Jessica Marcialis : « C’était une folie ! »

Courses / 21.07.2020

Jessica Marcialis : « C’était une folie ! »

Femme jockey chevronnée, Jessica Marcialis était pour la première fois au départ d’un Groupe dimanche à Chantilly, le Darley Prix Robert Papin (Gr2). Associée à Tiger Tanaka (Clodovil), elle a terminé sur le podium, à une encolure du gagnant, une performance rarissime pour une femme dans un Groupe français en plat !

Par Alice Baudrelle

Jour de Galop. - Dimanche, vous avez créé la surprise en luttant pour la première place du Prix Robert Papin. Est-ce que vous vous attendiez à une aussi bonne performance de Tiger Tanaka ?

Jessica Marcialis. - Avant la course, nous nous étions dit que, si nous terminions troisièmes, nous serions contents. En fait, nous n’étions pas loin de gagner ! J’aurais préféré être battue plus facilement, mais ma pouliche a été devancée par de meilleurs chevaux. Beaucoup de gens pensent qu’avec un homme sur le dos elle aurait gagné, mais personne ne peut l’affirmer ! Mon compagnon, Charley Rossi, a dirigé Tiger Tanaka sur cette course dans l’espoir de décrocher du black type, étant donné qu’il y avait peu de partants. Le contrat est rempli. La pouliche ne cesse de monter les échelons et elle devrait continuer à nous faire plaisir. Charley a plusieurs options avec elle, le Darley Prix de Cabourg (Gr3) ou le Shadwell Prix du Calvados (Gr2). J’ai hâte de la voir sur 1.400m, mais c’est une pouliche qui s’adapte à tout : elle a gagné sur 1.200m, 1.500m et 1.600m. Elle est facile à monter, et je peux la mettre où je veux.

L’histoire est d’autant plus belle que Tiger Tanaka a été achetée à réclamer, lors de ses débuts…

Oui, il y a d’ailleurs une anecdote à propos de son acquisition ! Le jour de ses débuts, à Lyon-Parilly, Charley et moi étions présents puisque je montais Golden Rash (Sunday Break) pour lui, avec lequel j’ai gagné. Charley est resté bouchée bée devant le style de la victoire de Tiger Tanaka. Mon père m’a appelée d’Italie pour me demander de remplir un bulletin pour la pouliche, et je lui ai dit que je ne pouvais pas, puisque mon compagnon voulait l’acheter. Du coup, mon frère Andrea a déposé un bulletin, ainsi que Frédéric Rossi, l’oncle de Charley. Nous avons eu la pouliche, mais même si ça n’avait pas été le cas, elle serait restée en famille ! Nous en rigolons parfois entre nous. Le fait que je monte la pouliche tous les matins ajoute de la saveur à cette belle troisième place. Et puis, c’était aussi ma première monte dans un Groupe ! Dimanche, nous avons reçu énormément de messages de félicitations, c’est magnifique.

Ce n’est pas tous les jours qu’une femme se retrouve en selle dans un Groupe français. Le propriétaire de la pouliche, Miguel Castro Megias, doit être heureux de voir sa confiance récompensée…

Quelques jours avant la course, j’ai dit plusieurs fois à Charley : « Si tu ne veux pas me déclarer sur la pouliche, je comprendrai, c’est normal. » J’avais monté Tiger Tanaka lors de ses trois dernières sorties, mais à un niveau bien inférieur. Honnêtement, je voyais ça comme une folie, de me retrouver dessus dans un Groupe, mais Miguel a vu que je m’entendais bien avec elle et il a suivi Charley dans son idée. Il est ravi pour moi et m’a même dit : « Si la pouliche doit aller à Ascot un jour, c’est toi qui la monteras ! » C’est quelqu’un qui n’a pas eu beaucoup de chance avec ses chevaux jusqu’ici, mais il nous a toujours maintenu sa confiance. Il est très présent.

Vous avez d’ailleurs gagné pour lui en steeple-chase, lors de votre seule monte en obstacle !

Oui, ma première et ma dernière monte en obstacle ! C’était il y a un peu moins de deux ans à Nîmes, avec Perle de Darcan (Mastercraftsman). Cela faisait longtemps que j’avais envie de monter dans cette discipline, et Charley n’avait pas de jockey. Je n’ai pas persisté, car l’obstacle est un vrai métier. Il faut avoir les chevaux pour, et puis j’ai 30 ans, je suis maman…

Vous avez rejoint les rangs des professionnels en 2014 après avoir été longtemps cavalière, vous qui avez été sacrée championne du monde Fegentri. Quel bilan tirez-vous de ces six dernières années ?

Malgré le confinement, je réalise ma meilleure année avec neuf victoires à la clé. Outre cette période particulière, avant, je n’avais pas de décharge : c’est donc difficile de comparer les années. J’étais chez Francis-Henri Graffard et Alexis Doussot m’a aidée : j’ai monté toutes les courses réservées aux femmes jockeys. J’ai monté des chevaux étrangers, c’était magnifique. Ensuite, j’ai eu des périodes creuses, et j’ai pensé plusieurs fois à arrêter. En 2016, j’ai passé ma licence d’entraîneur, puis j’ai connu Charley et je suis tombée enceinte. Finalement, je monte toujours en course et je ne me suis pas installée entraîneur ! Cela viendra peut-être plus tard, mais, pour le moment, je n’en ressens pas le besoin. Mon père m’aurait soutenue, mais il travaille avec mon frère et les résultats sont là, donc pourquoi changer ? Je gagne un peu ma vie tout en m’amusant, je suis la femme jockey la plus heureuse du pays ! Je suis d’ailleurs très contente à l’idée de porter la casaque de Criquette Head jeudi dans le Quinté pour femmes, à ParisLongchamp.

Hormis celle de Charley Rossi, vous avez également la confiance de Richard Chotard, pour qui vous avez franchi le poteau en tête à plusieurs reprises cette année.

Oui, c’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup. Nous voyons les choses de la même manière, et ça marche assez bien ! Richard est un ancien jockey d’obstacle, il voit les courses de manière claire. J’espère que notre collaboration continuera ; c’est grâce à des gens comme lui que j’arrive à progresser. Lorsque je monte pour lui, si je dois prendre une décision dans la course, je n’ai pas peur de le faire.

N’est-ce pas trop dur de conjuguer votre vie de jockey et votre vie de maman ?

C’est beaucoup d’organisation et, mentalement, c’est fatiguant. Dès que nous le pouvons, nous emmenons notre fils de 3 ans avec nous. Je suis une maman poule, je ne le laisse pas facilement ! Dimanche, il était avec nous. Charley est un super papa, mais ce n’est pas facile non plus de travailler avec son compagnon : j’ai parfois envie de le tuer (rires) ! Malgré tout, il y a beaucoup d’estime entre nous, et c’est ce qui fait que ça marche. Il mérite de réussir.