New York Girl, la pouliche qui n’a pas peur des mâles

Courses / 24.06.2020

New York Girl, la pouliche qui n’a pas peur des mâles

Cette année, le calendrier classique a mis du temps à prendre forme. Mais au fil des semaines, rien n’indiquait qu’une pouliche allait tenter ce défi complètement fou que celui de s’attaquer aux poulains dans un Derby. Et pourtant, tel est le défi de New York Girl (New Approach), samedi au Curragh. Et elle n’est pas la seule…

Par Franco Raimondi

New York Girl sera au départ de l’Irish Derby (Gr1). Et le 12 juillet à Capannelle, l’invaincue et impressionnante Auyantepui (Night of Thunder) va partir à l’assaut du Derby italien (Gr2). Une course qu’aucune femelle n’a gagnée depuis 1936, date de la victoire de la légendaire Archidamia (Manna). Cette dernière avait gagné tous les classiques italiens, mais aussi le Gran Premio di Milano.

Quand Balanchine avait massacré les poulains. En Irlande, pas besoin de remonter aux années 1930 pour retrouver une gagnante du Derby. Il suffit de remonter à 1994, avec Balanchine (Storm Bird). Dans les Oaks (Gr1), elle devançait de deux grandes longueurs Wind in her Hair (Alzao), laquelle est ensuite devenue la mère du crack – en piste et au haras – Deep Impact (Sunday Silence). En Irlande, le défi de Balanchine semblait difficile face à King’s Theatre (Sadler’s Wells). Ce futur lauréat des King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Gr1) s’était classé deuxième du Derby d’Epsom (Gr1). Elle affrontait également le troisième du classique anglais Colonel Collins (El Gran Senor) et Tikkanen (Cozzene), un français qui allait s’imposer dans le Breeders’ Cup Turf (Gr1) en fin de saison. Montée par un jeune Italien de 23 ans (Lanfranco Dettori !), Balanchine a surclassé, à plus de quatre longueurs, les deux placés du Derby. Elle a terminé sa campagne avec un rating de 130, le top du classement européen. C’est trois points de plus que Tikkanen. Mais aussi quatre de plus que le gagnant du Prix de l’Arc de Triomphe Carnegie (Sadler’s Wells) et que le lauréat d’Epsom Erhaab (Chief’s Crown).

Joseph O’Brien prend un risque raisonnable. New York Girl n’évolue pas dans la même ligue que Balanchine. Elle vient de se classer quatrième, à l’issue d’un parcours assez compliqué, dans les 1.000 Guinées d’Irlande (Gr1). Les turfistes anglais aiment à dire : « Quatrième dans les Guinées, gagnant du Derby. » Mais ce dicton est-il valable dans le cas d’une pouliche ? New York Girl, gagnante d’un Gr3 à 2ans, possède un rating de 106. C’est le troisième d’un Derby d’Irlande dont la valeur la plus élevée est celle de Santiago (Authorized) à 111, suivi par Arthur’s Kingdom (Camelot). Joseph O’Brien – avec l’aide de Kevin Blake, son spécialiste des engagements – ont tenu compte de plusieurs éléments. Le jeune entraîneur a expliqué à la presse irlandaise : « J’ai l’impression que cette année, il y a une très bonne génération de pouliches. Peut-être meilleure que celle des poulains. Nous avions pensé aux Irish Oaks (Gr1). Mais dans le même temps, l’Irish Derby 2020 ne semble pas être la course la plus relevée au monde. Et dans les Pretty Polly Stakes (Gr1), ce dimanche, elle aurait probablement dû affronter une jument de la classe de Magical (Galileo). Si ma pouliche est capable de progresser sur sa prestation des 1.000 Guinées d’Irlande, si elle tient les 2.400m, ce qui n’est pas une certitude totale… alors elle a une première chance pour une place. »

