La Grande Interview : Madame “Flambe”

Institution / Ventes / 18.08.2020

La Grande Interview : Madame “Flambe”

Isabelle Falque-Pierrotin préside l’Autorité nationale des jeux (A.N.J.), successeur de l’Autorité de régulation de jeux en ligne (Arjel). Quand nous l’avons rencontrée, nous avions des dizaines de questions à lui poser. Et l’ancienne patronne de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) y a répondu très directement.

Par Guillaume Boutillon

Jour de Galop. – Quelles sont vos premières impressions sur le secteur des paris hippiques, sur la filière ?

Isabelle Falque-Pierrotin. – Cette filière me paraît constituer un atout remarquable dont dispose la France, une véritable pépite. Depuis le mois de juillet, je suis allée à deux reprises sur des hippodromes pour voir la qualité des infrastructures et rencontrer des présidents de sociétés de courses, ce que je continuerai à faire. Il y a une excellence dans chacune des disciplines, au galop comme au trot, dans l’élevage, un rayonnement à l’international très fort et une présence locale pleine d’espoirs. Alors effectivement, cet atout s’est fragilisé ces dernières années. Si nous regardons les chiffres, nous voyons que les mises en dur ont, depuis 2014, décliné. Le PMU, avant 2018 et l’arrivée de Cyril Linette et Bertrand Méheut, était dans une situation financière très fragile. Les nouveaux choix sur le recentrage des courses et les parieurs, le cœur de cible, commençaient visiblement à porter leurs fruits, et ce avant que n’arrive cette crise du Covid-19.

Même si les chiffres du PMU sont très bons depuis la reprise, on sait que cette crise va impacter l’ensemble de la  filière. Quelle est la position de l’A.N.J. à ce sujet ?

Nous serons au côté du PMU pour réfléchir aux conséquences et, probablement, à la nécessaire adaptation de cette structure aux conditions post-Covid. Il y a, me semble-t-il, une réflexion à mener sur la diminution des coûts, mais aussi, au regard de ce formidable maillage d’hippodromes, sur l’attractivité des courses, le type de courses. N’y a-t-il pas un peu d’innovation à trouver sur les formats des courses, pour faire venir de nouvelles clientèles ? Par ailleurs, un travail va être mené sur la structure institutionnelle, sur la gouvernance du PMU et des sociétés-mères. Lors de nos échanges, j’ai dit à Messieurs Augier et Linette que nous étions à leur disposition et souhaitions même être associés à cette réflexion. Au nom de cet équilibre des filières dont nous sommes chargés, il est important que l’ANJ soit autour de la table des discussions pour bien voir les conséquences qu’une éventuelle réorganisation aurait pour les autres segments de la filière.

L’un des objectifs de l’A.N.J. est aussi de veiller à l’équilibre entre les différentes filières du jeu d’argent…

C’est le quatrième objectif qui nous est fixé par la loi, probablement le plus délicat à mettre en œuvre. Le secteur des jeux d’argent, bien sûr, se développe. Le rôle du régulateur est d’accompagner ce développement, mais aussi de veiller à ce qu’il y ait un équilibre entre les différents segments de ce marché. Le terme de filière n’est pas clairement explicité dans la loi et nous allons devoir préciser cette notion. S’agit-il de protéger la filière hippique par les revenus du PMU ? D’équilibrer l’activité online et offline ? Le monopole versus les acteurs en concurrence ? Les casinos ? L’équilibre territorial ?… Peut-être un peu de tout cela ! Il va falloir réfléchir, voir les conséquences sur le secteur d’une action de l’un ou l’autre, mener des comparaisons, tout ceci afin de bâtir progressivement une doctrine. Ce que je peux dire à ce stade, c’est que le régulateur en fera un outil non pas seulement de sanction mais aussi de valeur aux acteurs du secteur. Il est très important, selon moi, que les autorités publiques puissent avoir ce positionnement de service à valeur ajoutée rendu au secteur qu’elles régulent.

