Renée-Laure Koch, les réflexions d’une grande femme de cheval

03.11.2020

Renée-Laure Koch, les réflexions d’une grande femme de cheval

Avec Natalma Al Maury, l’éleveur et propriétaire a créé la surprise dans l'Afac French Arabian Breeders' Challenge Sprint (Gr2 PA). Depuis le haras du Maury, elle nous a confié la genèse de ce succès.

The French Purebred Arabian. – Natalma Al Maury était un outsider dans ce Groupe. Pourquoi avoir décidé de courir ?

Renée-Laure Koch. – Cela fait quelque temps que nous pensions à raccourcir la pouliche.

No Risk Al Maury (Kesberoy), le propre frère de sa deuxième mère, avait couru sur une large palette de distances. Mais chaque fois qu’il a été battu, c’était au-delà de 1.600m

Natalma Al Maury est très signée par Dahess (Amer). Or je trouve que cet étalon a le physique d’un cheval de vitesse. Même si lui-même a gagné sur toutes les distances. Tout comme ses produits. Natalma Al Maury, comme son père, est donc faite en cheval "vite".

En outre, sur 1.900m et plus, je trouvais qu’elle ne parvenait pas à son placer son "coup de rein" pour finir ses courses. Dès lors, nous avons décidé de la raccourcir.

À San Sebastian, elle a trouvé une course vraiment fausse. Ils sont allés au galop de chasse sur 1.500m. Et au final nous n’avions rien appris. Nous avions malheureusement enfermé Alexandre Gavilan dans les ordres et il l’a montée comme nous l'avions demandé. C’est-à-dire à l’arrière. La pouliche s’est défendue et dans cette course manquant de train, elle a été battue.

Le 22 septembre, Natalma Al Maury avait deux options : l’Afac French Arabian Breeders' Challenge Sprint (Gr2 PA), sur 1.400m, et un engagement bien plus facile, mais sur 1.900m, le Prix Nedjari - Wathba Stallions Cup. Nous en avons beaucoup discuté, Olivier Trigodet et moi-même. Et nous avons donc privilégié la distance. Tout en sachant que nous avions décidé de demander à son jockey de la monter pour elle-même, sans se soucier de l’opposition, et ce malgré la grande qualité de ses adversaires. Je pense notamment à un très bon cheval comme Deryan (Mahabb) : si nous avions galopé dans le sillage de ce dernier, avec sa pointe de vitesse, il aurait impossible de le battre… Dans le Groupe, Alexandre Gavilan a monté à la perfection. Il est passé dans un trou de souris au moment idéal et la pouliche a bien résisté au retour de Deryan [lauréat de la President of the UAE Cup - Coupe d'Europe des Chevaux Arabes, Gr1 PA, au mois de juin, ndlr] Il faut savoir être patient avec les chevaux et apprécier ces victoires !

Quel est son avenir ?

Ce n’est pas une femelle précoce. En plein progrès, elle devrait retourner à l’entraînement l’année prochaine. Elle est âgée de 4ans et n’a couru que six fois.

Alexandre Gavilan pense qu’elle pourra être rallongée car elle est facile et on peut la cacher. Mais pour l’instant, nous voulons la laisser sur 1.400m et 1.600m.

Cette victoire de Groupe, c’est celle d’une équipe. Le dialogue avec l’entraîneur et le jockey, c’est primordial. C’est essentiel pour l’amélioration de l’élevage.

Pourquoi avoir croisé Dahess et No Worry Al Maury, la mère de Natalma Al Maury ?

Tout le monde a sa propre manière d’envisager l’élevage. De mon côté, j’accorde beaucoup d’importances aux origines. Le croisement de Dahess sur No Worry Al Maury fait apparaitre un inbreeding en 4x4 sur Nevadour (Ourour).

Dahess est un cheval avec beaucoup de force dans le dos, une qualité qui lui vient de son ascendance maternelle. Je me souviens très bien de Rubis de Carrère (Elaborat et Nevadour) : il avait la même attache de dos que Dahess.

Quand un cheval a un bon dos, cela atteste d’un bon fonctionnement entre l’avant et l’arrière de l’animal.

Nous vivons dans un monde en plein changement. Y compris dans la manière d’entraîner. Les entraîneur ont moins de temps, il faut que les chevaux rentrent dans un moule. Et ceux qui ont un physique facile sont considérablement avantagés dans ce contexte.