Elle est à 10/1. Les bookmakers sont d’accord avec le jeune entraîneur. Et ils proposent New York Girl à 10/1. Cela fait d’elle un outsider valable. Joseph O’Brien a gagné l’Irish Derby deux fois en tant que jockey – avec Camelot (Montjeu) et Australia (Galileo) – avant de l’emporter en tant qu’entraîneur grâce à Latrobe (Camelot). Il a ajouté : « Ce n’est pas une saison comme les autres. Le retard de la reprise n’a pas permis aux poulains d’emprunter les chemins traditionnels de préparation. Sans surprise, il y a beaucoup de maidens au départ du Derby d’Irlande. Parmi les partants, on trouve aussi des poulains qui sont placés de Groupe. Beaucoup présentent des ratings très proches. C’est une course compétitive, avec des jeunes chevaux qui peuvent se révéler. J’espère que cette révélation sera l’un des miens. » Outre New York Girl, l’entraîneur présente l’invaincu – et gagnant de Groupe – Crossfirehurricane (Kitten’s Joy). Il sera l’un des plus en vue. Joseph O’Brien sellera également Galileo Chrome (Australia). Mais c’est la pouliche qui est capable de lui offrir une place dans les livres d’histoire…

Trois placées en cinq années à Capannelle. Gagner le Derby italien avec une pouliche, c’est le grand rêve de Felice Villa. Il a remporté le classique quatre fois depuis 2007. D’ailleurs, sur les cinq dernières années, il a eu trois partantes. Les trois ont décroché des places face aux poulains. Mais cela à un coût : elles ont détruit leur chance de remporter les Oaks d’Italie (Gr2). Le classique des pouliches avait déjà changé de date avant l’émergence du Coronavirus. En 2015, Sound of Freedom (Duke of Marmalade), après sa deuxième place dans le Derby, avait deux options : courir les Oaks d’Italie à deux semaines ou se déplacer à l’étranger. Elle s’est rendue à Chantilly, se classant sixième dans le Prix de Diane (Gr1). Les Oaks ont été décalés d’une semaine supplémentaire en 2018, mais Flower Party (Duke of Marmalade) n’avait pas récupéré après sa troisième place face aux poulains : elle s’est classée deuxième. L’année dernière, Call me Love (Sea the Stars) a eu cinq semaines entre le Derby, dans lequel elle a terminé troisième en terrain défoncé, et les Oaks d’Italie. Face aux seules femelles, elle a manqué un peu d’énergie. Et surtout de chance. Encore troisième.

Auyantepui est une pouliche de Derby mais…  Cette année, après le changement de calendrier, les Oaks sont au programme le 5 juillet. Soit une semaine avant le Derby. Il est donc impossible de courir les deux. Durant le mois de course après la reprise italienne, le nom d’Auyantepui (Night of Thunder) était au cœur de toutes les conversations. Elle a été nommée en référence à la montagne du diable au Venezuela et on dit d’elle qu’elle peut battre les mâles dans le Derby… La pouliche a couru deux fois. La première fut une promenade dans une bonne course à conditions le 27 mai, lors de la première réunion à San Siro. La deuxième fut aussi facile qu’un canter, dans le Premio Mario Incisa (L), 17 jours après. Le téléphone de son éleveur, Massimo Parri, a chauffé. Au final, Auyantepui été acquise à 50 % par les Australiens d’Oti Racing. Elle va recourir une fois en Italie, avant de partir pour la France où elle sera confiée à Mario Baratti. Selon les handicapeurs italiens – et ils sont nombreux sur les réseaux sociaux ! –, c’est une pouliche de Derby. Son jeune entraîneur, Nicolo Simondi, est d’accord avec eux… mais de là à franchir le pas, c’est une autre histoire ! Surtout qu’il dispose aussi d’un bon mâle avec Masterwin (Mastercraftsman). Le jour du Premio Mario Incisa, ce dernier a gagné le Premio Emanuele Filiberto (L), la préparatoire la plus importante en vue du Derby. Au sujet d’Auyantepui, Nicolo Simondi nous a confié : « Son programme n’est pas encore fixé. Et il sera décidé en accord avec les propriétaires. Les Oaks représentent l’option la plus facile. Je ne me fixe pas encore sur le niveau de sa génération en Italie. Car de bonnes allemandes peuvent s’inviter au dernier moment. Et leur réussite dans nos classiques pour femelles est excellente. En outre, les Oaks sont à domicile. Alors que le Derby est à Capannelle. Or un voyage par grande chaleur peut être gênant. Si les propriétaires veulent tenter le Derby, je ne dirai pas non. Je pense que la pouliche a assez de classe pour rivaliser avec les mâles. Mais si on parle en termes de pourcentage, je dirais 85 % Oaks et 15 % Derby. Je comprends la stratégie de Joseph O’Brien en Irlande. Mais c’est Joseph O’Brien, avec une écurie fournie et puissante. Moi, je suis simplement Nicolo Simondi… »

