MAGAZINE - Le turf espagnol, décollage imminent… depuis quinze ans

Si le sport hippique brille de 1.000 feux outre-Manche, les autres pays d’Europe continentale sont en souffrance. Après l’Italie et l’Allemagne, nous vous proposons donc un focus sur l’Espagne. Cette filière panse ses plaies, tout en s’accrochant à quelques bonnes nouvelles pour se bâtir un avenir… en attendant une politique plus cohérente.

Par Christopher Galmiche

En 2010, Manuel Orozco, le président de la Sociedad de Fomento (le France Galop local), et des personnalités comme Carlos Vazquez, ou des journalistes hippiques, nous avaient parlé de l’avenir des courses de leur pays. Vous pouvez retrouver notre série d’entretiens d’il y a 10 ans dans nos archives (édition du 22 au 25 février 2010). Dix ans plus tard, que s’est-il réellement passé ?

La situation en 2010. La Sociedad de Fomento régissait alors les courses en Espagne. Cela faisait cinq ans que l’hippodrome de Madrid avait rouvert après une fermeture (de 1996 à octobre 2005). Le renouveau des courses espagnoles s’était amorcé avec l’arrivée de nombreux investisseurs comme Alberto Abajo, le premier propriétaire de Bannaby (Dyhim Diamond) ou encore d’Azabara (Pivotal), pensionnaire d’André Fabre et tombeuse de Goldikova ** (Anabaa) dans un Prix du Louvre. Mais quelques années plus tard, en 2008, la crise immobilière a frappé et les propriétaires qui avaient fait fortune dans ce secteur ont disparu. Bannaby a été acheté par Luis Morgado pour lequel il a enlevé le Qatar Prix du Cadran (Gr1). Sous la responsabilité de Mauricio Delcher Sanchez, à Madrid, il était le compagnon d’entraînement d’un certain Equiano (Acclamation), qui a rendu riche nombre d’Espagnols après sa victoire dans les King’s Stand Stakes (Gr1), toujours en 2008. À Madrid, on pouvait donc entraîner des chevaux de classe internationale, qui se distinguaient sur des distances sur lesquelles ils ne pouvaient le faire en Espagne : le sprint et les parcours de tenue. En 2010, tous les espoirs étaient permis. Il y avait 1.200 chevaux à l’entraînement, un chiffre important pour un pays avec moins de dix hippodromes. A Ulzama officiait Dyhim Diamond (Night Shift). Et à la Dehesa de Milagro, il y avait un certain Diktat (Warning) futur père de Dream Ahead (Diktat). De bons entraîneurs officiaient sur place et le niveau des chevaux étaient en constante progression.

Que s’est-il passé ensuite ? Le niveau de la compétition hippique s’est maintenu entre 2010 et 2015. Bien sûr, il y avait plus de chevaux pour courir les réclamers et les épreuves moyennes dans le Sud-Ouest de la France que les Groupes à Longchamp… Mais il y avait aussi quelques coups d’éclats, comme celui de Noozhoh Canarias (Caradak), qui a fait vibrer son pays. Vainqueur de l’équivalent local du Prix Morny, en juin 2013, il s’est baladé dans le Critérium du Béquet (L) à 14/1 pour le plus grand plaisir de ceux qui avaient suivi son succès madrilène quelques semaines plus tôt. Il a terminé sa saison par une deuxième place dans le Qatar Prix Jean-Luc Lagardère (Gr1) avant de faire une rentrée victorieuse en Espagne devant un public nombreux venu le soutenir. Il a même terminé honorable sixième des 2.000 Guinées (Gr1) sur une distance limite pour ses aptitudes. Voilà pour son aventure ibérique chez Enrique Leon avant son passage chez Carlos Laffon-Parias. Il officie désormais comme étalon à la Yeguada Torreduero, à côté de Valladolid, soit l’un des deux plus grands haras espagnols. Ensuite, les aventures espagnoles à l’international ont été mises en sourdine, si l’on excepte les victoires de Dikta del Mar (Diktat), gagnante du Critérium de Vitesse (L) 2014 et la réussite d’Antonella (Dream Ahead), troisième du Prix du Cercle (L) 2018. Toutes deux étaient entraînées par Tiago Martins. Puis est arrivée la crise de 2015…

