Le live betting : dangereux, injuste et inutile

Courses / 02.03.2020

Le live betting : dangereux, injuste et inutile

Par Emmanuel Roussel,  Éditorialiste pour JDG

Emmanuel Roussel ne croit pas en le live betting. Pire : il représente, selon lui, un danger pour les courses.

Dans une interview publiée ce samedi dans les colonnes de Paris-Turf, Emmanuel de Rohan-Chabot, qui dirige l’opérateur de paris Zeturf, a déclaré ne pas renoncer à obtenir l’autorisation de proposer le live betting sur les courses à ses clients. Il va même jusqu’à évoquer son espoir d’avoir gain de cause dès 2021.

Cette pratique n’a pourtant que des inconvénients et n’offre pratiquement aucun avantage. La toute nouvelle Autorité nationale des jeux (A.N.J.) et les sociétés de courses, qui ont leur mot à dire dès lors qu’un nouveau pari sur l’hippisme est proposé, devraient en l’occurrence appliquer non seulement le principe de précaution, mais plus simplement le principe d’intelligence et refuser cette requête.

Les bookmakers ne sont pas des amateurs. Les paris en live betting sur les courses existent en Grande-Bretagne depuis 2001. Ils ont été créés par Betfair, la plateforme d’échanges de paris peer to peer qui a révolutionné le pari outre-Manche. Pourquoi ? Parce que grâce à Betfair, chacun pouvait parier pour ou contre tout événement, choisir ainsi d’endosser soit le rôle du bookmaker, qui offre une cote sur une performance, soit celui du parieur, qui parie sur la réalisation de cette performance.

Il y a cependant une différence de taille. Les bookmakers traditionnels ont pignon sur rue. Ce sont des professionnels, des sociétés dont l’objectif est de dégager un profit. Dès lors, ils travaillent selon les mêmes principes qu’un assureur ou un comptable, voire un responsable de fonds d’investissements. Leur objectif est d’obtenir un bilan positif, pas de s’amuser. Ils ne parient pas : ils fixent les cotes de telle façon que quel que soit le résultat, ils soient couverts. La façon dont s’organise leur offre doit en principe fixer la marge, et s’ils consentent à risquer leur bénéfice sur un événement, il y a fort à parier qu’ils se couvriront sur d’autres paris. Le risque est toujours calculé.

Les baleines et le plancton. À l’exception de quelques parieurs professionnels, entreprendre de s’amuser à faire le bookmaker, par exemple sur Betfair, c’est la plupart du temps prendre des risques mal calculés, écouter son cœur plutôt que sa raison, et s’exposer à affronter, comme au poker, des "joueurs" bien mieux informés. Mais c’est évidemment terriblement tentant et excitant de pouvoir miser sur l’échec d’un favori…

La possibilité d’échanger des paris d’un clic a amené naturellement tout ce petit monde à prolonger les opérations après le départ : Betfair ne coupait pas le réseau au signal du starter. C’est ainsi que s’est développé le live betting sur les courses outre-Manche. Ce fut un bain de sang, naturellement, pour plusieurs raisons.

D’une façon générale, tous les participants, même les plus sobres, ne sont pas égaux devant le pari hippique. Un expert connaît les chevaux, leurs qualités, leurs aptitudes, leurs défauts et éventuellement leur forme, grâce à des informations obtenues de façon informelle. Il est donc statistiquement avantagé vis-à-vis d’un néophyte, qui misera au hasard mais dans le même pool que l’expert. Ce risque est généralement accepté – ou plutôt ignoré –, ce qui permet au pari mutuel de fonctionner.

Les gogos jouent des favoris déjà battus. Dans le cadre des paris pendant la course, ce déséquilibre est fortement accentué. D’un côté, l’expert augmente considérablement, en temps réel, son degré de connaissance. De l’autre, le badaud ne comprend toujours pas ce qui se passe. Combien d’entre nous sauraient reconnaître en un clin d’œil la position du cheval qu’il a joué sur un écran de télévision ? L’expert, lui, a les yeux rivés dessus. Il sait non seulement où il est mais aussi comment il se comporte, il comprend ce qui se passe autour de lui et peut facilement prévoir ce qui va se produire, il repère le favori en difficulté, l’outsider qui va beaucoup mieux que prévu, et il ajuste en direct les cotes qu’il offre à des gogos, trop heureux de faire "une bonne affaire" en jouant à un prix inespéré le favori du pays tout entier, qui est en réalité déjà battu…

