La fin d’un monde, le début d’un autre

International / 10.03.2020

La fin d’un monde, le début d’un autre

Par Franco Raimondi

C’est une véritable bombe qui a explosé lundi dans les courses américaines, avec 27 professionnels accusés de dopage "en bande organisée".

Maximum Security chez Baffert

Première conséquence : le transfert de Maximum Security (New Year’s Day) des boxes de Jason Servis, l’un des entraîneurs mis en cause, à ceux de Bob Baffert. L’information est tombée ce mardi matin, via un communiqué de Gary West, propriétaire du cheval en association avec Coolmore : « Ce lundi, Jason Servis, qui entraîne nos chevaux depuis cinq ans, a été accusé d’avoir utilisé des substances illégales. Plusieurs charges pèsent contre lui. Nous sommes très déçus. Tous nos chevaux quitteront son écurie dès que possible, une fois qu’un accord sera trouvé avec d’autres professionnels. Maximum Security sera entraîné par Bob Baffert. » Gary West n’a rien voulu ajouter d’autre.

L’appât du gain

Les accusations et les détails de l’enquête ont été présentés lundi, lors d’une courte conférence de presse menée par Geoffrey Berman, procureur fédéral du district sud de New York, et William Sweeney Junior, du bureau du FBI de New York, et en présence d’autres représentants de la police et d’entités qui ont collaboré à l’affaire. Geoffrey Berman a déclaré : « Les accusés n’ont pas agi par amour du sport et des chevaux, mais pour l’argent. Ce sont les chevaux qui ont fait les frais de cette cupidité. Notre principale préoccupation est le bien-être des chevaux et l’intégrité des courses. » William Sweeney a ajouté : « Pour ces gens, le secteur économique des courses, qui pèse 100 milliards de dollars, est un moyen de s’enrichir. Ils le font sur le dos des chevaux. Les investigations ont révélé la cruauté des traitements infligés aux chevaux pour gagner des courses. Nous avons travaillé pour empêcher ces criminels d’abuser d’eux afin d’amasser des millions de dollars. »

Le volet Navarro

L’enquête s’articule en quatre volets, dont celui concernant directement les courses qui est nommé Navarro Indictment. Dix-neuf des 27 accusés sont liés à ce volet, dont les deux entraîneurs Jorge Navarro et Jason Servis, et d’autres professionnels moins connus. Des vétérinaires, des producteurs et des revendeurs de produits dopants sur-mesure sont également concernés. Aucun cheval entraîné par Jason Servis n’a été testé positif de 2018 à février 2020. De son côté, un seul pensionnaire de Jorge Navarro a été contrôlé positif depuis 2017.  

Navarro, du néant aux millions

Jorge Navarro, un Panaméen de 45 ans, a pris sa licence d’entraîneur fin 2008, vingt ans après son arrivée aux États-Unis. Il a remporté sa première victoire avec son troisième partant, la pouliche La Tarzana (Suave Prospect), le 26 décembre de la même année, à Tampa Bay. En 2012, il avait remporté 57 courses, affichant un taux de réussite de 26 %, et ses chevaux avaient pris 948.882 $ (830.000 €). L’année suivante, il a franchi le cap des 100 victoires (113). Son taux de réussite était alors de 35 %, pour 2.323.500 $ (2,03 M€) d’allocations. C’est à partir de 2017 que Navarro est devenu un entraîneur de tout premier plan, avec 149 gagnants sur 492 partants, et 6,04 millions de dollars de gains. En 2018, il a gagné 208 courses sur 606 (34 %), et il a affiché 6,69 millions de dollars (5,85 M€) de gains. L’an dernier, son bilan a été de 216 succès et 6,8 millions de dollars (5,95 M€) de gains. Il compte 20 victoires de Groupe à son palmarès, dont 12 remportées depuis 2017, le moment où, selon les accusations, le Navarro Doping Program a pris forme.

Servis, huitième meilleur entraîneur américain

Jason Servis, 62 ans, entraîne depuis 2001. Sa première saison avec plus de cent gagnants (112) remonte à 2017. Pour lui, le dopage aurait démarré en 2019. L'an dernier, il a gagné 168 courses (29 %), et surtout ses chevaux ont pris 11,08 millions de dollars (9,69 M€) d’allocations, avec à la clé la huitième place dans le classement des entraîneurs. Si onze de ses 25 succès dans les Groupes ont été acquis cette même année, déjà, en 2018, il avait fini huitième au classement des entraîneurs, grâce à ses 7,57 millions de dollars (6,62 M€) de gains, un taux de réussite flirtant avec les 32 % et cinq victoires de Groupe.

