CHELTENHAM PAPERS -  La fabrique des souvenirs fait oublier tout le reste

International / 10.03.2020

CHELTENHAM PAPERS - La fabrique des souvenirs fait oublier tout le reste

On comprend que quelque chose ne tourne pas rond dans le Royaume lorsque l’on tombe sur une pub Guinness pour… boire de l’eau entre deux pintes. Déjà, les distributeurs de gel hydro-alcooliques adossés à la statue de Dawn Run, ça fait un peu drôle. Et pour que la morosité s’installe plus confortablement dans nos vies bien bio, les marchés boursiers se sont cassé la figure lundi. Bref, tout va mal.

Pourtant, vers 13 h 30, et malgré un faux départ, nous étions quelques dizaines de milliers réunis contre vents et marée à Prestbury Park pour fêter le départ du Supreme Hurdle, première des 28 épreuves du Festival de Cheltenham.

Ces communions sont de nature à nous rapprocher, tout en nous faisant oublier nos soucis du moment. Feignons donc d’ignorer la panique qui gagne le reste du monde.

Les doutes au fond du sac

Pour venir encourager leur Épatante dans la grande course de ce premier jour du Festival, elles ont dû aussi ranger leurs doutes au fond de leur sac, déjà bien bordélique. Prudence Lefeuvre et Domnine de Chitray (l’épouse du jockey Alain de Chitray) sont les filles de François-Xavier et Anne-Doulce Lefeuvre, les éleveurs de la gagnante du Champion Hurdle (Gr1), la grande course de haies du meeting.

Prudence, qui travaille au service juridique de France Galop, était venue un an plus tôt avec ses parents, lorsque la jument avait échoué alors qu’elle était favorite dans le Mares’ Novices’ Hurdle (Gr2) pour ses premiers pas à Cheltenham. Ce fut la douche froide. C’est en partie pour conjurer le mauvais sort qu’en décembre dernier, aucun Lefeuvre n’était venu à Kempton Park lorsque la jument a dominé le Christmas Hurdle (Gr1).

Cette victoire semblait confirmer leur superstition : ils portaient la poisse à leur élève ! Il a donc longtemps été hors de question de faire le voyage cette année.

Plus fort que la superstition

Mais la tentation était trop grande. Domnine et Prudence ont donc acheté leur entrée pour Cheltenham et leur billet d’avion deux jours plus tôt. Sur un coup de tête. Elles sont arrivées mardi matin, ont rejoint le clan des Français. Domnine a appris que son mari était tombé à Fontainebleau, mais que tout allait bien. Elles ont ensuite suivi la course ensemble. Et tout s’est bien passé. Épatante a été sage comme une image. Elle a gravi la colline de Cheltenham comme dans un rêve, s’est montrée bien appliquée parmi les 17 partants de la course, et elle a gagné parce qu’elle était la meilleure. Non, les Lefeuvre n’ont pas marabouté la championne.

Au festival, les éleveurs sont mentionnés sur les programmes mais n’ont pas de passe-droit. En bonnes Françaises, les sœurs Lefeuvre se sont donc débrouillées pour aller applaudir leur chouchoute dans le rond des vainqueurs. Quelques journalistes britanniques se sont intéressés à leur histoire. Elles ne touchaient plus terre. Elles ont vécu un rêve d’éleveur, et vaincu leur superstition pour se fabriquer ce souvenir exceptionnel.

La cinq cent unième

Pendant ce temps, on acclamait le propriétaire J.P. McManus, qui a acheté la pouliche aux Lefeuvre pour rejoindre les quelques 500 sauteurs qu’il possède déjà. D’un côté, une pouliche qui a permis à son précédent entraîneur, Armand Lefeuvre, le frère de Prudence et Domnine, de monter l’écurie dont il avait besoin pour franchir un palier. De l’autre, un ancien bookmaker qui achète tout ce qui bouge pour… Pour quoi faire, effectivement ? Comment se mettre dans la tête d’une personne qui achète des centaines de chevaux pour gagner des courses tous azimuts ? Qu’est-ce qui mène les gens comme le cheikh Mohammed Al Maktoum et J.P. McManus ? Des chevaux partout, des assistants, des managers, des comptables, des humiliations à répétition pour quelques victoires achetées des sommes folles… sans aucun espoir de bénéfice.

Faut-il payer ce prix pour avoir toujours raison ? Peut-être. Pas pour avoir raison mais parce que des centaines d’éleveurs, c’est-à-dire des milliers de personnes, en dépendent. Parce que ces sources ininterrompues d’investissements un peu dingues, incompréhensibles, permettent à d’autres d’améliorer leur élevage, leur écurie, leur métier, leur vie. Oui, aux courses, le trickle down existe.

La vraie raison, celle qui anime ces gens-là, les types comme moi ne pourront jamais la comprendre. Et d’ailleurs, à quoi bon essayer de comprendre ? Quand tout sera fini et que nous aurons tous quitté ce monde, il restera les souvenirs des survivants, puis les pages des albums. Certains seront plus lourds que d’autres, mais tous finiront par jaunir dans un grenier ou ronronner dans un serveur quelque part sous le Groenland, jusqu’à ce que quelqu’un ou quelque chose appuie sur le bouton off.

En attendant, on se sera bien marrés.

Pas vrai, les Lefeuvre ?