Qatar Prix de l’Arc de Triomphe : Objectif atteint

Courses / 05.10.2020

Qatar Prix de l’Arc de Triomphe : Objectif atteint

Objectif atteint

C’est fait. Jean-Claude Rouget a remporté le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe. Pour la première fois de sa carrière, il a axé toute la saison d’un cheval sur cet unique objectif. Et Sottsass (Siyouni) a passé le poteau en tête…

Par Adeline Gombaud

Jour de Galop. - Comment vous sentez-vous au lendemain d’avoir remporté le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe ?

Jean-Claude Rouget. - Je suis comme dégagé d’un challenge que beaucoup de monde espérait que je réussisse, mes amis, le personnel de l’écurie… Je ne pensais pas le faire si tôt ! Gagner un Arc, c’est tellement difficile. Il faut que votre cheval arrive à son top de forme pour la course. Il faut aussi que vos rivaux les plus dangereux soient un peu en dessous le jour J.

Cette année, donc, toutes les planètes se sont alignées pour que Sottsass s’impose ?

Je pense que nous avons gagné parce que cela fait un an que nous ne visons que cette course. Le cheval a été gardé à l’entraînement à 4ans, après sa troisième place dans l’Arc 2019, pour tenter de remporter l’édition 2020. Il fallait aussi qu’il gagne un Gr1 à 4ans pour sa carrière d’étalon, ce qu’il a fait dans le Prix Ganay, même si ce jour-là, il ne m’a pas vraiment plu.

En tant qu’observateurs extérieurs, nous avons parfois douté de revoir cette année le Sottsass qui nous avait enthousiasmés à 3ans. Avez-vous eu ce sentiment vous aussi ?

Lors de ses deux dernières sorties, dans le Prix Gontaut-Biron puis dans les Irish Champion Stakes, il n’y avait pas d’inquiétude pour moi. À Deauville, c’était une rentrée, il avait besoin de cette course. En Irlande, oui, j’étais un peu déçu de ne pas être troisième, mais je ne pensais pas gagner. Je ne voulais pas le courir dans le Foy. Ce n’était pas valorisant pour sa carrière d’étalon, et cela impliquait de le courir deux fois sur 2.400m à trois semaines d’intervalle. Cela ne me plaisait pas. Même si le déplacement en Irlande n’était pas simple, car mon staff n’a pas pu s’y rendre — je remercie d’ailleurs le personnel de Coolmore qui en a pris soin — la course avait plus de sens. Le cheval a voyagé en avion, il n’a quasiment pas perdu de poids… Cela l’a vraiment fait monter en pression en vue de l’Arc. Le résultat dimanche a prouvé que c’était la bonne option.

Pour sa première course de l’année, dans le Prix d’Harcourt, Sottsass a pourtant été franchement décevant…

À chaud, j’ai pensé qu’il manquait vraiment de condition. Mais nous nous sommes rendu compte à froid que le cheval avait une douleur musculaire dans la fesse, ce qui l’avait empêché de pousser derrière. C’est pour cette raison qu’il est resté sans réaction à 400m du poteau. Certains observateurs ont d’ailleurs noté qu’il n’était pas 100 % carré avant la course. Je ne l’ai pas vu, sinon, bien sûr, il n’aurait pas couru…

Il y a quelques années, vous nous disiez que l’Arc n’était pas une obsession pour vous, et vous avez confirmé dimanche en conférence de presse que le plus important restait de gagner des classiques…

L’Arc n’est pas une obsession en effet, comme je vous l’expliquais, mais si ça l’était, ce n’est pas pour ça qu’il serait plus facile à gagner ! Je suis ravi de l’avoir remporté. J’aurais été déçu de finir ma carrière sans une victoire dans l’Arc. À présent, c’est une chose acquise. Mais c’est vrai aussi que j’ai toujours entraîné (et même acheté) pour gagner des classiques, les courses qui sélectionnent les meilleurs éléments de la race. Mes chevaux avaient la réputation d’être un peu "cuits" à l’automne. Il est vrai qu’il fut un temps où je les attaquais de bonne heure, pour prendre de l’avance sur mes confrères parisiens qui ne bénéficiaient pas du même climat que moi. Et quand un 3ans est amené au top pour le printemps, il arrive souvent qu’il soit passé de forme en automne. Regardez mes précédents partants dans l’Arc : dans leur grande majorité, c’étaient des 3ans. Je pense que pour gagner un Arc, je me répète, il faut un 4ans ou un 5ans que l’on préserve pour cela. Il y a aussi le fait qu’aux ventes, j’achète plutôt des yearlings pour faire des chevaux de 1.600 ou 2.000m, des chevaux pour gagner les classiques. Sottsass était né pour être performant de 1.600 à 2.000m. Avec le temps, c’est devenu un cheval de 2.400…

Sottsass est d’ailleurs devenu le premier gagnant du Jockey Club sur 2.100m à s’imposer l’année suivante dans l’Arc. Alors, ce Jockey Club sur 2.100m, bonne ou mauvaise chose ?