Une crise qui restera incompréhensible. La crise des courses espagnoles, qui a débuté en fin d’année 2014 pour se poursuivre au printemps 2015, ressemble à un film d’Almodovar, avec des situations absurdes qui s’empilent les unes sur les autres. Le régulateur d’alors, la Fomento, se trouvait en liquidation judiciaire. Une Fédération hippique devait prendre le relais. Mais pour cela, elle devait obtenir toutes les données que la Fomento possédait. L’administrateur nommé pour la liquidation voulait vendre ces données et la Fédération hippique, puis des propriétaires espagnols, n’ont pas eu les moyens de les acheter. Madrid ne voulait pas courir avec la Fomento comme régulateur, Dos Hermanas ne l’a pas fait non plus en hiver, si bien qu’il n’y a pas eu de courses de galop en Espagne de novembre 2014 à juin 2015, à cause de cette situation complètement incompréhensible. La novice en courses, Faina Zurita, qui dirigeait l’hippodrome de Madrid à l’époque, a été incriminée. Elle était responsable bien sûr, mais elle n’était pas la seule. À l’époque, on aurait dû courir sans interruption en Espagne. Ce n’est malheureusement pas ce qu’il s’est passé en raison d'une guéguerre qui a fait passer des intérêts personnels avant le bien collectif. Résultat des courses : de nombreux entraîneurs sont venus en France à l’époque, comme Barbara Valenti, Christian Delcher et Enrique Leon. Et des propriétaires ont à nouveau disparu. San Sebastian a relancé la machine à l’été 2015 et un nouveau Jockey Club espagnol est né. Mais cette crise profonde a divisé durablement le petit monde des courses espagnol, les litiges judiciaires demeurant encore.

La fermeture de Mijas, une énorme bêtise. Avant la crise de 2015, un autre événement guère annonciateur de temps dorés est survenu. L’hippodrome de Mijas, après sa réunion du 17 août 2012, a fermé ses portes. Ce champ de courses situé dans la province de Malaga courait l’hiver, avec comme point d’orgue la Mijas Cup où des chevaux français, marocains et, bien sûr, espagnols ont brillé. L’été, les réunions avaient lieu entre 21 h et 1 h du matin et l’hippodrome était bien rempli. Par des Espagnols, mais aussi des Britanniques qui apprécient la région pour y séjourner en période estivale. D’ailleurs, des entraîneurs, dont certains anglais, étaient installés à Mijas et des propriétaires les avaient suivis. Mijas était donc une porte d’entrée sur le turf espagnol pour les Britanniques. Mais là encore, à cause d’une situation obscure, Mijas a fermé ses portes sur fond de conflits avec la mairie et les dirigeants. Il sert désormais pour des compétitions équestres et les courses espagnoles ont refermé la porte aux nez des propriétaires anglais qui pouvaient suivre les sorties de leurs chevaux tout en profitant de leurs vacances au soleil…

Le cas Imaz Ceca. En 2017, un cas de dopage retentissant est venu ébranler les courses ibériques. L’entraîneur de San Sebastian Ana Imaz Ceca a été suspendue quatre ans en Espagne et un an en France pour cinq cas de contrôles positifs à une substance (stanozolol) qui fait partie des stéroïdes anabolisants. En Espagne, ce sont Wild King (Samum), Gran Torino (Bugatti), respectivement premier et deuxième de la Copa de Oro (L), Ababol (Poet’s Voice), un 2ans gagnant à San Sebastian, et Hashtag (Holy Roman Emperor), un 3ans vainqueur lui aussi au pays basque, qui ont été contrôlés positifs. Ces chevaux ont été interdits de courir en Espagne pendant six mois. L’entraîneur a demandé à ce que l’on procède à une contre-analyse, mais les échantillons ont été perdus… En plus de sa suspension, Ana Imaz Ceca a reçu une amende de 10.000 € de la part du Jockey Club espagnol. En France, c’est son protégé Green Soldier (Soldier of Fortune) qui a été contrôlé positif à la même substance, le stanozolol, après une troisième place à La Teste cet été. Green Soldier a été interdit de courir en France pendant deux ans. Et son entraîneur a été suspendue de son autorisation d’engager, d’entraîner, et de faire courir dans des courses publiques en France pour une durée d’un an, tout comme de son autorisation d’accéder aux installations, enceintes et terrains ou tout autre lieu placé sous l’autorité des Sociétés de courses. Sa sœur Eva, vétérinaire, a pris le relais… sur tous les plans ! En 2018, elle aussi a été suspendue plusieurs mois suite aux cas positifs de Chanterstroke (Masterstroke) et Aritz (Diktat). Le 10 mai de cette année-là, des entraîneurs français avaient d’ailleurs tenté de bloquer les chevaux de l’entraîneur espagnole à Tarbes. Depuis, ses pensionnaires ont d’abord été repris par Angel Imaz Ceca, le père, qui a été "invité" à entraîner à Madrid par les instances dirigeantes. Puis c’est Roman Martin Vidania qui a pris en charge les chevaux estampillés Imaz Ceca.