En France et Angleterre, c’est impossible. Les pouliches n’affrontent pas les poulains à Epsom car les deux courses sont sur la même distance, simplement séparées d’un jour en temps normal. Et cette année, elles sont dans la même réunion. En France – hors période virale – c’était finalement assez jouable comme tentative. Avant le raccourcissement du Jockey Club, Maurice Zilber avait couru Paix Blanche (Fabulous Dancer) car il la jugeait plus à son aise sur 2.400m que sur 2.100m. En 2008, Pascal Bary avait préféré le Jockey Club pour Natagora (Divine Light). Ce clash avec les poulains avait pour but d’éviter de croiser le chemin de Zarkava** (Zamindar). Une semaine après, dans le Prix de Diane, où elle avait laissé sa place, Natagora s’était classée troisième du Derby français…

Borgia est la dernière outre-Rhin. L’Allemagne est le dernier pays (majeur) ayant enregistré le succès d’une pouliche dans le Derby. Borgia (Acatenango), pour l’entraînement du regretté Bruno Schutz, avait gagné le Deutsches Derby (Gr1) quatre semaines après sa deuxième place dans le Preis der Diana (alors Gr2). La différence d'allocations était alors énorme, le Derby étant deux fois plus doté en 1997. Le timing était différent aussi. Le classique des pouliches se courait un mois avant celui des poulains. En 1999, Andreas Schutz n’avait d’ailleurs pas hésité à courir la lauréate du Preis der Diana, Flamingo Road (Acatenango), face aux poulains. Et elle s’était classée troisième. En 2001, il avait présenté Salve Regina (Monsun), qui avait battu les pouliches à Müllheim, et Tomori (Royal Academy). Résultat, les deux sont montées sur un podium 100 % Schutz, derrière Next Desert (Desert Style).

Et la Pologne ? Le Preis der Diana a été décalé en août depuis 2008. Et l’allocation s’est améliorée. Les poulains vont courir pour 650.000 €, le 12 juillet à Hambourg. Les pouliches se partageront 500.000 € le 2 août à Düsseldorf. Le risque de griller une gagnante classique pour un défi un peu fou est trop grand. Parmi les 43 sujets encore en lice dans le Derby allemand, il y a une seule pouliche : Russian Souffle (Soldier Hollow). Cette dernière a ouvert son palmarès il y a deux semaines. Les pouliches allemandes sont bonnes, notamment Sunny Queen (Camelot). Mais pourtant, il ne semble pas très raisonnable de la supplémenter, au tarif de 65.000 €. Son entourage a préféré investir 5.000 € pour s’offrir un ticket dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe. Cette année, il sera difficile de trouver une gagnante de Derby en Europe. Si New York Girl échoue, le challenge reposera entièrement sur la polonaise Inter Royal Lady (Holy Roman Emperor). Nous vous avions raconté son histoire dans l’édition du 19 juin. Samedi, elle sera au départ des Oaks, avant d’aller sur le Derby. La Lady et la Girl sont engagées dans l’Arc de Triomphe…