Du reste, sur Betfair, après quelques années, les gros poissons avaient mangé tous les petits. Betfair a imposé de 20 % les profit des layers, c’est-à-dire les bookmakers professionnels ou amateurs qui profitaient "trop" du système (voir cet article https://en-betfair.custhelp.com/app/answers/detail/a_id/6156/~/premium-charge---what-is-it%3F-will-i-need-to-pay-it%3F). Au bout du compte, les bookmakers légaux ont fini par utiliser cette plateforme pour trouver leur contrepartie.

Pour quelques secondes de plus. Quelques gros parieurs, moins de trente selon les estimations de journalistes spécialisés outre-Manche, continuent de travailler activement sur ce marché (Betfair évoque « moins de 0,05 % de notre clientèle »). Certains propriétaires d’hippodromes leur vendent des espaces sur leurs champs de courses où ils peuvent "échanger" en temps réel, et gagner ainsi quelques secondes primordiales en proposant des paris en direct à des parieurs qui suivent la course sur la télé, avec plusieurs secondes de retard : ces images sont allées rebondir sur un satellite avant d’arriver dans leur living room.

On retrouve ici une pratique que les pelousards de Vincennes appelaient "jouer le dép’" : avec la complicité de certains guichetiers, de gros parieurs arrivaient à valider ou invalider leurs paris pratiquement à la dernière seconde avant le départ, ce qui leur permettait d’éliminer les chevaux qui s’élançaient au galop, et non au trot, et risquaient ainsi la disqualification. Cette information décisive les mettait dans une situation infiniment meilleure que les autres parieurs, qui cotisaient pourtant au même pot.

De nature à dégoûter le néophyte. À telle enseigne qu’aujourd’hui, on peut se voir refuser l’entrée sur un hippodrome en Grande-Bretagne avec un ordinateur portable sans accord préalable : on est en effet soupçonné de pouvoir jouer sur Betfair contre des parieurs défavorisés par leur absence sur site et le décalage temporel des images.

Selon les promoteurs de ce type de paris en France, le live betting, plus excitant, serait de nature à attirer de nouveaux parieurs vers l’hippisme. En réalité, quand bien même il y aurait un intérêt spécifique pour un néophyte inconscient de ce qui se déroule sous ses yeux, il est certain qu’il sera perdant pratiquement à chaque coup, et garnira davantage les poches de quelques insiders, qui n’ont d’ailleurs pas besoin de ce jeu-là pour toucher des gagnants.

Fi de la planche à billets. Dernier point, qui a son importance : le pari mutuel. Le principe des échanges de paris est, d’une certaine manière, compatible avec l’esprit du pari mutuel, et il est rémunérateur pour l’opérateur qui prend son pourcentage sur les mises, celles des perdants et des gagnants. Cependant, le règlement du mutuel en France est contraignant. Il impose la constitution d’une masse sur le résultat d’une course, et le partage entre les gagnants. Ainsi, je ne sais pas qui précisément a financé les cent euros que je vais récolter avec mon ticket gagnant. C’est donc différent de Betfair, sur lequel les parieurs échangent leurs paris, au moment où l’un et l’autre tombent d’accord sur un événement et un prix. L’échange est direct, peer to peer.

Dans les conditions françaises du pari mutuel, il faudrait donc un pari spécifique ouvert à tous, jusqu’à mille mètres du but, par exemple, et on ne connaîtrait les rapports probables qu’après avoir parié. Tout le monde attendrait donc le dernier moment pour parier, et beaucoup ne seraient pas "servis", même sur internet.

Dans les faits, c’est impossible. Exit, donc, le mutuel. Ce n’est pas un problème en soi, mais c’est un bouleversement. C’est aussi l’abandon d’une planche à billets par une institution française des courses qui vit royalement depuis bientôt cent ans.

Le live betting sur les courses de chevaux aggrave le déséquilibre entre les parieurs experts et les néophytes, complique la prise de paris, et ne représente pas une solution viable pour promouvoir l’hippisme aujourd’hui.

Il y a d’autres manières, plus simples et plus encourageantes pour une nouvelle clientèle, de s’initier au pari. Elles réclament de l’intelligence, de la créativité, une certaine réactivité et du travail.