Il y a un grand débat qui agite le monde du pari hippique, celui de la cote fixe. On imagine que cela est remonté jusqu’à vous…

Oui, effectivement. Il y a un grand principe en France : le pari hippique est mutuel. Il n’est pas à cote fixe comme le pari sportif. En l’état actuel des textes, le pari hippique à cote fixe n’est pas possible. À ce stade, je n’ai pas d’opinions dans un sens ni dans l’autre. Ce serait un changement très substantiel, qui nécessiterait une étude d’impact précise avant d’en décider le principe. Mais je crois aussi que si cette idée est mise en avant, elle l’est parce que beaucoup pensent que le pari hippique est trop compliqué, trop expert et que la cote fixe amènerait de nouveaux parieurs. Il me semble qu’il faut alors aussi réfléchir sur l’innovation, dont nous parlions plus haut, sur des paris qui seraient plus simples, tout en restant mutuels. Il y a donc peut-être une autre voie que la cote fixe, avec des paris mutuels plus ludiques. En tout cas, c’est un sujet très intéressant, mais très technique. Peut-être faudrait-il réunir autour la table toutes les personnes concernées, pour réfléchir d’une manière collective.

Revenons sur cette crise du Covid. Quel sera son impact sur le marché global du jeu ? Avez-vous noté des changements de comportement chez les joueurs ?

Mi-août, nous aurons les chiffres consolidés de la période Covid. Mais nous savons d’ores et déjà que nous aurons une chute réelle du produit brut des jeux [la marge des opérateurs, ndlr] sur l’année, même s’il y a eu une compensation grâce au online, avec le poker notamment. Cependant, les enjeux en dur représentant l’essentiel des mises pour le pari hippique, il y aura donc une baisse du P.B.J. au PMU. Au niveau du comportement des joueurs, c’est assez paradoxal. À la fois cette période de confinement a, pour certains, conduit à des phénomènes d’addiction accentués. Pour d’autres, peut-être parce qu’ils étaient sous les yeux de leur proches, cela a conduit à des phénomènes de "purge". De notre côté, nous avons envoyé au PMU, à la FDJ, ainsi qu’à tous les opérateurs online un questionnaire leur demandant des éléments plus précis sur le comportement des joueurs, pour essayer de qualifier ce qu’on pouvait comprendre de cette période Covid. Nous aurons le résultat de cette étude d’ici quelques semaines. Les Anglais ont, eux, constaté une augmentation de la demande d’accompagnement auprès des associations "anti-addiction". Pour l’instant, si cela ne nous est pas remonté, il me paraît probable que la période de confinement ait conduit à une intensification du jeu.

Nouvel opérateur, mode d’emploi

En cas de nouvelle demande, « l’A.N.J. va vérifier s’il y a des motifs pour refuser l’agrément – motifs strictement fixés par la loi. Nous analysons d’abord la structure juridique, en vérifiant si les données des joueurs sont bien hébergées dans un coffre en France, que celui qui porte la demande d’agrément remplisse les conditions de moralité, de représentant légal… Ensuite, nous procédons à une analyse économico-financière, pour être sûrs que la structure ait les reins suffisamment solides pour face à ses obligations. Nous étudions alors le capital, les réserves, l’actif et le passif de la société, tous les états financiers qui nous sont donnés à ce moment-là. Puis nous étudions les plans d’action ou d’organisation de l’entreprise au regard de la lutte contre l’addiction. Nous regardons ensuite les engagements de lutte contre le blanchiment. La dernière partie du dossier est relative à la sécurité technique de l’opérateur. Nous voulons être sûrs que le système d’information est suffisamment robuste pour encaisser les transactions des joueurs. L’ensemble conduit à une note de présentation qui est faite aux neuf membres du collège de l’A.N.J. qui décident, ou non, si l’agrément doit être donné. Si un opérateur modifie une offre de jeu après que lui a été délivrée sa licence d’agrément, si par exemple sa structure financière change, il doit revenir vers nous. »

A.N.J./Arjel : un périmètre élargi

L’A.N.J. n’est pas une Arjel "bis" : c’est un régulateur nouveau qui va s’installer, apprivoiser ses pouvoirs et les acteurs du secteur et qui veut combiner à leur égard accompagnement et contrôle.

