Édouard de Rothschild, la grande interview

Institution / Ventes / 04.04.2020

Édouard de Rothschild, la grande interview

Édouard de Rothschild, la grande interview

Le président de France Galop ne s’était pas exprimé depuis le début de la crise. Pour Jour de Galop, il détaille les combats menés au quotidien et les raisons d’y croire pour les courses.

Jour de Galop. – Quel regard portez-vous sur la crise ?

Édouard de Rothschild. – Nous vivons un moment terriblement dur. Humainement. Économiquement. Tout le monde souffre, dans les courses et dans toute la société. Au-delà de la lutte contre la maladie, le défi de la reconstruction va être titanesque dans tous les domaines. Beaucoup de gens comparent cela au dernier grand conflit mondial, dont nous fêterons la fin le 8 mai prochain. Je comprends leur niveau d’inquiétude que l’on ressent en permanence : comment cela va-t-il finir ? Et quand ? Comment vais-je payer mes factures ? Simplement poursuivre mon activité ? Les questions sont innombrables… Mais entre 1939 et 1945, chaque être humain était en danger de mort en permanence et, de fait, des millions de personnes ont été tuées. Le coronavirus tue aussi – je pense bien sûr à ceux qui ont eu le malheur de perdre des proches – mais la plus grande déflagration sera cette fois économique.

Qu’entendez-vous par là ?

Qu’il faut s’attendre à quelque chose de pire que la période post-guerre mondiale, en termes d’efforts de reconstruction ! Mais ce que je voudrais dire aujourd’hui à tous ceux qui ont peur pour leur présent et pour leur avenir, c’est que ce serait historiquement un non-sens que de penser que tout va s’arrêter. Certes, les civilisations sont par nature mortelles, mais ni le monde, ni la France, ni la filière hippique ne vont s’effondrer aujourd’hui. Il y aura un avant et un après ; mais en disant cela, on reconnaît déjà qu’il y aura un après.

Précisément, en quoi les acteurs de la filière peuvent-ils être rassurés ?

Je vais vous parler d’une réalité très concrète, qui est celle de notre filière : même si nous n’avons pas encore gagné la guerre, nous avons déjà remporté plusieurs batailles. Et peu de secteurs d’activité peuvent en dire autant aujourd’hui. Avec mes collaborateurs et les administrateurs, nous avons pris les problèmes à bras le corps – l’un après l’autre, en commençant par le plus urgent.

Qui était ?

Sauver la saison de monte. On oublie un peu vite les choses. Mais pendant plusieurs jours, il y a environ deux semaines – on a l’impression que c’était il y a un siècle ! – nous nous sommes battus avec nos partenaires de la filière cheval pour obtenir le blanc-seing du ministère de l’Agriculture. Je vous garantis que ça n’était pas gagné.

Dans la foulée, nous avons gagné une seconde bataille qui était, elle aussi, loin d’être gagnée : avoir le droit de continuer à entraîner les chevaux. Quinze jours après, cela semble une évidence pour tout le monde. Mais non ! Il a fallu se battre pied à pied pour préserver notre capital cheval, malgré la chute brutale des ressources. Les actifs sont préservés.

Et enfin, nous avons répondu positivement à la demande des entraîneurs d’utiliser la majorité de leur caisse de secours à effet immédiat. Pour certains, ce sera une aide tout à fait précieuse. Vous voyez, notre secteur a déjà gagné plusieurs batailles et s’est mis en mode "guerre". Donc tout n’est pas noir. Notre prochaine priorité, c’est de venir en aide à tous les membres de la filière en même temps.

Comment allez-vous procéder ?

Nous sommes en train de tout mettre en œuvre pour courir le plus vite possible. Ça ne pourra pas être le 15 avril si le confinement est prolongé. Nous envisageons plus le début mai. En ce moment, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour défendre un plan de démarrage à la plus brève échéance, avec les allocations les plus élevées possible. C’est ma priorité absolue et cela profitera à tous les acteurs, quels qu’ils soient, et à tous les chevaux, quel que soit leur âge ou leur niveau. Tout le reste est un peu accessoire par rapport à cet enjeu. Je le dis aux propriétaires : gardez confiance dans notre système, tenez bon ; vous serez récompensés.

