Alexis Badel : « Hongkong, c’est sans filet ! »

International / 03.02.2020

Alexis Badel : « Hongkong, c’est sans filet ! »

Alexis Badel : « Hongkong, c’est sans filet ! »

Avec dix-neuf victoires et une sixième place au classement provisoire, Alexis Badel fait partie des jockeys actuellement les plus en vue à Hongkong. Après deux coups de trois en l’espace d’une semaine, le pilote français a accepté de lever le voile sur son quatrième séjour dans le sud de la Chine.

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. – Vous n’avez pas d’agent à Hongkong. Comment fonctionnez-vous ?

Alexis Badel. - C’est un exercice différent de celui que nous connaissons tous en France. À Hongkong, les jockeys n’ont pas d’agent, à l’exception de ceux qui viennent pour la première fois et pour une courte période. Il faut s’y habituer, c’est une vraie démarche intellectuelle car nous devons fonctionner en totale autonomie : faire le papier, appeler les entraîneurs... et dès lors, la qualité de la relation que l’on développe avec les professionnels locaux est essentielle. Ici, lorsque l’équivalent des engagements est officialisé, les montes sont déjà bouclées depuis longtemps. Le seul moyen d’être à l’aise, c’est de se mettre dans la peau d’un entraîneur. Le but du jeu est donc d’être très attentif, très concentré, afin d’anticiper en amont le programme des chevaux et ainsi solliciter très tôt leurs entourages. Et puis, il faut consacrer beaucoup d’énergie aux barrier trials [des courses non officielles qui servent de préparatoires, ndlr]. La prochaine session en compte par exemple dix et je serai certainement en selle huit ou neuf fois ! Au final, le rythme est plus éreintant que celui que j’ai pu connaître en France. Pourtant, vu de loin, on peut penser que le fait d’avoir seulement deux réunions de courses par semaine est moins intense. Or c’est justement négliger tout le travail que le jockey doit effectuer une fois rentré chez lui. C’est un vrai stress. Et ce d’autant plus que je gère moi-même mes différents galops du matin. Hongkong, c’est sans filet !

Quelle a été votre plus grosse surprise au cours de vos différents séjours à Hongkong ?

De mon point de vue, le plus dépaysant, c’est le rythme des épreuves. Ici, on part dans des courses tactiques qui se terminent sur 400m, très rapides. À Hongkong, une épreuve se gagne dès le départ. Le jockey capable de se placer le plus rapidement possible pendant les 400 premiers mètres a donc un avantage déterminant. Plusieurs raisons permettent d’expliquer cette situation. La première, c’est que les chevaux sont habitués à évoluer dans ce rythme. La deuxième, c’est que la majorité des épreuves sont des sprints. Et la troisième c’est que le terrain est extrêmement rapide. Au point que la plupart des entraîneurs français refuseraient de courir sur une piste comparable, car ils la trouveraient bien trop légère. Enfin, la règle des deux longueurs à respecter pour se ranger devant un concurrent — sous peine de mise à pied — accentue terriblement le rythme des courses. Imaginez si vous avez le numéro 10 sur une épreuve de 1.200m, il faut vraiment bombarder ! Surtout que c’est l’un des endroits au monde où les commissaires sont les plus stricts à ce sujet. Happy Valley est un hippodrome de petite taille, comparable à Amiens ou Lyon La Soie.

Beaucoup de grands jockeys sont passés par Hongkong. Mais beaucoup ont aussi jeté l’éponge, dans un contexte où il est très difficile de trouver sa place, en particulier au moment où João Moreira et Zac Purton écrasent la scène locale. Comment avez-vous réussi à y créer votre place ?

Je suis arrivé avec une grande détermination et dans un état d’esprit très positif. Pour moi, la prise de risque est énorme. Après quelques très bonnes saisons en France, il n’est pas évident de s’absenter le temps d’un hiver. On sait que c’est à double tranchant, avec en arrière-plan la possibilité de perdre sa place sur certains bons chevaux. Quand j’ai pris la décision de repartir à Hongkong, j’ai donc placé la barre très haut en termes d’exigence personnelle. J’ai tout misé sur ce déplacement. Intérieurement, je ne me suis pas autorisé autre chose que la réussite, et pour y parvenir, j’ai vraiment beaucoup travaillé. J’ai redoublé d’efforts pour m’adapter au système local. Et cela m’a permis de mettre à profit un de mes atouts : mon poids. À Hongkong, les courses sont en majorité des handicaps et j’ai pu récupérer beaucoup de montes, sur de bons chevaux, avec 51 kg à porter par exemple.

On sait que la scène française est de haut niveau en ce qui concerne la qualité des jockeys. On sait aussi que celle de Hongkong, avec des talents venus du monde entier, est aussi internationale que relevée. Pensez-vous que c’est l’endroit où la compétition est la plus acérée ?

