Jim Bolger : « Je ne recommande à personne de suivre mon modèle économique »

Élevage / 13.11.2020

Jim Bolger : « Je ne recommande à personne de suivre mon modèle économique »

C’est l’homme du moment. Jim Bolger fascine les éleveurs et les entraîneurs du monde entier. Sa vie est celle d’un ascète, mais elle est jalonnée de paris d’une audace déconcertante.

Par Adrien Cugnasse

La légende est repartie. Fidèle à sa réputation, Jim Bolger a fait un retour fracassant sur le devant de la scène. Au début du mois de novembre, Twilight Payment (Teofilo) a gagné la Melbourne Cup (Gr1). Bolger l’a élevé puis vendu après une victoire de Groupe. Fin octobre, Mac Swiney (New Approach), dont il est l’éleveur, l’entraîneur et le propriétaire, a remporté le Futurity Trophy (Gr1). Enfin, il a élevé Gear Up (Teofilo), lauréat du Critérium de Saint-Cloud (Gr1). Ce dernier a été vendu en tant que yearling. On ne trouve pas plus Irlandais et plus accueillant que Jim Bolger. Il a accepté de lever le voile sur une petite partie de sa réussite.

Jour de Galop. – Selon vous, quand on a un budget limité, quels sont les critères prioritaires à regarder chez une poulinière ?

Jim Bolger. – En premier, le pedigree. Puis, dans un deuxième temps, le modèle et les performances, avec le même niveau d’importance.

Vous êtes l’un des premiers à avoir utilisé Galileo avec succès. Étiez-vous alors inquiet du fait qu’il n’était pas black type à 2ans ?

Non, je ne l’étais pas. Et ce pour une raison très simple. J’étais à Leopardstown lors de ses premiers pas au mois d’octobre de ses 2ans. Ce jour-là, il avait gagné de 14 longueurs. C’était un maiden, mais sa valeur était celle d’une course black type. Le fait de voir de ses propres yeux un cheval gagner, le fait de pouvoir apprécier le style de sa victoire, c’est primordial. Et c’est la même chose pour les chevaux que j’entraîne. Certains n’ont pas l’occasion de reproduire en piste ce qu’ils montrent le matin. Mais, en tant qu’éleveur, sur la foi de ce que j’ai pu voir à l’entraînement, je leur donne une chance.

Comment abordez-vous la saison de monte 2021 ?

Tous les étalons qui ont été performants ont vu leur prix de saillie augmenter, et je ne suis pas franchement satisfait par cette situation. Avec les jeunes étalons, on sait qu’une hirondelle ne fait pas le printemps. Ce matin, je parlais avec un directeur de haras. Nous évoquions mon plan de croisement 2021. Je lui ai dit que j’avais encore un certain nombre de chevaux à vendre et qu’ensuite je verrais ce qu’il me reste en poche à Noël pour décider quel étalon je peux utiliser ! Pour moi, le prix de saillie est un élément prioritaire. J’ai toujours dû renoncer à certains sires par manque de finances. De toute manière, en matière d’élevage, la part du hasard, de la chance est énorme. Parfois, j’ai obtenu de meilleurs chevaux avec des étalons ordinaires, mais qui étaient dans mon budget. Il me reste donc encore quelques semaines pour réfléchir à la saison de monte 2021…

D’une manière générale, on sait que le taux d’échec est très élevé avec les étalons. Peu réussissent. Est-ce toujours un objectif pour vous de produire et d’exploiter des sires ?

J’ai actuellement trois étalons dans mon haras [Redmondstown Stud, ndlr]. Il s’agit notamment de Parish Hall (un gagnant des Dewhurst Stakes, Gr1, par Teofilo). Avec des juments modestes, il nous a donné des produits intéressants. J’aime ce que j’ai vu et je vais lui confier de meilleures mères à présent. Nous faisons aussi saillir Vocalised (Vindication). Il nous a déjà offert un gagnant de Gr1. Ce n’est pas encore quelque chose de spectaculaire. Mais, jusqu’à présent, nous nous en sommes toujours bien sortis financièrement avec sa production. Cette année, nous stationnons aussi Dawn Approach (New Approach) et je pense qu’il va faire une très bonne saison sportive.

L’histoire de Vocalised sort vraiment de l’ordinaire. Son pedigree américain est très inhabituel en Europe.