La concentration des meilleurs chevaux. En quelques années, avec le départ de Mauricio Delcher Sanchez en France, les meilleurs chevaux se sont concentrés sur une seule écurie, celle de Guillermo Arrizkorreta à Madrid. Il est de loin l’entraîneur avec le plus de pensionnaires sous sa responsabilité et le pool de propriétaires avec les meilleurs budgets. Logiquement, il a été tête de liste. Mais cette concentration a eu des effets pervers, si bien que des entraîneurs de qualité ont été obligés d’arrêter et, là encore, les courses locales ont perdu des propriétaires. La donne a changé depuis quelques mois avec de grands propriétaires comme Pedro Mateos ou M’hammed Karimine, et d’autres qui ont choisi de confier leurs chevaux à d’autres professionnels.

Stagnation. Les courses espagnoles, ce sont des montagnes russes. Depuis 2010, on entend dire que les paris hippiques vont enfin être commercialisés en dehors des hippodromes. Mais hormis l’Andalousie et le Pays Basque, qui les ont autorisés, les autres régions, et notamment Madrid, bloquent cette ouverture. Le turf espagnol reste donc comme un bloc d’argile brut, dont on perçoit tout le potentiel, mais qui n’a pas été travaillé. Et le tour de potier pour le façonner reste obstinément bloqué… Car l’Espagne aime les jeux d’argent. Il n’y a qu’à voir la tradition qui perdure à travers les âges de la fameuse loterie de Noël pour s’en convaincre. Il faut donc que ces paris soient commercialisés et arrivent en ville. À ce jour, l’Espagne des courses vit encore et toujours avec des millions de subventions de l’État pour financer les allocations. Un beau jour, si les courses espagnoles ne deviennent pas autosuffisantes, et que l’État ne veut plus payer, il n’y aura plus de courses au pays de Cervantes. Autre interrogation : que va devenir San Sebastian ? L’hippodrome, qui avait accueilli la France des courses pendant la Première Guerre Mondiale, fait l’objet d’un appel d’offre pour sa reprise avec deux parties qui s’opposent. Un projet annonce une P.S.F pour remplacer un gazon qui peut s’avérer glissant si la météo est exécrable… Du côté des courses black types, l’Espagne en avait cinq sous la Fomento et elle en a perdu trois. Il ne lui reste, à ce niveau, plus que la Copa de Oro et le Gran Premio Memorial Duque de Toledo (Ls).

Une année record pour Madrid. En espérant qu’il n’y ait pas de nouvelles crises qui remettent tout en question, les courses espagnoles ont les moyens de s’offrir un futur solide. D’abord, il y a du monde aux courses, notamment à Madrid et San Sebastian. Dans la capitale espagnole, un total de 143.000 spectateurs a été recensé en 2019 pour environ 40 réunions, soit une moyenne de 3.575 spectateurs par réunion. Un record pour l’hippodrome de la Zarzuela. Les enjeux ont été plutôt bons également. Nouveau président de l’hippodrome, Alvaro de la Fuente a de nombreux projets. Ce propriétaire, vainqueur du Prix Fille de l’Air (Gr3) avec Synergy (Victory Note), veut faire vivre l’hippodrome en dehors des jours de courses. D’autant plus que c’est un site reconnu comme bien d’intérêt culturel à seulement neuf kilomètres du centre-ville de Madrid.

Et pour les autres hippodromes ? Dos Hermanas, le Cagnes local, avait été repris par Roberto Cocheteux. Après son décès, ses filles ont décidé de poursuivre l’œuvre familiale. Pour San Sebastian, tout va se décider cette année. Les courses sur la plage de Sanlucar attirent toujours énormément de monde et les collectivités locales en sont de fidèles soutiens. Mais de l’extérieur, on a toujours l’impression que Madrid éclipse tout le reste.