À ce sujet, on parle d’allocations réduites de 50 % dans certaines catégories…

Les périodes de crise sont un terreau idéal pour les fake news. Aucune des personnes chargées de ce dossier à France Galop – ni moi-même – ne vous confirmera cette information car elle est fausse ! J’ai bien entendu l’inquiétude qui monte chez certains et je vais y répondre très simplement et directement : rien n’est décidé sur cette question. Et ce pour une raison simple, c’est que cela va dépendre de la négociation que nous menons en ce moment avec l’État. Je ne suis pas en mesure de vous en dire plus. Pas parce que j’ai des choses à cacher, mais parce que les échanges sont en cours. Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est qu’aucun dirigeant de société de courses ne veut sacrifier qui que ce soit ! Nous nous battons pour tout le monde.

Et si l’État ne nous aide pas ?

Je ne veux pas y croire. La question posée, selon moi, c’est plutôt : dans quelles proportions l’État prendra-t-il sa part au manque à gagner et aux efforts. Je ne doute pas qu’il va jouer son rôle et que nous allons construire une solution ensemble.

Nous insistons… Mais s’il y avait quand même des efforts à faire ?

Nous allons tout faire pour les éviter. Mais s’il y en a, ils seront équitablement partagés entre tous. Ma devise pour le galop français, c’est : "Rassembler, unifier, développer". Elle est plus que jamais utile dans la période que nous vivons, qui exige la plus grande solidarité entre tous. Je suis pleinement conscient que les acteurs des courses ont subi de vraies pertes en mars et qu’avril sera pire. Mon plan n’est pas de réduire pour réduire. C’est une question de confiance. Il y aura du sang et des larmes, mais la seule bonne façon de nous relancer, c’est de le faire de manière équitable.

Toutes les courses ne pourront pas être reprogrammées du fait d’un calendrier resserré. Comment arbitrer entre les différentes catégories ?

Ma réponse est la même. Le programme de reprise sera parfaitement équilibré. Et la sélection ne sera pas avantagée par rapport au reste. Je pense que cette fake news est partie du fait que, quand on bâtit un programme, on commence toujours par le haut, puis on traite le Quinté+ et les chemins qui y mènent, et on termine avec les autres catégories. Mais ça, c’est de la cuisine interne ! Ce qui est important, c’est d’être certain que l’on va s’occuper de tout le monde au fur et à mesure, et qu’à la reprise, toutes les catégories auront un programme équilibré comme l’est le programme en temps normal.

Mais toutes les courses ne pourront pas être reprogrammées ?

L’objectif est de revenir le plus vite possible au programme 2020 tel qu’il était prévu. Mais effectivement, il est matériellement impossible de réorganiser toutes les réunions qui ont été annulées. Quand un mois et demi disparaît, c’est très difficile de tout rattraper. Il faudra faire des choix. C’est vrai au galop et au trot. Tout reprogrammer, cela pose à la fois un problème de calendrier et un problème de partants s’il y a des doublons en permanence. L’idée va plutôt être de répertorier toutes les courses assez indispensables à reprogrammer, comme les courses d’inédits, et de permettre à tous les chevaux de trouver un engagement, en dédoublant les épreuves comptant un grand nombre d’engagés.

Parlons maintenant du financement de ces courses qui auraient lieu au début du déconfinement. Faut-il courir sans points de vente PMU ?

Aujourd’hui, nous sommes tous convaincus que plus tôt nous reprendrons, mieux ce sera. Donc pour le dire d’une façon différente : la reprise des courses ne sera pas dictée par la disponibilité ou non du réseau PMU. Le plus important, c’est de redémarrer dans de bonnes conditions sanitaires et économiques. Notre métier n’est pas de nous replier sur nous-mêmes ; nous sommes des gens de passion ; nous avons du caractère ; nous aimons la compétition !

D’ailleurs, les pouvoirs publics ont dit clairement dès le début de la crise que l’activité économique devait continuer, pour peu que l’on puisse bien faire les choses sur un plan sanitaire. Les courses à huis clos peuvent très bien s’inscrire dans ce cadre.

Alors, pouvez-vous nous donner une date pour la reprise ?

Nous avons bâti un scénario en obstacle et un en plat à partir d’une date de reprise qui nous semblait logique, c’est-à-dire le début du mois de mai. Mais vous suivez les informations comme moi et vous savez qu’elles changent presque tous les jours. Même le Premier ministre – pourtant personne n’est mieux informé que lui – ne peut pas avancer une date précise ni être trop affirmatif sur les étapes du déconfinement ! Ça en dit long sur la particularité vraiment inédite de la crise que nous traversons. Mon sentiment, aujourd’hui, c’est que le déconfinement pourrait avoir lieu région par région…

Nous avons bâti un scénario en obstacle et un en plat à partir d’une date de reprise qui nous semblait logique, c’est-à-dire le début du mois de mai. Mais vous suivez les informations comme moi et vous savez qu’elles changent presque tous les jours.