« Il était nécessaire d’avoir une vision globale du jeu d’argent en France, ce qui, jusqu’à présent, n’existait pas. La régulation était fragmentée entre une autorité, l’Arjel, qui s’occupait des jeux en ligne, et des ministères dont dépendaient le PMU, la FDJ, les casinos… Il n’y avait donc pas de politique publique concertée, disons transversale, entre les différents jeux d’argent dans notre pays. Donc l’A.N.J. répond à ce besoin, un besoin qui est à la fois au bénéfice des acteurs du secteur, pour faire en sorte que ce secteur se développe de manière cohérente, mais aussi au service des joueurs. Même s’il y a des différences de profils entre les joueurs des différents segments, les mécanismes de protection, que ce soit contre l’addiction, le blanchiment ou encore la fraude, doivent être comparables. La nécessité d’une autorité administrative unique des jeux d’argent s’est progressivement installée entre 2010 et 2020, à travers des rapports parlementaires, de la Cour des comptes et des réflexions d’experts. Il fallait donner au jeu d’argent cette cohérence et cette capacité de dynamisme et d’entraînement.

L’A.N.J. diffère de l’Arjel, d’une part, par son périmètre. Il est multiplié par sept par rapport à ce qu’il était avec l’ancien régulateur. L’Arjel régulait 12 % du marché du jeu d’argent en France quand l’A.N.J. régule un peu moins de 80 % du marché, à l’exclusion des casinos, qui restent sous tutelle partielle du ministère de l’Intérieur pour les questions de lutte contre le blanchiment et d’intégrité des jeux. L’A.N.J., c’est donc la volonté de mettre l’ensemble de ces activités dans une vision commune et cohérente, tout en respectant les spécificités de chacun des segments, en ligne, hors ligne, la filière hippique, les casinos… Mais c’est aussi la volonté de donner à la régulation une effectivité plus grande car l’A.N.J. a des pouvoirs nouveaux que n’avait pas l’Arjel. Nous devons ainsi autoriser les jeux des acteurs sous monopoles, nous pouvons réaliser des contrôles sur place, nous pouvons formuler des préconisations en matière de jeu responsable. Concernant la publicité, l’A.N.J. est dotée de pouvoirs importants : elle peut demander le retrait d’une publicité, si celle-ci incite au jeu des mineurs ou à une pratique de jeu excessive. Vous le voyez, l’A.N.J. n’est pas une Arjel "bis", c’est bien un régulateur nouveau qui va progressivement s’installer, apprivoiser ses pouvoirs et les acteurs du secteur et qui veut combiner à leur égard accompagnement et contrôle. »

CE QUE RÉGULE L’A.N.J.

Jeux de tirage et grattage Paris sportifs Paris hippiques Jeux de casino
En points de vente La FDJ en monopole La FDJ en monopole Le PMU en monopole Jeux de casino et clubs de jeux (au titre de sa politique de jeu responsable uniquement)
En ligne La FDJ en monopole Opérateurs agréés et en concurrence Opérateurs agréés et en concurrence Opérateurs agréés et en concurrence (poker)

LES QUATRE OBJECTIFS DE L’A.N.J. FIXÉS PAR LA LOI

  1. Assurer l’intégrité du jeu
  2. Prévenir le jeu excessif et assurer la protection des mineurs
  3. Prévenir les activités frauduleuses
  4. Veiller à l’équilibre entres les différentes filières du jeu

LES CHIFFRES DU MARCHÉ DU JEU EN 2019

Le marché agréé en ligne

La croissance du marché des jeux en ligne s’est poursuivie en 2019. Le produit brut des jeux (les mises moins les gains) de l’ensemble du secteur progressait de 18 % et s’élevait à 1,4 milliard d’euros, soit son niveau le plus important depuis 2010.

