Quand on avait les juniors de Monsieur François…

Courses / 24.08.2020

Quand on avait les juniors de Monsieur François…

Entre 1970 et 1994, les Français ont gagné centre trente et un Grs1 pour 2ans. Et lors des vingt-cinq ans suivants, seulement soixante-quatre… Moins de la moitié. Allo, Docteur ?

Par Franco Raimondi

François Boutin nous a quittés en février 1995. Depuis, le Prix Morny s’est couru vingt-six fois et les entraîneurs français l’ont gagné à cinq reprises, c’est-à-dire deux de moins que "Monsieur François" qui avait aligné sept succès de 1973 à 1993… Dans son palmarès, on compte aussi dix succès dans le Prix de la Salamandre (Gr1), remplacé maintenant par le Critérium International, quatre dans celui qui est devenu le Prix Jean-Luc Lagardère, trois dans le Prix Marcel Boussac et six dans le Critérium de Saint-Cloud. Dans sa carrière, il a gagné trente Grs1 pour les 2ans, là où tous les autres entraîneurs français réunis sont à 55 en vingt-cinq ans. Ceux qui ont gagné au moins un Gr1 pour 2ans sont au nombre de dix-sept, avec logiquement André Fabre en tête (douze succès), suivi par Christiane Head (dix) et Pascal Bary (élève de l’école Boutin, à six).

La France est performante sur 1.600m et plus. On a le droit de parler d’un "après-Boutin" car, en plus de la perte d’un immense talent depuis 1995, le scénario des courses, surtout dans le créneau des 2ans, a beaucoup changé. Aidan O’Brien est arrivé à Ballydoyle la saison suivante, en 1996, et il a gagné à lui seul vingt-quatre Grs1 français pour les juniors (même s’il n’a remporté "que" trois Morny).

Parmi tous les Grs1 réservés aux jeunes, le Morny est celui où la France souffre le plus. Les étrangers mènent 21 à 5. Les étrangers mènent aussi dans le Prix Robert Papin (Gr2) 17 - 9. Le Gr1 pour les 2ans sur 1.400m était le Prix de la Salamandre, remplacé par le Prix Jean-Luc Lagardère de 2001 à 2014, avant de passer le témoin au Critérium International. Le reste d’Europe est franchement devant, à 17 - 7. Mais sur le mile, la France reprend enfin l’avantage : elle mène 28 - 22. Et dans le Critérium de Saint-Cloud, on est à 15 - 9.

Les courses des 2ans ont évolué. On peut penser qu’il s’agit d’un problème de distance, mais c’est plus que ça. Lors des vingt-cinq ans qu’on peut appeler l’époque Boutin, entre 1970 et 1994, les Français ont gagné centre trente et un Grs1 pour 2ans. Et lors des vingt-cinq ans suivants, seulement soixante-quatre… Moins de la moitié.

Comme expliquer cette disette ? Avant, c’était un autre sport, les voyages étaient moins fréquents, et les Anglo-irlandais tournaient sept fois leur langue dans la bouche avant de venir défier les chevaux des Français, chevaux qui avaient alors la réputation d’être plus précoces… La culture de l’entraînement tricolore a changé, on donne plus de temps aux jeunes chevaux. Et dans le même temps, l’Angleterre et l’Irlande ont développé ce segment. Les plus vieux n’ont pas oublié Jack Berry, l’homme à la chemise rouge, qui gagnait plus de cent courses par saison avec ses 2ans et a créé un métier : entraîneur de juniors !

Wesley Ward et les juniors de Royal Ascot. L’argent est toujours le nerf de la guerre, et pour les jeunes entraîneurs qui ne disposaient pas de la même puissance de feu que celle des grands professionnels, les 2ans et la vitesse étaient le chemin pour se lancer dans le métier. Cette école a pris sa place. Pour les petits propriétaires, il est presque impossible de rivaliser dans les Grs1 avec les superpuissances. Une victoire à Royal Ascot est le rêve de tous les propriétaires en Angleterre et à ce jeu, les courses des 2ans restent la voie plus simple. Car même dans les handicaps, on peut tomber sur des chevaux de grandes maisons bien cachés au poids. Wesley Ward a bien compris ça. Il s’est spécialisé dans la formation de 2ans précoces et, depuis 2009, il a envoyé ses juniors à Royal Ascot. L’Américain a gagné quatre fois les Queen Mary (Gr2), deux fois les Norfolk (Gr2) et les Windsor Castle (L), les trois courses sur 1.000m, et il est à zéro dans les Coventry (Gr2), les Albany (Gr3) et les Chesham (L) sur 1.200m et plus. Aux États-Unis, mi-juin, les 1.200m sont le bout du monde. Pour rallonger, il attend le Prix Morny… qu’il a gagné trois fois en quatre essais, avec une seule défaite en 2014 avec Hootenanny (Quality Road).

Campanelle, une européenne aux États-Unis. L’élevage en Angleterre et en Irlande a suivi cette tendance. Il y a vingt ans, on ne pouvait même pas imaginer des étalons de pure vitesse et de précocité proposés à 65.000 €, comme c’est le cas de Kodiac (Danehill), le père de la lauréate du Prix Morny 2020. Il faut souligner que notre américaine à Deauville est en réalité une européenne à Deauville. Sa mère, Janina (Namid), a gagné une Listed en Angleterre pour le cheikh Hamdan Al Maktoum, et la deuxième mère, Lady Dominatrix (Danehill Dancer), avait remporté son Gr3 à Newbury. Les éleveurs ont beaucoup travaillé pour arriver à ce produit pas trop aimé dans le passé. Les femelles du segment vitesse-précocité sont de moins en moins croisées à l’extrême, avec des étalons de tenue.

La suite dans notre édition de demain…

 

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