C’est difficile à dire mais c’est assurément l’un des lieux où le niveau est le plus relevé à travers le monde. Et pour cause, ici, il ne suffit pas d’être bon à cheval pour réussir. Il faut être très complet, en développant une large palette de compétences… à pied comme à cheval. Il faut aussi avoir de la chance et arriver au bon moment. On observe ici des cercles vertueux ou à l’inverse des spirales négatives. Quand on se retrouve en selle sur de mauvais chevaux, on reste bloqué dans cette situation et il s’avère très difficile d’en sortir. À l’inverse, lorsque vous vous retrouvez avec de bonnes montes, les choses ne cessent de s’améliorer. À Hongkong, tout va très vite, dans un sens comme dans l’autre, mais rien n’est jamais acquis. Vous avez beau avoir réalisé une bonne première saison, lorsque vous revenez l’année suivante, vous avez le sentiment de repartir de zéro. Il faut gagner rapidement et je n’ai pas le droit d’être battu d’une encolure trois fois de suite. Quoi qu’il arrive, en dehors des deux leaders du classement, si vous montez un cheval avec une première chance, vous n’avez droit qu’à une seule tentative…

Pourquoi est-il différent d’être jockey en France et à Hongkong ?

Les courses et les paris hippiques sont aussi populaires que respectés à Hongkong. Ici, les jockeys sont peu nombreux et très connus, si bien que les médias généralistes relaient beaucoup l’information les concernant. Déjà, lors de ma première expérience dans ce pays, les Hongkongais me reconnaissaient dans la rue, dans le métro, dans les magasins... Cette popularité est très agréable pour tous les acteurs de la profession, surtout qu’elle s’accompagne de beaucoup de respect pour ce métier dont la difficulté et la dangerosité sont connues de tous. Dans les yeux du grand public, le statut de sportif de haut niveau des jockeys est ici bien réel.

Un peu partout en Chine des mesures drastiques ont été prises pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. Les courses de Hongkong sont-elles affectées ?

Elles le sont et les trois dernières réunions ont été courues à huis clos. C’est très particulier comme ambiance, il n’y a pas un chat…

En quoi votre bonne relation avec Henri-François Devin a-t-elle été déterminante ces dernières années en France ?

Le premier cheval que j’ai monté pour lui, c’était Physiocrate (Doctor Dino), dans une course pour débutantes. Nous avons gagné… ce fut un départ en fanfare. Elle a ensuite eu la carrière que tout le monde connaît, c’était une pouliche fabuleuse [deuxième du Prix de Diane en 2015, ndlr]. J’ai beaucoup de respect pour la famille Devin et leur réussite. Henri-François Devin m’a confié beaucoup de bonnes montes et notre collaboration a effectivement été très fructueuse, avec notamment la victoire de Nonza (Zanzibari) dans le Darley Prix Jean Romanet (Gr1) en août 2018 à Deauville. C’est une relation qui existe depuis longtemps et je souhaite qu’elle dure le plus longtemps possible car c’est un très bon entraîneur ! Et on sait à quel point un jockey a besoin du soutien de très bonnes écuries comme la sienne.

L’année dernière, vous avez monté Singstreet, un sujet entraîné par votre mère. Quel est votre sentiment à son sujet ?

C’est un cheval assez étonnant. Il a passé un vrai cap lors de son écrasante victoire à ParisLongchamp. Dans le Prix des Vignes (Classe 1), Singstreet (Evasive) a battu de deux longueurs Delaware (Frankel), ensuite lauréat du Prix Daphnis (Gr3) de quatre longueurs. Ce poulain a des dispositions physiques assez étonnantes et nous espérons de tout cœur qu’il va poursuivre sa progression en 2020. C’est assurément un très bel espoir pour l’écurie.

Vous êtes désormais père de famille. Voyez-vous votre avenir à Hongkong ?

C’est une option que nous avons considérée. Ma famille apprécie beaucoup cette ville. Certes ma fille n’a que trois mois, mais vu la manière dont elle dort dans les bras de sa mère, elle laisse transparaître une certaine satisfaction ! Ma femme s’est bien adaptée elle aussi et elle adore Hongkong. Indépendamment du sport hippique, la ville nous plaît, nous nous y sentons bien. L’état d’esprit des locaux nous correspond vraiment. Mon anglais s’est beaucoup amélioré. La vie est sympa ici !

Votre mère entraîne avec succès depuis plusieurs décennies et vous avez grandi dans cette ambiance. Envisagez-vous de prendre un jour une licence d’entraîneur public ?

L’expérience de mes parents m’a toujours beaucoup apporté. Et j’ai hérité de leur passion, car justement, le métier de ma mère est passionnant. J’adorerais entraîner un jour et ce d’autant plus que ma vie tournera toujours autour des chevaux. Néanmoins, je veux monter encore pendant de nombreuses années en compétition — si j’en ai la possibilité — et dès lors ce rêve d’entraînement va devoir patienter longtemps… Je suis très attaché à la France et à ses courses. Entraîner ici serait formidable, mais il faut que toutes les conditions soient réunies pour bien le faire.