Les casinos et les clubs de jeu

Les 202 casinos terrestres situés en France ont généré environ 2,4 milliards de PBJ 2018-2019, en hausse de 4,9 % par rapport à la saison 2017-2018. Ce chiffre d’affaires est le plus haut enregistré par les casinos depuis la saison 2007-2008.

La FDJ (paris sportifs et jeux de loterie)

Les chiffres des paris sportifs comprennent les paris sportifs en ligne de la FDJ.

L'opérateur enregistre une hausse de 9 %, à 17,2 milliards d’euros de mises et un produit brut des jeux en hausse de + 8,2 % à 5,5 milliards d’euros, et les prélèvements publics sur les jeux progressent de + 7,2 % à 3,5 milliards d’euros.

Le PMU en monopole

Sur les paris hippiques en points de vente, le produit brut des jeux 2019 s'élève à 1,7 milliard et le montant des mises 6,8 milliards

LE MARCHÉ A.N.J. 2018/2019 : PRODUIT BRUT DES JEUX

P.B.J. en millions d’euros 2018 2019 Variation 2018/2019
PMU paris hippiques France env. 2.000 env. 1.900 - 1,9 %
(en dur et en ligne)
FDJ 5.120 5.540 8%
dont jeux de loteries 4.372 4.695 7%
dont paris sportifs en dur et en ligne 748 845 13%
Casinos 2.306 2.418 5%
dont machines à sous 1.944 2.027 4%
dont jeux de table 362 391 8%
Clubs de jeux nd nd nd
Paris sportifs en ligne 691 880 27%
Poker en ligne 258 271 5%
Paris hippiques en ligne 256 271 6%
Estimation P.B.J. total 10.400 11.100 7%

QUELQUES CHIFFRES CLÉS

Un marché de 50 milliards d'euros (enjeux, hors machines à sous dans les casinos)

Un produit brut de 11,1 milliards en 2019 pour les jeux en ligne agréés

Plus d'un français sur deux est joueur

14 opérateurs agréés de paris sportifs, hippiques ou poker en ligne

Deux opérateurs titulaires de droits exclusifs : la Française des Jeux et le PMU

202 casinos et 8 clubs de jeux à Paris

238 hippodromes

LE PROFIL DU JOUEUR PAR SEGMENT DE JEU, SELON L’A.N.J.

Le parieur hippique

C'est un homme (environ 84 %) de plus de 35 ans (environ 74 %) qui mise majoritairement sur le trot. Il est originaire de territoires français à forte culture équine comme la Normandie ou les Hauts-de-France, et il engage la majorité de ses mises depuis un ordinateur. Les femmes y sont les plus représentées (environ 16 %) que sur les autres segments.

Le parieur sportif

C'est un homme (environ 89 %) de moins de 35 ans (environ 72 %) qui parie sur les sports les plus populaires (football, tennis, basketball) et les compétitions les plus médiatiques (Championnat de France de Ligue 1, Ligue des Champions, tournois du Grand Chelem, NBA). Il engage en moyenne 11 € par pari. La majorité de ses mises sont enregistrées depuis un support mobile (smartphone/tablette).

Le joueur de poker

C'est un homme (89 %) de moins de 35 ans (58 %) qui privilégie les tournois au cash game. Ce profil se rapproche donc de celui du parieur sportif. Il se distingue toutefois par le terminal de connexion utilisé (ordinateur principalement). Cela peut s’expliquer par les mécanismes de jeu qui se prêtent davantage à une pratique sur ordinateur que sur terminal mobile.