Parmi les chevaux "un peu longs", avec moins de force dans le dos, certains sont vraiment très bons… mais cela ne facilite pas le travail de l’entraîneur.

J’essaye donc de produire des chevaux plus faciles dans le physique, mais aussi dans le mental. Avant, j’avais des chevaux avec beaucoup de sang. Mais je me rends compte qu’il n’en faut pas exagérément.

L’évolution du marché favorise aussi les chevaux plus précoces. C’est un élément à prendre en compte dans les croisements. Il est coûteux d’attendre les tardifs. Je pensais même qu’il allait devenir très difficile de gagner avec un cheval ayant débuté à 4ans. Mais Olivier Trigodet m’a prouvé le contraire avec Natalma Al Maury ! La pouliche montrait de la qualité, tout en nous faisant comprendre qu’il fallait l’attendre un peu…

Traditionnellement, on sélectionne les pur-sang arabes à 3ans en France. Selon vous, est-ce décisif dans la réussite de l’élevage français ?

Je ne sais pas. Les pur-sang arabes sont souvent tardifs et parmi ceux qui courent à 3ans, certains ne sont plus revus en compétition. Mais c’est aussi lié à la génétique. On voit des lignées qui produisent de bons 3ans. On peut penser à la famille de Bergeronnette (Djouran).

Du côté des étalons, Mister Ginoux (Amer) est un bon exemple. Ce sire est issu de Nacrée Al Maury (Kesberoy), une jument que j’ai élevée. Or la précocité n’est pas franchement la qualité première de mon élevage. Il y a bien sûr des exceptions comme Sylvine Al Maury (Munjiz), mais elle était très marquée par son père. Dès lors, dans le cas de Mister Ginoux, il y a deux explications possibles. Soit c’est Amer (Wafi) qui apporte cette précocité. Soit c’est ma méthode d’élevage qui ne produit pas précoce.

C’est une question que je me pose depuis quelques années. Il ne faut négliger aucun détail à l’élevage. Et dès lors, j’ai placé des poulains au haras de Saint-Vincent, chez Thierry Dalla Longa. Ce sont des terres différentes [là où le grand Djerba Oua (Dragon), quadruple lauréat à 3ans, a été élevé dans les années 1940]. Et il a travaillé chez moi. Je sais que nous partageons la même vision. Un lot de mâles qui vient de partir au débourrage était à Saint-Vincent depuis le sevrage. Une fois en course, nous pourrons comparer la précocité de ceux élevés au haras du Maury avec celle des sujets élevés au haras de Saint-Vincent.

Sur le plan commercial, la précocité est une qualité. Mais sur celui de l’amélioration de la race, ce n’est pas une certitude absolue. En revanche, je suis certaine que deux choses ont permis aux français de tirer leur épingle du jeu : le professionnalisme allié à la connaissance de la race. Je me rends compte que les entraîneurs sont de plus en plus professionnels.

Natalma Al Maury a pour troisième mère Nectarine Al Maury. La descendance de cette dernière connaît une réussite tout à fait remarquable. Déjà deux de ses filles ont donné des gagnants de Gr1, avec Mister Ginoux, Lady Princess ou encore No Problem Al Maury.

Absolument. Mais le mystère de l’élevage, c’est que Nectarine Al Maury (Baroud III) avait plusieurs sœurs et qu’elles n’ont pas toutes atteint le même niveau de réussite au haras. Peut-être que celles qui n’ont pas connu la réussite en première génération seront les grand-mères de bons chevaux ? J’en suis convaincue. Nectarine Al Maury était un peu à part au niveau physique. Plus légère, mais avec beaucoup d’expression… et beaucoup de personnalité. Autant de qualités qu’elle a transmises.

La lignée de Nectarine Al Maury a aussi réussi chez d’autres éleveurs. Et ceci est très important. Il faut que les personnes qui viennent vous acheter un cheval de course ou une jument puissent connaître à leur tour le succès. Ma meilleure publicité, ce sont mes clients.

Par ailleurs, notre métier est difficile. Et quand je vois un bon cheval, je suis toujours contente pour son éleveur. Ce qui arrive aux Dell’Ova avec Hadi de Carrère (Nieshan), c’est formidable. Ce sont des gens qui "bossent".

Le nom de Natalma Al Maury fait référence à la grande jument américaine qui a donné naissance au chef de race Northern Dancer. Pourquoi l’avoir nommée ainsi ?