C’est un étalon qui connaît une réussite appréciable mais pas écrasante, et je pense qu’il ne correspond pas forcément à ce que recherchent les éleveurs commerciaux en général. Nous l’avons acquis 560.000 $ yearling en septembre 2007 à Keeneland. Plusieurs raisons ont motivé cet achat. La première, c’était de voir si j’étais capable de mettre fin à l’échec de la lignée mâle de Bold Ruler (Nasrullah) en Europe. Je voulais tenter ce pari. Il a gagné les Greenham Stakes (Gr3) et les Tetrarch Stakes (Gr3). Mais j’ai toujours pensé qu’il avait les moyens de gagner un Gr1. Malheureusement ce n’est pas arrivé et ce n’est pas entièrement de sa faute. J’ai donc décidé de faire un deuxième pari en lui envoyant mes propres juments à la fin de sa carrière sportive. Mais je ne lui ai pas encore confié mes meilleures mères. Néanmoins, progressivement, sa jumenterie s’améliore et il faudra suivre sa génération de 2ans l’an prochain. Ils sont mieux nés que les précédents. Je place un certain espoir en eux.

Comme Tesio, vous courez les chevaux de votre élevage avant de les vendre. Mais, pour survivre financièrement, cet illustre Italien avait fait appel au soutien du richissime marquis Incisa. Or vous avancez seul, dans un pays où la compétition est plus rude que dans l’Italie des années 1950 et où les allocations sont faibles. Comment est-ce possible ?

C’est très risqué. Mon mode de fonctionnement est en fait périlleux et, sans une bonne dose de chance, on ne peut pas y arriver. Pour m’en sortir, je dois sortir de bons chevaux, les exploiter et les vendre. Bon an, mal an, nous avons connu un certain nombre de réussites. Je ne recommande à personne de suivre mon exemple. Surtout à un jeune entraîneur. Ce n’est pas un bon modèle économique. C’est plus un challenge, dont la difficulté renforce encore la saveur des quelques succès qu’il a pu nous apporter.

L’américaine Hymn of the Dawn, la mère de Dawn Approach, avait un profil très inhabituel. Par Phone Trick, elle n’avait pas gagné et sa page de catalogue était assez faible lors de son achat. Pourquoi l’avoir choisie malgré tout comme poulinière ?

La première chose, c’est qu’elle était extrêmement belle. Ensuite, dans son pedigree, rien n’était négatif. Hymn of the Dawn (Phone Trick) n’a coûté que 18.000 $ à Keeneland. Le matin elle était très prometteuse et faisait preuve de beaucoup de qualités. Mais elle s’est accidentée et je ne l’ai courue qu’une paire de fois car elle n’était plus la même après sa blessure. Je l’ai gardée comme poulinière. Au départ, j’ai fait l’erreur de la faire saillir par des étalons assez modestes mais, la première fois qu’elle a croisé la route de New Approach (Galileo), elle nous a donné un champion…

Comment expliquez-vous votre réussite avec les juments américaines ?

Je vends des chevaux à l’entraînement. Par le passé, les Américains n’aimaient pas acheter des sujets dont le pedigree ne leur évoquait rien. Cela a bien sûr un peu changé depuis. Mais précédemment, j’achetais des mères américaines en gardant un œil sur la possibilité de revendre leurs bons produits outre-Atlantique. C’est pour cela que j’ai acquis un certain nombre de poulinières là-bas…

Quelle est l’histoire de Mac Swiney ?

Je connaissais bien la famille pour avoir entraîné un certain nombre de chevaux en étant issus. Sa troisième mère, Amoura, était une fille de Northfields (Northern Dancer). Or j’avais aussi entraîné plusieurs bons chevaux par cet étalon, qui fut un succès au haras en Irlande. Cela m’a donc encouragé à acheter Amoura pour un petit prix aux États-Unis. Elle y a été saillie par Quest For Fame (Rainbow Quest), un gagnant du Derby d’Epsom (Gr1) que j’avais suivi de près. Le croisement m’a donné Siamsa (Teofilo), qui avait certainement le niveau Listed. Mais en course elle s’est fait galoper dedans, et j’ai dû l’envoyer au haras. Elle est la deuxième mère de Mac Swiney.

Ce poulain a fait sensation en devenant le premier gagnant de Gr1 inbred en 2x3 sur Galileo. Pourquoi avoir tenté un tel croisement ?