Le retour de grandes casaques. De grandes casaques ont refait aussi leur apparition, comme celle de Pedro Mateos, alias le marquis de Miraflores. Dans les années 90, ses couleurs, vert avec une croix de Saint André blanche et des manches rouges, ont été portées à haut niveau par Partipral (Procida) avant qu’il ne gagne le Hongkong Vase (Gr1) pour Enrique Sarasola. Pedro Mateos a réinvesti la place il y a moins de quatre ans, et en 2019, il a terminé tête de liste des propriétaires en Espagne. Emin (Camelot) a remporté plusieurs Grands Prix là-bas, mais ce propriétaire a connu aussi une belle réussite avec Noray (Naaqoos) et Atty Perse (Frankel). Son écurie prend de plus en plus d’ampleur sous la direction d’Enrique Leon. M’hammed Karimine a aussi développé une écurie importante avec des éléments comme Oriental (Smart Strike), sous l’entraînement d’Alvaro Soto, ancien élève de Carlos Laffon-Parias. Il s’est même offert un premier jockey, Borja Fayos, qui évolue pour lui au Maroc et en Espagne. Alvaro Soto va aussi entraîner pour Leopoldo Fernandez Pujals, qui s’est distingué sur les places de ventes sous le nom de la Yeguada Centurion. Ce dernier veut monter une grande opération de courses et d’élevage. Il a déjà placé plusieurs yearlings bien nés chez Soto, de même que La Venus Espagnola (Siyouni).

Du côté de l’élevage et des ventes. L’Espagne a peu de naissances (147 en 2018), mais les dirigeants des courses, de l’élevage et le ministère et de l’Agriculture ont mis en place une politique pour favoriser les achats de chevaux nés localement. Un bonus made in Spain est offert sur certaines courses aux propriétaires de chevaux nés et élevés en Espagne. Et il existe tout un programme pour les natifs d’Espagne qui culmine au Gran Premio Nacional, le Derby des Espagnols. Malgré cela, les entraîneurs et propriétaires ibériques sont plutôt friands de chevaux prêts à courir, et donc à rentabiliser plus rapidement. C’est pourquoi ils accourent aux ventes de chevaux à l’entraînement, notamment à Tattersalls et à Arqana. En 2019, ils ont d’ailleurs rechargé les boxes en vue des classiques espagnols. Côté étalons, ils sont vingt et un à officier en Espagne avec des profils totalement différents. On y retrouve Kool Kompany (Jeremy) à Milagro, Noozhoh Canarias à Torreduero, Bannaby (Dyhim Diamond) à la Yeguada Miranda, ou encore les stars locales Celtic Rock (Rock of Gibraltar) et Abdel (Dyhim Diamond), voire d’anciens français comme Visindar (Sinndar) et Vison Célèbre (Peintre Célèbre). Leurs produits sont vendus à l’unique vacation organisée à Madrid en octobre. Une vente dont les résultats peinent à décoller. Reste que de nouveaux investisseurs sont arrivés sur le turf espagnol ces deux dernières années, avec une nouvelle génération d’entraîneurs et de jockeys qui s’est lancée. Il y a donc des motifs d’espérer que l’Espagne des courses soit enfin sur une bonne dynamique, chez elle et à l’international.

Jaime Salvador : « Une situation unique au monde »

Animateur de Black Type Magazine, le journaliste Jaime Salvador nous a expliqué : « Le turf espagnol a été au cœur d’une situation unique au monde. Alors que les allocations ont enregistré une augmentation considérable, le nombre de chevaux est passé de 1.070 en 2011 à 750 en 2019. Soit 30 % en moins. Concernant les propriétaires, nous sommes passés de 444 en 2011 à 326 en 2019, soit 26 % de moins [données du site Todoturf, ndlr]. Sans doute, la chute la plus importante vient du secteur du jeu. Les paris de la Loterie d’État se sont effondrés et les paris sur hippodromes ont baissé de plus de 50 %. Mais, en dépit de toutes ces données négatives, la dernière saison, la première sous la direction d’Alvaro Gutierrez de la Fuente à Madrid, le jeu sur l’hippodrome de la Zarzuela a progressé. Tout comme l’affluence sur le site. Cela permet de rêver à ce que le turf espagnol reprenne son ascension. Nous devons surmonter les conséquences de la crise nationale de la filière en 2015, avec sept mois sans courses. »