Des drogues sur-mesure et indétectables

Les produits sur-mesure utilisés par les accusés appartiennent à trois catégories. La première, la plus importante, est celle de l’érythropoïétine, qui augmente la production des globules rouges et donc la résistance à l’effort et la récupération. Les noms en code sont BB3 et Monkey. Le SGF-1.000 favorise la croissance des muscles et des tissus, pousse les chevaux à aller au-delà de leurs capacités, et donc les expose au risque d’accident. La troisième catégorie est celle des antidouleurs maison, à laquelle appartient le Red Acid. Tous ces produits ont un grand avantage pour les dopeurs : les tests anti-dopage ne permettent pas de les détecter.

XY Jet et le Monkey

Le cas de XY Jet (Kantharos), lauréat du Dubai Golden Shaheen (Gr1), est caractéristique. Lors d’une écoute téléphonique, après le succès enregistré à Meydan, Jorge Navarro a confié à son confrère Marcos Zulueta, lui aussi accusé, avoir traité le cheval avec 50 injections de Monkey. Et lors d’un échange de sms, juste après la victoire, avec le vétérinaire et son fournisseur, Seth Fishman, l’entraîneur écrit : « Merci patron, ton rôle a été primordial ! ». XY Jet est mort en janvier, suite à une crise cardiaque, quelques semaines après avoir terminé dernier d’un Gr3 à Gulfstream Park.

Maximum Security et le SGF-1.000

Jason Servis a passé un sale quart d’heure quand, en juin, Maximum Security a été prélevé, quelques jours après le Kentucky Derby. Son vétérinaire, Kristian Rhein, l’a rassuré en ces termes : « Ils n’ont pas de test pour détecter le SGF-1.000 ». En mars 2019, Servis et Navarro ont échangé au sujet du produit. Le premier a dit : « J’ai utilisé le SGF-1.000 avec presque tous mes chevaux. » Navarro lui a répondu : « On doit se voir pour en discuter, je ne peux rien dire par téléphone. »

Les liens avec le trot

Les liens entre le trot et le galop sont nombreux dans ce scandale. Quatre entraîneurs de trotteurs figurent dans la liste des accusés, et l’un d’entre eux, Nick Surick, est un personnage central du programme de Navarro. Lors d’une écoute téléphonique, on l’entend dire à un autre entraîneur de pur-sang : « Tu sais combien de chevaux morts appartenant à Navarro j’ai dû me débarrasser ? Tu as une idée des problèmes qu’il aura, s’ils le découvrent ? Six chevaux sont morts. »

Jusqu’à cinq ans de prison

Les entraîneurs accusés ont l’interdiction de faire courir leurs pensionnaires. Et ils encourent une importante sanction. Dans le volet Navarro, celui qui implique les entraîneurs, le procureur fédéral va instruire six procès différents. Le nom de Jorge Navarro apparaît dans deux d’entre eux, et la peine maximale qu’il risque pour chacun est de cinq ans de prison. Le nom de Jason Servis n’apparaît que dans un seul. Nick Surick, lui, en plus des deux peines de cinq ans, est concerné par deux affaires d’obstruction à la justice. Et là, on parle de vingt ans de prison…

Les réactions

Plusieurs dirigeants des courses ainsi que des professionnels ont réagi à l’affaire, notamment l’entraîneur Graham Motion, qui a déclaré à Bloodhorse : « Il nous faut une loi sur l’intégrité des courses. On a touché le fond et il faut reconstruire ce sport. Les courses ne peuvent pas progresser si nous ne trouvons pas une solution à ces problèmes. » Terry Finley, de West Point Thoroughbred, a dit : « Cela me dégoûte de savoir que nous avons couru face à eux, que cela nous a coûté des allocations et ne nous a pas permis de valoriser au mieux nos chevaux. Ceux qui sont honnêtes et qui perdent face à ces gens-là ont le droit d’être dégoûtés. »    

Et la France, dans tout ça…

Une telle affaire est-elle possible en France ou en Europe ? La réponse est non, et pour deux raisons. La première, c’est que le système anti-dopage qui existe en France et dans toute l’Europe est puissant, et courir sans médication nous met à l’abri du risque, ou presque. La seconde vient de la différence de culture hippique qui existe entre les deux continents. Aux États-Unis, tous les entraîneurs, même les plus expérimentés, ont fait leurs classes dans un système fondé sur l’utilisation quotidienne de médicaments. Le Lasix et la Bute ont autant d’importance que le foin et l’avoine dans les écuries. Il s’agit, bien sûr, de médicaments autorisés. Mais cette culture favorise le risque d’aller plus loin, de chercher quelque chose de plus puissant pour faire galoper les chevaux.