Hervé Morin : « Chachnak progresse… Et il va courir l’Arc ! »

Courses / 19.09.2020

Hervé Morin : « Chachnak progresse… Et il va courir l’Arc ! »

Hervé Morin : « Chachnak progresse… Et il va courir l’Arc ! »

Il a gagné les Champion Stakes (Gr1) avec Literato. Sa casaque est montée sur un podium classique. Et avec Chachnak, il aura un élève au départ de l’Arc. Hervé Morin vit un rêve éveillé et il nous a expliqué pourquoi…

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. - Chachnak va-t-il courir le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1) ?

Hervé Morin. - Oui, il va le courir. Le poulain n’a jamais aussi bien travaillé. Ce n’est pas un cheval précoce. Chachnak (Kingman) progresse de course en course. À 2ans, il a gagné deux fois mais sur sa qualité. Pas sur sa précocité.

Va-t-il tenir ?

Certes, son papier n’est pas celui d’un cheval de 2.400m. Mais dans le Prix la Force (Gr3), il avait terminé très vite après avoir été débordé. Et sa fin de course était celle d’un cheval d’au moins 2.000m.

À l’entrée de la ligne droite, il était à cinq longueurs des autres. Il termine pourtant troisième. Chachnak a ensuite gagné le Prix de Guiche (Gr3). À 300m du but, il allait comme pour s’imposer de trois longueurs. Mais il n’a finalement gagné que d’une demi-longueur. Nous avons alors provisoirement revu notre jugement, en nous disant que les 1.800m étaient finalement et probablement sa bonne distance.

Sauf que dans le Prix du Prince d’Orange (Gr3), il a fait toute la descente comme un cheval qui tient les 2.400m. Il a pris l’avantage à 400m du poteau et il est allé jusqu’au bout. Sur 2.000m à ParisLongchamp, c’est difficile. L’écart à l’arrivée est minime, mais en descendant de cheval, Mickael Barzalona nous a dit qu’il en avait encore sous la pédale…

Qu’est-ce que cela représente de courir une telle épreuve ?

Nous ne serons pas favoris. Mais il a sa place au départ. J’ai déjà eu la chance de voir ma casaque dans cette grande course [septième avec Prince Gibraltar en 2014, ndlr]. Et j’ai absolument tout soigneusement conservé : le programme, les photos... absolument tout ! Mais avec un cheval élevé à la maison, c’est encore plus fort. Il faut oublier le Prix du Jockey Club (Gr1) de Chachnak. Il n’a pas trouvé le passage. Face à des sujets de Gr1, cela ne pardonne pas. En descendant de cheval, Eddy Hardouin nous a dit qu’il aurait pu terminer entre la troisième et la cinquième place. Sa victoire dans le Prix du Prince d’Orange (Gr3) en atteste.

En cas de victoire, qu’est-ce qui procure la plus grande satisfaction : être éleveur ou être propriétaire ?

L’idéal c’est d’être les deux, et dans ce cas, c’est le kiff total ! Le fait que cela soit si difficile de gagner rend les victoires d’autant plus fortes. Élever, c’est très dur. La sœur de Chachnak par Le Havre (Noverre) ne courra jamais. Elle s’est accidentée après la victoire de son frère dans le Prix du Prince d’Orange (Gr3). Son avenir est donc au haras. Il faut donc profiter des bons moments pour compenser les difficultés de la vie de l’élevage…

D’ailleurs Chachnak n’a pas trouvé preneur sur le ring d’Arqana ?

Avant les ventes, tout le monde pensait qu’il allait atteindre une grosse somme. Kingman (Invincible Spirit) était déjà très populaire. Finalement, après la vacation, je me retrouve avec un poulain racheté 90.000 € sur le ring. C’est alors que Jean-Pierre Dubois est venu me voir, en me disant qu’il lui plaisait. Il en a donc pris la moitié et nous l’avons confié à Fabrice Vermeulen. Monsieur Dubois m’a battu avec Stacelita (Monsun) dans le Diane, alors cette fois, je me suis associé à lui !

Suite aux victoires de Groupe de Chachnak, nous avons eu des sollicitations pour le vendre. Il est inscrit à la vente de l’Arc. En fait, nous hésitons beaucoup. Surtout que Jean-Claude Rouget pense qu’il sera encore meilleur l’année prochaine à 4ans.

Quelle est l’idée derrière le croisement de Chachnak ?

Je voulais un étalon capable d’apporter de la précocité. Car sa mère Tamazirte (Danehill Dancer) n’en avait pas. Et j’ai toujours été impressionné par le changement de vitesse de Kingman. Enfin, je voulais changer de courant de sang. Tamazirte a eu des produits par Pivotal (Polar Falcon), Galileo (Sadler’s Wells), Manduro (Monsun), New Approach (Galileo), Iffraaj (Zafonic)… Et même si Into the Mystic (Galileo), lauréate des River Memories Stakes (L) et troisième des Megahertz Stakes (Gr3), était bonne, la jument n’avait jusqu’alors pas donné un cheval à la hauteur de sa propre qualité. Avec Chachnak, nous avons utilisé une autre lignée mâle… et cela a fonctionné. Je l’ai élevé en association avec l’écurie du Loup (Éric Pokrovsky) avec qui j’étais déjà associé sur la carrière de sa mère en course, mais également sur Literato. Mais à présent, Tamazirte m’appartient à 100 %.

C’est une jument qui n’a coûté que 40.000 € – à l’amiable – lors de la breeze up d’Arqana. Pourquoi si peu ?

