Christophe Clément en vedette américaine

International / 31.03.2020

Christophe Clément en vedette américaine

On lui a collé l’étiquette d’entraîneur de chevaux de gazon. Pourtant, aux États-Unis, Christophe Clément a fait plus que ses preuves sur le dirt aussi ! Alors qu’il fait partie des pressentis pour entrer au Hall of Fame, le plus français des professionnels américains est revenu sur son parcours… de Chantilly à la Floride.

Jour de Galop. – Vous avez récemment atteint le cap des 2.000 victoires et votre nom fait partie de la liste pouvant intégrer prochainement le Hall of Fame des courses américaines. Une première pour entraîneur de nationalité française !

Christophe Clément. – J’ai été assez surpris de l’apprendre… car je suis un peu jeune pour cela ! C’est bien sûr une nouvelle très sympathique. Mais il reste une dernière étape : avoir un nombre de bulletins suffisant en ma faveur lors du vote à venir. Sont appelés à s’exprimer dans les urnes des journalistes hippiques, des officiels de plusieurs hippodromes et les responsables du musée du Hall of Fame des courses américaines.

Votre fils porte le nom de votre père, Miguel Clément. Que vous a légué ce dernier en termes de connaissances hippiques ?

J’étais trop jeune au moment de son décès pour vraiment apprendre à son contact. Mais cela m’a beaucoup aidé par la suite, car j’ai été entouré par les amis de mon père. Et l’histoire se poursuit, avec la famille Head par exemple. J’ai entraîné l’élève du haras du Quesnay Blacktype (Dunkerque), lauréat de dix courses aux États-Unis, dont trois Grs2. Issue de sa sœur, She’s my Type (Dunkerque), troisième de Listed le week-end dernier, appartient à Ghislaine Head. Pendant mon enfance, j’ai passé beaucoup de temps chez Criquette. Je montais d’ailleurs à l’entraînement chez elle et j’ai toujours été proche de sa famille. À cette époque, Alec Head était encore actif et il entraînait d’ailleurs pour le compte de l’écurie Wertheimer. J’ai par la suite passé un an aux États-Unis chez "Shug" McGaughey. Je me suis ensuite envolé vers l’Angleterre où j’ai travaillé au service de Luca Cumani. Je suis resté quatre années à Newmarket. Il fallait alors que je décide où m’établir. Mon frère était déjà installé Chantilly et il n’allait pas tarder à gagner le Prix de l’Arc de Triomphe. L’Angleterre, cela me paraissait un peu trop cher. Dès lors, la côte Est des États-Unis s’est imposée comme une évidence. Probablement, un jeune d’aujourd’hui choisirait l’Australie. Mais à cette époque, au début des années 1990, l’Amérique était l’endroit le plus excitant pour lancer sa carrière d’entraîneur.

Luca Cumani est un personnage hors du commun. Que retenez-vous de lui ?

C’est un homme brillant, très intelligent. Il aurait pu réussir dans tous les univers. Luca Cumani est une personne très disciplinée et sa réussite dans les Grs1 américains a été remarquable. Je suis resté très proche de lui.

Qui vous a le plus influencé au niveau de l’entraînement ?

Lors de mes débuts, j’avais 25 ans. Et lorsque l’on est jeune, on fait des erreurs. Mais on apprend beaucoup ainsi. Au final, je ne sais pas qui de la famille Head, de Luca Cumani ou de "Shug" McGaughey m’a le plus influencé. La règle du jeu est la même de Chantilly à Santa Anita : passer le poteau en tête.

Pourquoi avoir choisi de vous installer à Payson Park, en Floride, alors que beaucoup de vos confrères sont basés sur des hippodromes ?

Un professionnel a beaucoup plus d’options lorsqu’il est installé sur un centre d’entraînement. Le choix, c’est toujours quelque chose de très agréable. Cela permet aussi d’avoir des paddocks pour donner un break aux chevaux qui en ont besoin. En étant basé à Payson Park, on peut courir et gagner partout aux États-Unis, sans aucune difficulté. 

La majorité de vos victoires black types ont été acquises sur le gazon. Pourquoi ?

J’entraîne surtout pour des éleveurs-propriétaires et ces derniers m’ont confié dès le départ des chevaux de turf. On m’a rapidement collé l’étiquette "d’entraîneur de gazon", ce qui a encore renforcé la tendance. La plupart des chevaux que l’on me confie sont des sujets destinés au turf, tout en sachant qu’ils sont ici souvent moins chers que ceux pour le dirt. Par bonheur, j’ai eu aussi plusieurs très bons sujets de dirt, comme Tonalist (Tapit) qui a gagné quatre Grs1 dont les Belmont Stakes (Gr1). À présent, j’essaye de changer le profil de mon effectif, pour avoir un meilleur équilibre entre les deux surfaces.