Chaque fois que je donne le nom d’un illustre pur-sang anglais à un pur-sang arabe… j’ai une pensée pour Jean-François Bernard. C’est lui qui m’avait conseillé de le faire, car cela donne souvent de bons chevaux ! J’en parlais souvent avec lui et cela nous faisait sourire. Les chevaux, c’est aussi une aventure humaine. Natalma Al Maury n’est pas grande, mais elle est très belle, bien d’aplombs, avec quatre bonnes pattes.

On imagine qu’il est difficile de refuser les offres pour une telle jument ?

Effectivement. Avec le Covid, il est difficile d’avoir de la visibilité sur l’année 2021. Et notamment sur le fait de pouvoir voyager pour lui bâtir un programme si nous ne la vendons pas. L’élevage, c’est une entreprise, et comme toutes les entreprises, il faut des rentrées d’argent. J’aimerais la garder pour en faire une poulinière, mais ce n’est pas gravé dans le marbre. Sa mère, No Worry Al Maury (Dormane), était à l’entraînement chez Jean-François Bernard. Et elle aussi était tardive. Autant je ne peux pas dire que je ne vendrai pas la fille, autant je suis certaine de garder la mère. Pourtant j’ai eu de nombreuses offres pour No Worry Al Maury. Mais si je vends mes bonnes poulinières, serais-je toujours éleveur ? Elles représentent le trésor du haras et ne sont pas à vendre. Quel que soit le prix.

Vos meilleurs chevaux de course auraient-ils été aussi bons en endurance ?

J’en suis convaincue. Et depuis longtemps. J’ai fait partie des premières personnes à sortir des chevaux de course en endurance. Les résultats ont été au rendez-vous. La course est un très bon moyen de sélection et les lignées ainsi façonnées sont excellentes. Un bon cheval de course à un bon cœur et de bonnes jambes. Autant de qualités nécessaires pour l’endurance. Mais ils n’ont pas systématiquement de bons pieds. Or ce dernier point est une question de gestion du cavalier et du maréchal. À la finale d’Uzès des jeunes chevaux d’endurance, mes deux représentants étaient équipés de fers duplo [Mistral Al Maury (No Risk Al Maury) et Fuego Al Maury (Zippy Al Maury)] Le plastique absorbe remarquablement bien les ondes de choc lorsque l’on galope sur des terrains durs ou sur la route. On voit très clairement la différence au bout de 160km au niveau articulaire. Pour en revenir à la finale d’Uzès, les chevaux ont été équipés de fers duplo aux quatre pieds 15 jours avant la compétition. Il y a un temps d’adaptation. Mais cela a fonctionné. Ils ont été labellisés Élite [soit la mention la plus élevée]

L’endurance m’a beaucoup appris, en particulier sur ce qu’on peut demander à un cheval. Ce sport, lorsqu’il est bien pratiqué, est vraiment magnifique. C’est un univers où l’on réfléchit beaucoup aux questions de ferrure, d’entraînement, de gestion de l’effort… c’est passionnant.

Parfois, vous donnez leur chance à des poulinières qui ne sont pas au-dessus du lot sur le papier. Et cela fonctionne. Je pense par exemple à Si Cruelle Al Maury (Djou Said) ou encore à Melody Al Maury (Way to Go). Pourquoi utiliser ce type de juments qui n’ont pas un papier commercial ?

En travaillant avec le cheikh Mohammed Al Maktoum ou encore Alfred Lefèvre, j’ai eu la chance de voir passer un nombre très important de chevaux arabes. J’ai emmagasiné beaucoup de souvenirs et parfois, une jument m’évoque quelque chose, de façon indescriptible. Dans certains cas, cela fonctionne. D’autres fois non. En tout cas, il faut aller au bout de son idée, à l’élevage comme en compétition. Même si cela peut paraître un peu fou. L’anglo-arabe Vite et Beau (Khanjerlion) avait couru trois fois en plat. Et au départ, en endurance, il était tendu. On me disait qu’il n’obtiendrait jamais de résultats. Mais avec le temps, il est devenu un champion, en particulier sous la selle du cheikh Mohammed. Or, si j’ai persévéré avec Vite et Beau, c’est justement car je n’ai pas voulu abandonner mon idée dès la première course : nous avons pris le temps de comprendre pourquoi il était tendu [et notamment en l’accoutumant aux conditions particulières des départs des courses d’endurance].