Elle est passée sur le ring l’année où les Danehill Dancer (Danehill) commençaient à sortir, mais sa production n’avait pas encore la cote qu’on lui a connue ensuite. L’étalon avait deux 2ans au catalogue et j’en avais parlé à Jean-Claude Rouget. Letteratura (Danehill Dancer) nous a coûté 50.000 € et je l’ai fait courir en association avec Enrico Ciampi. Elle a gagné une course "B" et s’est classée quatrième de Gr3. L’autre, c’était Tamazirte ! Elle s’est classée quatrième en débutant à Saint-Cloud dans une course remportée par Celimene (Dr Fong), future double lauréate de Groupe. Elle a ensuite fait sensation à Cagnes-sur-Mer avant de confirmer en février à Deauville. Après sa victoire dans le Prix de la Grotte (Gr3), elle a été battue pour la victoire par deux très bonnes pouliches dans les classiques : Elusive Wave (Elusive City) dans la Poule et la championne Stacelita dans le Diane ! Nous avons reçu une offre et mon associé Monsieur Rabineau a souhaité se retirer… J’ai donc racheté une partie supplémentaire et Éric Pokrovsky a acquis les 25 % restants. Deux fois placée de Gr1, Tamazirte s’est classée dernière du Prix de la Nonette (Gr2), pour sa rentrée, à cause d’une montée très peu inspirée, sans pouvoir placer sa formidable accélération. Une énorme déconvenue. Elle a terminé sa carrière en remettant les pendules à l’heure grâce à sa victoire dans le Qatar Prix Daniel Wildenstein (Gr2). Pour cause de coliques, elle n’a pas été revue en piste. Direction le haras.

Pourquoi avoir refusé toutes les offres pour Tamazirte ?

À l’époque, j’étais éleveur depuis peu de temps et je rêvais d’avoir une telle poulinière au haras. Je n’avais pas encore conscience à quel point cette activité est difficile. Depuis, j’ai eu l’occasion de m’en rendre compte ! J’imaginais alors qu’avec une pouliche de Gr1, saillie par les meilleurs étalons, j’allais nécessairement obtenir de très bons chevaux. Mais ce n’est pas aussi simple que cela. C’est une jument adorable, un véritable mouton. Elle est en face de moi au moment où je vous parle.

Pourtant, le bilan de votre jeune élevage est bon, avec des black types tous les ans…

J’ai créé le haras après l’argent de la vente de Literato en 2008. La première véritable génération de 2ans de l’écurie la Vallée Martigny a débuté en 2010. Cette année-là, nous avions cinq 2ans en course, dont trois black types : Garrogorille (Rock of Gibraltar), Childa (Duke of Marmalade), troisième du Prix du Conseil de Paris (Gr2) et Altérité (Literato). Cette dernière s’est classée troisième du Prix Marcel Boussac (Gr1). À 3ans, elle a gagné les Garden City Stakes (Gr1), elle est montée sur le podium du Prix Saint-Alary, des Queen Elizabeth II Challenge Cup Stakes et de la Breeders' Cup Filly & Mare Turf (Grs1). Depuis 2012, nous avons presque tous les ans sorti au moins un black type. Mais 2019, malgré les performances de Grey Mystere (Lethal Force), n’a pas été une bonne année.

Combien avez-vous de poulinières ?

Une douzaine sur approximativement 70 hectares. J’ai notamment Tamazirte et deux de ses filles. La mère est pleine de Le Havre. Par le passé, j’ai acheté des juments très cher, plus sur le papier que sur la performance. Cela n’a pas forcément été très fructueux. Néanmoins, je recherche des poulinières ayant un très bon "fond de papier". Ana Luna (Dream Well), la mère d’Alterite, vient d’une famille très vivante dont il sort en permanence de bons chevaux.

Chill (Verglas), qui m’a donné trois black types, avait gagné le Prix Finlande (L) sous les couleurs de Robert Bousquet. Hamida (Johannesburg), quatrième de Listed, avait remporté trois courses pour la même casaque. Avec Robert Bousquet, nous nous entendions bien. Au printemps, il m’avait dit qu’il voulait partager ces deux pouliches avec moi le jour où mon haras serait sur pieds. L’année suivante, autour d’un verre, il m’a alors dit qu’il ne verrait pas les produits de ces pouliches à cause d’un cancer incurable. Le plus bel hommage rendu à sa mémoire, c’est que les deux juments ont bien produit. Malheureusement, Chill est morte au poulinage. Et avec le recul, je me rends compte que je l’ai plusieurs fois mal croisée, avec de bons chevaux de course qui se sont révélés décevants au haras. Malgré cela, elle a bien produit et j’ai gardé certaines de ses filles.

J’aime beaucoup Creamcake (Mr. Greeley), qui vient d’une bonne souche du Mézeray. Elle m’a donné Grey Mystere et une bonne Territories (Invicible Spirit) née en 2019.

J’ai acquis à réclamer une pouliche au physique peu avenant, mais avec un bon papier : Addicted Love (Lope de Vega). Elle a néanmoins gagné deux courses. La famille est en train de se réveiller avec Mageva (Wootton Bassett) ou encore Light Breeze (Kodiac).

En tant que président du conseil régional de Normandie, quel regard portez-vous sur l’évolution du centre d’entraînement de Deauville ?

Six entraîneurs qui y sont installés ont présenté des chevaux avec des résultats au niveau Groupe ces deux dernières années. C’est remarquable. La Normandie, c’est le cœur de la filière en France. Quand un étranger lance un élevage dans notre pays, c’est en Normandie. La région est en train de mettre le paquet pour renforcer encore cette attractivité. Le CIRALE devient un pôle sans équivalent. Nous avons investi 40 millions d’euros. C’est un centre de formation de vétérinaires, mais aussi de recherche qui fait référence. Il a aussi vocation à accueillir des start-up et des entreprises du secteur. Et si vous ajoutez LABEO, nous sommes en train de voir émerger en Normandie un cluster de référence sur le cheval. Au niveau mondial.