Les deux meilleurs chevaux de votre carrière sont Tonalist et Gio Ponti (sept victoires de Gr1). Lequel vous a le plus marqué ?

C’est difficile à dire. Ils ont tous les deux été très importants. Et d’ailleurs j’ai eu d’autres bons chevaux comme England's Legend (Lure), pour Édouard de Rothschild, laquelle avait remporté trois Groupes dont les Beverly D. Stakes (Gr1). Dans mes premières années, le haras du Mézeray m’avait confié Passagère du Soir (Rainbow Quest), lauréate de deux Grs2 aux États-Unis. Son Altesse l’Aga Khan m’avait envoyé Sardaniya (Pharly), gagnante du La Prevoyante Invitational Handicap (Gr2). Pour les Monceaux, j’ai eu la chance de remporter les Beverly D Stakes (Gr1) avec Royal Highness (Monsun) et quatre Groupes, dont trois Grs2 avec Naissance Royale (Giant's Causeway). J’ai donc eu beaucoup de bons chevaux pour des clients européens, et sans compter ceux pour des propriétaires américains.

Gio Ponti a une histoire particulière…

Tony Ryan, propriétaire de Castleton Lyons Farm, faisait partie de mes clients. Il est le fondateur de la compagnie aérienne irlandaise Ryanair. Un jour, il m’a demandé d’aller voir Gio Ponti (Tale of the Cat) aux ventes de 2ans de Calder. Le poulain avait un suros, ce qui posait problème pour le vendre, mais il me plaisait, étant très athlétique. Il a donc racheté son élève, à peine 45.000 $, pour me le confier. Ce fut une véritable chance car il a été élu Champion turf horse en 2009 et 2010.

Quel regard portez-vous sur les débuts de Tonalist au haras ?

C’est vraiment une histoire sympa. Dans cette génération, j’ai entraîné deux chevaux qui font de bons débuts au haras, Tonalist et Summer Front (War Front). Ce dernier est le père d’Été Indien, le bon 3ans entraîné par Patrick Biancone. Summer Front était lui-même un très bon cheval de course, juste un ton en-dessous des meilleurs, mais capable de gagner sept épreuves de Stakes. Tonalist, son contemporain, fut l’un des meilleurs 3ans américains, surtout le plus régulier de sa génération, laquelle compte aussi le très prometteur Constitution (Tapit). Sa production connaît une belle réussite, notamment sur le plan statistique, tout en sachant que Tonalist n’a pas été autant soutenu que certains des autres débutants qui sont entrés au haras en 2016, comme American Pharoah (Pioneerof the Nile) par exemple. C’est certainement une belle promotion en termes d’étalons.

Quel est votre plus grand espoir pour 2020 ?

Actuellement, un de mes 3ans montre beaucoup de qualité. Il s’agit de Decorated Invader (Declaration of War). L’an dernier, il a gagné les Summer Stakes (Gr1) à Woodbine. Ce week-end, il a remporté les Cutler Bay Stakes à Gulfstream Park. Pour moi, c’est certainement l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur 3ans américain sur le gazon. Sauf perturbation liée au contexte actuel, il devrait se diriger vers la Turf Triple Crown à New York. Les trois manches sont programmées de juillet à septembre. Il court pour un partenariat comprenant West Point Thoroughbreds. Mon fils Miguel est un grand fan de Declaration of War (War Front) et m’a tenu au courant lorsqu’il a été acheté aux ventes. Ses propriétaires étaient déjà clients chez nous et ils nous l’ont envoyé vu que c’est un poulain qui nous plaisait.

Vous avez récemment déclaré à la presse américaine que le métier n’avait plus rien à voir avec celui d’il y a 20 ans. Que vouliez-vous dire ?

Le matin, on entraîne toujours un peu de la même façon. Mais ce qui profondément changé, ici aux États-Unis, c’est qu’un homme seul ne peut pas réussir. Il faut être présent sur trop de fronts à la fois. On demande à un entraîneur américain d’être un homme de cheval, présent le matin à l’entraînement. Mais on lui demande aussi de trouver des engagements et le bon jockey pour monter chaque cheval. Il faut chercher en permanence des chevaux, dans les ventes aux enchères mais aussi à l’amiable pour ceux qui sont déjà à l’entraînement. On doit aussi toujours essayer de trouver des personnes de talent pour renforcer son équipe. Enfin, l’entraîneur américain doit aussi s’occuper de ses clients et de la communication. Pour accomplir tout cela, il faut avoir une bonne équipe. Un homme seul a du mal à tenir sur le long terme à ce rythme. Nous avons tous en mémoire de brillants exemples français comme François Mathet dans ma jeunesse, ou André Fabre aujourd’hui. Mais ce type d’ascension solitaire n’est plus possible en Amérique. J’ai la chance d’avoir deux assistants, Christophe Lorieul, à mes côtés depuis 1993, et mon fils Miguel.

