TRIBUNE LIBRE - Il est urgent d’écrire ensemble un autre récit

Courses / 07.05.2020

TRIBUNE LIBRE - Il est urgent d’écrire ensemble un autre récit

Par Véronique Vigouroux, à l'origine d'Île-de-Ré Galop et du championnat des écuries de territoires

« Il n’est pas facile en cette période, que je qualifierai de lunaire, d’écrire : « Un autre récit est possible que celui du déclin, avec comme seul horizon la baisse des allocations et la peur que cette descente nous entraîne vers l’effondrement, comme cela s’est passé en Italie », tel que nous l’expliquait, dans sa très bonne tribune, monsieur Frank Walter.

Et puis qui suis-je dans ce milieu qui écrit son histoire depuis plus de 150 ans ? L’Histoire nous le raconte, les choses peuvent très vite disparaître. Si dès la naissance jusqu’à notre mort, un panneau lumineux nous rappelait "attention, toutes les structures sont instables", cela nous rendrait plus humbles et nous serions mieux préparés.

Il est urgent d’écrire ensemble un autre récit : réussir à rassembler les gens autour d’un récit commun, c’est ce qui peut inverser, changer la donne. Là encore, l’Histoire le raconte : les religions sont des récits, à tort ou raison, depuis des millénaires, elles parlent aux humains, les régimes politiques sont des récits, parfois pour plus de lumière, parfois pour des temps plus sombres !

Rien ne peut arrêter un récit lorsque celui-ci se nourrit de l’énergie du nombre. Et c’est pour cela que j’ai foi en la renaissance du cheval dans la vie de notre pays, par le récit des territoires : ils s’adressent à l’ensemble de la France.

Je voudrais vous partager ce qu’il m’est arrivée lors de ma derrière présentation, une de celles qui m’a le plus touchée. Normalement, cette année devait être le début de la tournée des "territoires". Mais avec l’arrivée totalement imprévue ("toutes les structures sont instables") de ce virus, l’arrêt fut brutal.

Le vendredi 28 février, j’ai été reçue par le président de la Société des courses de Martinique, monsieur Patrice Montlouis-Félicité, et monsieur Max Barba, un entraîneur local. J’ai été accueillie comme si je leur apportais un trésor. Ils m’ont raconté la formidable histoire des yoles, que je ne connaissais pas, alors qu’ils pensaient que je m’en étais inspirée pour imaginer les écuries de territoires.

La course des yoles, c’est l’histoire de chacun en Martinique. Les habitants, les entreprises et les élus locaux se rassemblent pour faire naître un bateau aux couleurs de leur village. Chaque année, une course a lieu et rassemble des milliers de personnes, venant de toutes les Caraïbes et même au-delà. Devenue l’emblème de la Martinique, l’idée est venue de quelques personnes et c’est devenu un récit.

Monsieur Patrice Montlouis-Félicité a tout de suite compris que sa position faisait de lui la pierre angulaire de l’organisation de sa future écurie de territoires. Il avait déjà une idée très précise de l’équipe qui composerait la S.A.S. et l’association (comme un club sportif)

Et, à ce moment-là, il a eu cette remarque : « Je ne comprends pas pourquoi un tel projet n’est pas déjà en place. » Puis, après un silence, il a ajouté : « Parce que ça ne va pas encore assez mal en métropole. »

Et c’est exact. De nombreuses personnes, comme Jean Arthuis ou Hervé Morin, ont clairement exprimé qu’ils n’avaient pas vu, depuis l’invention du Tiercé par André Carrus, un projet visant à rassembler l’ensemble de la population, qui irait au-delà de la filière. Pourtant, à ce jour, (même si je le répète, des territoires comme Le Mont-Saint-Michel, Pompadour, Pornichet-La Baule, et ensuite La Teste, Angers, Senonnes, se sont montrés très intéressés ; et, sans cette épidémie, Le Mont-Saint-Michel et Pompadour allaient se lancer), il faut être honnête, ce n’est pas non plus la cohue. Je remarque également, au fil des rencontres, qu’il est très difficile de faire naître un esprit d’équipe autour des présidents de sociétés de courses qui, pourtant, doivent être les moteurs dans la création d’une écurie de territoire afin d’offrir aux habitants, aux entreprises et aux élus locaux une casaque, "un maillot" aux couleurs de leur territoire, et donc de leur hippodrome !

Avec mon équipe (Patrick Renvoizé, Didier Domerg, Katy Ménini) et Guy de Fontaines de France Galop, nous avons créé un pack concepteur, ce qui, jusqu’ici, n’avait jamais été proposé, afin que la complexité du démarrage soit rendue plus simple et que les étapes de création soient tracées.

Une fois les premières écuries lancées, et vu l’engouement des médias pour les territoires, je suis certaine que les choses s’emballeront. Car la grande réussite du projet sera le lancement du Championnat, avec les deux premières saisons, une course par mois, et sa finale, pour se roder, avec en avant-course, le reportage dans les territoires. Elle est ici la clé de la réussite, c’est cela qui conduira les gens à regarder à nouveau un programme de courses sur une grande chaîne, avec un jeu télé… En somme, leur raconter une histoire qui parle à tous.

Cette histoire, si vous pensez qu’elle peut devenir un récit, alors votre participation y est requise. Si je suis juste accompagnée de mon équipe, je ne pourrai pas faire naître 10, 20, 30, 40 écuries de territoires. Ensemble, en revanche, nous pouvons le faire. Car, à l’heure où j’écris ces lignes, il ne faut plus se demander ce que France Galop ou l’État peuvent faire pour nous, mais ce que nous, nous pouvons faire. »