Dopage : poison dans les veines et poison dans la communauté

Courses / 11.03.2020

Dopage : poison dans les veines et poison dans la communauté

Par Mayeul CAIRE

Le dopage fait des dégâts dans les organismes qui le reçoivent. Mais il est aussi destructeur pour le corps social, rendant l’ambiance délétère aujourd’hui dans les courses françaises. Pour le tuer, il faut impérativement en confier la lutte à la "grande et vraie" police. Celle qui traque les trafiquants de drogue, les délinquants économiques et les proxénètes. Sinon, nous ne nous en sortirons jamais.

Il existe en France, depuis quelques mois, une tension extrême sur le sujet du dopage. Les soupçons de triche sont étayés notamment par trois observations : des professionnels qui trustent des places élevées dans le classement de façon totalement inédite, des chevaux qui réalisent subitement des survaleurs et de nouveaux "Lazare hippiques" qui brutalement se lèvent et marchent (chevaux arthritiques redevenant ingambes en changeant d’entraîneur).

France Galop connaît ces faits. France Galop cible et cherche… mais ne trouve pas.

Cela suscite deux questions. La première est : faut-il s’étonner que l’Institution ne réussisse pas à stopper les tricheurs ? La réponse est non. Car en vérité, et nous y reviendrons, il est rare qu’un dopeur vraiment motivé tombe suite à un contrôle. Le voleur court toujours plus vite que le gendarme. La seconde est : faut-il en déduire que l’Institution est impuissante face à ce fléau ? La réponse est oui. Et ce pour deux raisons. Nous en avons déjà exposé une (le gendarme court plus vite…). L’autre est que la lutte contre le dopage est quasiment toujours inefficace quand elle est gérée par l’organisateur/le régulateur de la compétition. Le cyclisme l’a montré. Quand c’est l’Union cycliste internationale qui traque les truands, Lance Armstrong peut pédaler tranquille ! C’est ce que démontre, de façon magistrale, Philippe Brunel dans son livre : Rouler plus vite que la mort, aux éditions Grasset. Nous vous en recommandons la lecture car les parallèles entre cyclisme et hippisme sont frappants. Sa conviction est que la lutte contre le dopage n’aura aucune chance de progresser tant que c’est l’U.C.I. qui s’en chargera. Et il illustre son propos avec différents exemples. Notamment : « Armstrong devient un acteur de la vie sociale, économique et politique américaine avec lequel l’U.C.I. devra obligatoirement transiger. » Un peu comme chez nous, l’Institution se sent parfois gênée parce que les entraîneurs soupçonnés fournissent beaucoup de partants ; or les partants, c’est bon pour le chiffre d’affaires du PMU, et donc "bon" pour toute la filière…

Alors comment faire ? Il n’y a que deux voies possibles. La première est que l’enquête soit menée par une police extérieure à l’univers sportif en question. La seconde est la délation. Dans le cas Armstrong, symbole absolu d’un dopage absolu, il a fallu la conjugaison des deux facteurs pour faire tomber de son piédestal l’idole frelatée. Il a fallu à la fois que le FBI s’en mêle et que ses coéquipiers témoignent contre lui.

J’en reviens à notre problème présent, le dopage dans les courses françaises en 2020. Si l’on veut que cela cesse, il ne faut pas que ce soit la "police des jeux", laquelle manque de moyens et a depuis longtemps montré ses carences, ni le Laboratoire des courses hippiques (dont la probité n’est pas mise en cause mais qui est un organe trop proche des organisateurs/régulateurs des courses, cf. Philippe Brunel) qui en soient chargés.

Il faut que ce soit la police la plus puissante et la mieux armée de France qui prenne le taureau par les cornes. Il faut que de vrais professionnels – habitués à traquer les trafiquants de drogue, les délinquants financiers et les proxénètes – multiplient les écoutes, les planques, les guets-apens etc. En coinçant un ou deux acteurs proches du dossier, ils obtiendront de ces complices repentis une collaboration active. Un cercle vertueux se mettra alors en action, et finira par nettoyer totalement les écuries d’Augias.

Dans une affaire hautement plus grave que la nôtre, c’est comme cela que la mafia est tombée en Italie.

Et dans l’affaire Servis/Navarro qui vient d’éclater aux États-Unis, on a pu mesurer le fait que quand le FBI s’en charge personnellement, les tricheurs ne sont pas de taille à lutter. 

Le devoir actuel de l’Institution des courses est donc d’en appeler à l’aide des meilleurs, choisis à l’extérieur de la sphère hippique. 

Nous écrivions hier qu’une affaire de l’ampleur de Servis/Navarro ne pourrait pas arriver en France. Objectivement, sans minorer ce qui se passe chez nous, le dopage français est d’une ampleur nettement inférieure à ce qui peut se pratiquer outre-Atlantique. D’autre part, chez nous, les courses intéressent beaucoup moins la société civile qu’aux États-Unis, ce qui rend improbable un scandale d’État dans un microcosme comme le nôtre, vivant isolé du reste du monde… Mais pour autant, cela ne veut pas dire que le dopage n’existe pas en France et qu’il faut imiter les autruches. Au contraire, si nous voulons avoir une bonne image, nous devons chasser les tricheurs sans crainte des dommages collatéraux. Car le pire dommage collatéral, c’est d’avoir l’image d’un sport de dopés.