Vous êtes par ailleurs tête de liste des entraîneurs américains sans Lasix en 2019…

Cela m’a surpris de l’apprendre, car je n’en avais pas conscience. L’année dernière, j’ai gagné un certain nombre de courses avec les 2ans, et à cet âge je ne veux pas qu’ils courent sous Lasix. Je ne suis pas contre ce produit, mais son utilisation me paraît abusive avec les 2ans. C’est aussi inutile pour les courses black types, lesquelles sont censées assurer la sélection et l’amélioration de la race. Dans l’État de New York, on court sans Lasix depuis cette année avec les 2ans. C’est aussi le cas dans le Kentucky. Et dans les principaux champs de course américains, en 2021, on courra sans Lasix au niveau black type.

Il y a une quinzaine d'année, la Californie attirait les grands professionnels, au moment où New York apparaissait en déclin. En 2020, la situation semble inversée. Pourquoi ?

La Californie a perdu du terrain, cela ne fait aucun doute. Les allocations y ont baissé, notamment, et un champ de course, Hollywood Park, a été perdu. Il ne reste que Santa Anita, Los Alamitos et Del Mar. Je pense que le programme des courses à New York a toujours été le meilleur. Et il est plus difficile d’y gagner un Groupe qu’en Californie. Même si Del Mar ou le Kentucky proposent de très bons programmes de courses, cela ne soutient pas la comparaison si l’on regarde la période qui va du printemps à l’automne.  

L'âge moyen des top-entraîneurs américains est en baisse. Alors que celui des Européens augmente. Comment expliquer ce phénomène ?

Chad Brown a une réussite fulgurante, même s’il va certainement stagner un petit peu au bout d’un moment. L’année dernière, entre 400 et 500 chevaux sont passés entre ses mains et c’est la limite au-delà de laquelle il semble difficile de s’agrandir. L’Amérique a beaucoup de jeunes professionnels en forme. Je pense qu’il est beaucoup plus facile ici qu’en Europe de se voir confier des chevaux lorsque l’on démarre. Et c’est une bonne chose. La compétition, c’est toujours quelque chose de très sain. Et c’est la raison pour laquelle aux États-Unis, pour durer, il faut non seulement une équipe… mais aussi et surtout une équipe de jeunes. Il faut s’adapter en permanence, et sans cela, il est difficile de faire durer le succès. La réussite ponctuelle peut apparaître partout. Celle qui dure beaucoup moins.

Depuis les victoires de Spectaculaire, Passagère du Soir et Sardaniya, au début des années 1990, comment a évolué le niveau du gazon aux États-Unis ?

Il a considérablement augmenté. Autrefois, nous recevions des pouliches de Gr3 européennes qui devenaient ici les meilleures de la scène locale. Cela n’existe plus. Pour plusieurs raisons. Les propriétaires américains, comme Peter Brant par exemple, ont acheté beaucoup de très bonnes femelles en Europe. Cela a boosté le niveau américain des Groupes sur le turf. Une placée de Listed européenne, à moins qu’elle ne s’améliore notablement, a désormais du mal à briller ici, même si elle peut toujours trouver des courses à gagner en Amérique. Je pense que la compétition sur le gazon est particulièrement relevée à New York. Sistercharlie (Myboycharlie) et Homérique (Exchange Rate) sont vraiment toutes bonnes par exemple. Je vois aussi passer tous les matins d’autres ex-françaises, comme Étoile (Siyouni), vendue 750.000 Gns en décembre dernier, à Newmarket, ou encore Eliade (Teofilo).

Avez-vous des chevaux nés ou achetés en France en ce moment dans votre effectif ?