Pour les courses, on ne parle donc plus de "quand" mais de "où" ?

En quelque sorte, oui. Si nous n’avons pas de certitudes sur les régions, il devient compliqué de prendre des engagements fermes sur le futur programme des courses. Quand ? Aussi vite que possible ! Où ? Dans les régions qui seront déconfinées en premier !

Encore une fois, il faut que tout le monde comprenne que c’est une situation inédite et exceptionnelle.

Revenons-en à l’État, puisqu’une partie de notre avenir est entre ses mains. Quels sont les éléments positifs dans notre dossier ?

Des engagements très forts ont été pris par le gouvernement et par le président de la République sur le fait que personne ne serait abandonné. Les premiers échanges que Jean-Pierre Barjon et moi avons eus avec les pouvoirs publics ne démontrent pas l’inverse. Et objectivement, je ne vois pas pourquoi un secteur agricole comme les courses ne bénéficierait pas du soutien de l’État qui s’y est engagé.

Oui, mais d’habitude, nous sommes seuls au guichet de la tutelle : là, il y a un embouteillage à la porte des ministères !

Les crises rebattent les cartes. Et mon sentiment, c’est que nous sommes en position de tirer notre épingle du jeu. La situation est lourde, pénible et beaucoup de gens souffrent notamment dans la filière. Mais si nous nous y prenons comme il faut avec Jean-Pierre Barjon, nous devons pouvoir retourner cette situation à notre avantage. L’État est un partenaire et un collecteur d’impôts dans notre activité. Il faut juste trouver des solutions pour aligner ses intérêts avec les nôtres… Désolé de ne pas pouvoir vous en dire plus. Mais sachez que nous ne sommes pas du tout, mais alors pas du tout résignés à quoi que ce soit ! Nous avons des armes assez précises et nous n’avons pas l’intention d’être passifs.

Quand aura lieu votre prochain rendez-vous avec la tutelle ?

Probablement au début de la semaine prochaine. Je note aussi beaucoup de témoignages de soutien parmi les décideurs politiques en régions. Cela montre que les courses sont bien ancrées dans les territoires.

L’État peut-il vous aider à rouvrir les points de vente PMU rapidement ?

Dans la vision que l’État a de notre industrie, le réseau des points de vente PMU est très important. C’est de l’activité en zones rurales, c’est une population sensible qui subit en permanence les hausses du prix du tabac, c’est du lien social à l’état pur. Pour un politique, ça compte.

Et en ce qui concerne les courses en régions ?

La question est essentiellement sanitaire. Ou bien nous avons la possibilité de coller au cahier des charges sanitaires et dans ce cas les Premium auront lieu… ou bien ce n’est pas le cas, par exemple parce qu’une région n’est pas déconfinée ou parce que le huis clos n’est pas possible, et dans ce cas-là, la réunion devra trouver un autre hippodrome. Est-ce que le déconfinement nous obligera à déplacer des courses ? Personne ne le sait. Il faut être adaptable pour pouvoir réagir vite.

Dernière question, comment fait-on tourner France Galop en cette période de confinement ?

Nous faisons beaucoup de conférences téléphoniques, et nous avons beaucoup d’échanges par email, comme dans toutes les entreprises françaises. Nous avons déjà eu deux réunions du conseil d’administration de France Galop par téléphone ; un conseil d’administration du PMU et l’assemblée générale du PMU également ! Nous tenons un comité de direction tous les lundis. Je parle plusieurs fois par jour avec Olivier Delloye, avec les vice-présidents et avec les administrateurs au gré des sujets et des situations. Mais ce n’est pas cela qui est compliqué. Ce qui est difficile, c’est que l’organisation d’une filière, ce sont des plans, des projets, un calendrier, des repères précis. Or la caractéristique principale de cette crise, c’est sa très grande incertitude. Il y a quelque chose de très frustrant, les acteurs des courses attendent légitimement des repères… qu’on ne peut pas leur donner. Même le Premier ministre ne saurait pas quoi leur dire ! Alors, nous subissons tous cette incertitude. C’est anxiogène pour les acteurs. Nous essayons de les rassurer. Mais il est impossible de prendre des décisions comme en temps normal.