Au moment de la réforme, j’étais 50 % pour 50 % contre. Avec plus de recul, et en analysant les résultats au haras des gagnants de Jockey Club sur 2.100m versus ceux du Derby d’Epsom, il est évident que cette décision était la bonne ! Édouard de Rothschild a été futuriste. Génétiquement, les chevaux de 1.600 à 2.000m sont meilleurs que les chevaux de tenue. Et puis des Groupes 1 sur 2.400m, le programme européen n’en manque pas…

Cette année, on a d’ailleurs eu un Grand Prix de Paris en septembre, en raison du Covid. Faut-il le laisser à cette place ?

Cela serait une très bonne chose ! En juillet, les chevaux ont besoin de se reposer. Cela devrait être un mois de transition, avec des courses d’un niveau un peu inférieur aux Grs1. Le programme tel qu’il a été fait cette année, avec le Hocquart en août, le Grand Prix de Paris en septembre, puis l’Arc si votre cheval est assez bon, me semble très cohérent.

Sottsass va-t-il courir la Breeders’ Cup Turf ?

La décision a été prise aujourd’hui, lundi : il rentre au harasJe suis content qu’il sorte par la grande porte ! Je ne pense pas que le tracé de Keeneland aurait convenu à ce cheval à grande action.

Est-ce que le fait d’avoir installé une partie de votre effectif à Deauville a joué dans votre victoire ?

Je le faisais déjà avant d’ouvrir mon écurie à Deauville. Les chevaux que l’on préparait pour l’automne restaient à Deauville après le meeting. Mais il est évident que cette base deauvillaise est une bonne chose. À la longue, il y avait dans mon équipe une usure liée aux voyages. Pour les chevaux, la récupération était aussi moins bonne.

En conférence de presse, vous avez eu un mot pour Aidan O’Brien, privé d’Arc pour cause de contamination alimentaire. Vous avez, vous aussi, connu un coup dur avec le virus qui a touché votre écurie en 2017. Ces aléas, c’est ce qui rend votre métier aussi dur ?

J’ai beaucoup d’estime pour Aidan O’Brien et pour John Gosden. J’étais déçu pour John qu’Enable coure ainsi. Pour Aidan, c’est navrant. Ce sont des choses qui ne devraient pas arriver. C’est une tuile énorme, c’est le travail de toute une équipe jetée à la poubelle… Ce que j’ai connu était différent, même si ce virus, c’était la faute à pas de chance. C’est toute une génération qui a été sacrifiée, et la raison pour laquelle on a fait une mauvaise année 2018.

Vous devriez être à la fin d’année tête de liste des entraîneurs, pour la troisième fois de votre carrière. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Même sans cet Arc, nous faisons une année positive. Nous étions bien armés, et nous n’avons pas eu de casse au niveau des meilleurs éléments. André Fabre en a eu plus, je pense. On sait que les courses de ce week-end sont capitales dans l’obtention du titre. En 2014, quand André était deuxième de l’Arc avec Flintshire, je l’ai bien compris. Avant l’Arc, j’avais 300.000 € d’avance sur lui. Deux jours plus tard, et alors même qu’il n’avait pas gagné l’Arc, je me suis retrouvé 800.000 € derrière ! Ce titre, c’est une grande satisfaction pour toute l’équipe. Et de devancer un professionnel comme André Fabre, cela donne encore plus d’importance au titre. Quand j’ai vu Persian King dans le rond, j’étais ébahi. Le cheval était magnifique. Et quel travail aussi le matin : le cheval n’a pas tiré un mètre. Je crois seulement que Sottsass a plus de tenue que lui. Il l’avait déjà montré dans le Jockey Club.

La semaine dernière, vous publiiez dans nos colonnes une tribune libre sur la compétitivité des chevaux français. Les résultats de l’entraînement français au cours du week-end n’ont pas fait évoluer votre pensée ?

Pas du tout, et notamment parce que les courses ont été amputées de plusieurs concurrents étrangers. Mais ce n’était pas les résultats que je mettais en avant. C’était la qualité des chevaux présents dans les boxes de meilleurs professionnels de chaque côté de la Manche. J’aurais pu citer aussi le nombre de professionnels ayant 50 yearlings ou plus dans leurs boxes à la fin de l’année. J’avais calculé ce chiffre il y a quelques années : 7 en France, 40 en Angleterre ! Il faut des courses pour toutes les catégories, mais un cheval en 20 de valeur ne doit pas gagner plus qu’un gagnant de maiden à 2ans ! J’irais même plus loin. Pour moi, France Galop devrait limiter le nombre de courses par cheval et par an, disons à 15, et au cours de la carrière du cheval. Mettons 90 courses au total. Cela reste large. Et un cheval qui n’aurait pas pris une allocation en six courses ne devrait plus avoir le droit de courir. Cela serait une défense du parieur, car on sait que certains jouent des numéros, mais aussi une défense de l’animal ! Un jour, les animalistes vont nous tomber dessus. On a réduit le nombre de coups de cravache. C’est bien, mais il faut aller plus loin. Voir de très vieux chevaux continuer à courir tous les dimanches, c’est un désastre. Ou alors, créons carrément une filière amateur, où les gens feraient ça pour leur plaisir et avec des allocations moindres.