J’ai acquis assez cher, en France, pour 470.000 € et en décembre chez Arqana, Madeleine Must (Motivator). Elle n’a pas encore couru aux États-Unis, mais elle me plaît beaucoup. J’ai aussi Simplicity (Casamento), une ancienne représentante d’Alain Jathière. Elle évolue bien et devait effectuer sa rentrée aux printemps. Le niveau des courses sur le gazon a tellement évolué à New York qu’il devient difficile de bien faire avec des chevaux français ayant décroché du "petit black type". Sistercharlie et Homérique étaient déjà des pouliches de niveau Gr1 en France avant de venir aux États-Unis. Le programme newyorkais étant restreint, il faut de très bonnes européennes… ou alors des pouliches sur la montante ! Là où il reste encore de belles opportunités aux États-Unis, c’est pour les mâles sur le gazon. Étant donné qu’ils n’ont pas la valeur résiduelle des pouliches, peu de gens ici ont investi dans les poulains pour courir sur le turf. À New York, la compétition est clairement plus ouverte avec les mâles.

Verra-t-on un jour un cheval américain gagner une grande épreuve de tenue sur le gazon européen, comme le Qatar Prix l'Arc de Triomphe ?

L’élevage américain, ne serait-ce que de par le nombre de naissances, sortira toujours de très bons chevaux de gazon. Il y a déjà beaucoup de qualité sur le créneau de la vitesse. Mais quand les moyens financiers sont là, vous pouvez rassembler de grands courants de sang. En investissant massivement, le Japon est passé du statut de nation hippique de seconde zone à un formidable vivier de chevaux de très haut niveau. L’Amérique a l’argent. C’est juste une question de temps avant que ce grand pays ne sorte à nouveau de grands chevaux de 2.000m et plus. C’est un cycle, même s’il est très difficile d’imposer des étalons ayant couru en Europe sur le marché américain. Mais ceux ayant fait carrière aux États-Unis, comme Kitten’s Joy (El Prado), peuvent réussir à s’imposer. C’est d’autant plus évident pour ceux qui brillent sur toutes les surfaces avec leur production, à l’image de War Front (Danzig) et More than Ready (Southern Halo). Qui sait, le prochain grand étalon international de gazon sera peut-être américain !

Que pensez-vous du scandale de dopage récent ?

C’est une bonne chose pour les courses que ce scandale ait été révélé. On peut entraîner sans avoir de problème. C’est mon cas, je n’ai jamais eu de cas positif depuis mes débuts. Depuis plusieurs années, tous les entraîneurs constatent des anomalies. Et il faut punir ceux qui ne respectent pas les règles. D’autres noms vont sortir, pour le bénéfice de la régularité des courses. Malgré les interventions répétées de la police des courses, malgré les nombreux contrôles, rien ne changeait. C’est le FBI, en mettant en place des écoutes, qui a permis de démanteler ce réseau passant par un laboratoire et des vétérinaires. Or ce type de pratiques, les écoutes notamment, n’est pas possible pour la simple justice des courses. Plus de 30 personnes sont impliquées, trot et galop compris.

Quel est l’impact du Coronavirus sur votre activité ?

J’ai 25 pensionnaires à New York qui sont entraînés en attendant la reprise des courses. Mes 45 chevaux basés en Floride continuent à courir, mais cela ne va pas durer. Par chance, j’ai réalisé un bon mois de mars avec 12 victoires. Pendant 60 jours, toute forme d’immigration a été stoppée. L’agriculture et les courses américaines, faute de visas saisonniers pour les travailleurs étrangers, va peut-être manquer de personnel au bout d’un moment. Dans mon cas, ce n’est pas un problème car mon équipe est stable. Mais la situation est autre au niveau de la filière dans son ensemble. Quoi qu’il en soit, le bien-être de la nation doit primer.

Votre fils veut-il devenir entraîneur ?

Oui, c’est le cas. Malheureusement, il n’est pas encore possible d’avoir deux noms sur la licence d’entraînement. Je suis en train de négocier cela avec l’administration. C’est très agréable de travailler avec son fils, et même si nous ne sommes pas toujours d’accord, nous trouvons toujours un terrain d’entente.

Quels sont vos liens avec la France ?

J’ai la nationalité française et je compte la conserver. Mais j’aimerais avoir la double nationalité. Je suis très proche de mon frère Nicolas. Tous les ans, je reviens en décembre à Deauville pour les ventes. En partenariat avec le haras du Mézeray, j’ai élevé Cartiem (Cape Cross), gagnante du Prix Pénélope (Gr3). L’élevage est un hobby qui me passionne. Ici, j’ai élevé Therapist (Freud), qui a brillé sur le programme réservé aux New York breds. Lauréat de sept courses, il s’est placé au niveau Groupe. Quand j’avais Gio Ponti, j’aurais aimé le préparer pour courir en France une épreuve comme le Prix Jacques Le Marois (Gr1). J’aimerais venir ici avec mon prochain très bon cheval de gazon. Ou faire le voyage avec un 2ans américain très précoce. C’est mon prochain challenge !