Comme je l’ai récemment dit à John Magnier, Galileo lui-même est trop cher pour moi ! En croisant New Approach (Galileo) sur Teofilo (Galileo), le grand sire représente trois de ses huit ascendants à trois générations ! Je l’ai tenté quelquefois et dès le départ cela a fonctionné. Certains des ancêtres majeurs du pur-sang anglais étaient très consanguins. Et cela n’a pas empêché leur réussite en course et au haras. Enable (Nathaniel) est inbred en 3x2. Ce type de croisement ne m’effraie donc pas vraiment. La question est celle du taux de réussite de ce genre de tentative. Et je ne le connais pas.

Comment avez vous conçu Twilight Payment ?

Son père, Teofilo, était un champion et j’ai eu le bonheur de l’entraîner. J’ai acheté Dream on Buddy (Oasis Dream) dans le but de la croiser avec lui. Nous avions alors un peu de fonds après avoir vendu sa sœur Banimpire (Holy Roman Emperor) pour 2,3 millions, elle qui avait couté 52.000 € yearling. Après une telle vente, il était facile d’acquérir Dream on Buddy pour 240.000 Gns. Par chance, ça a fonctionné. Twilight Payment ne ressemblait pas vraiment à un yearling commercial. Mais il est bon et la cerise sur le gâteau, c’est sa victoire dans la Melbourne Cup (Gr1). Il va en gagner d’autres. C’est un descendant de la célèbre Detroit (Riverman).

La mère de Gear Up est par Toccet. Encore un courant de sang peu ordinaire en Europe !

Gearanai (Toccet) a pour troisième mère Dispute (Danzig), une championne américaine. Mais il y a ensuite un grand trou dans le pedigree. Cela arrive parfois. Toccet (Awesome Again) n’a pas été un grand étalon. Mais j’étais prêt à prendre ces deux risques car nous ne l’avons pas achetée cher. Je pense qu’elle va nous donner d’autres bons chevaux.

Teofilo est lui aussi le descendant d’une championne, la canadienne Victorian Queen. Et encore une fois, un trou apparaît dans le pedigree. Jusqu’à ce que la famille arrive chez vous.

Tom Gentry m’avait envoyé une fille de Victorian Queen (Victoria Park) car elle n’avait selon lui pas le physique pour réussir en Amérique du Nord. Cette dernière, Saviour (Majestic Light), m’a offert deux ou trois victoires. Tom Gentry n’a pas voulu la récupérer à cause de son modèle. Je l’ai fait saillir par Danehill (Danzig), d’où la black type Speirbhean (Danehill). J’ai par la suite conservé Speirbhean… et elle m’a donné Teofilo ! Un très beau cheval avec un modèle parfait. Mais son propre frère ne mettait pas un pied devant l’autre. Cela montre bien la précarité du destin de celui qui élève des chevaux. Encore une fois, la providence m’a aidé au bon moment.

Comment êtes-vous passé du concours hippique aux courses ?

J’étais comptable à Dublin. Mais je voulais vivre des chevaux. J’ai toujours aimé les courses, étudiant avec passion les résultats de Vincent O’Brien et de Paddy Prendergast. Mais je n’avais aucun moyen et les chevaux de saut d’obstacle étaient beaucoup plus accessibles. J’ai donc commencé à sortir en concours, obtenant quelques résultats, au point de vendre un cheval pour une somme importante. Avec cet argent, je me suis lancé dans les courses dans les années 1970.

Avec Finsceal Beo vous avez tenté un pari incroyable : courir trois classiques en 21 jours. Comment gérer la récupération dans ce cas ?

La première chose, c’est que Finsceal Beo (Mr. Greeley) était très bonne. Elle a gagné les Guinées d’Irlande (Gr1) et d’Angleterre (Gr1). Si elle n’avait pas croisé la route d’une autre très bonne pouliche, elle aurait gagné la version française et elle serait triple lauréate de Guinées. La pouliche était au top en France, où elle a été battue, et en Angleterre, où elle a gagné. En Irlande, elle était sur la descendante et nous avons eu de la chance qu’elle s’impose tout de même…

La scène hippique irlandaise a beaucoup changé. Beaucoup d’entraîneurs jettent l’éponge. Est-il encore possible pour un jeune Irlandais de se lancer à partir de rien dans son pays ?

Sans posséder sa structure et une trésorerie de 5 millions, c’est désormais très difficile de se lancer. Or réunir une telle somme, ce n’est pas facile, en dehors des héritiers… et de ceux qui épousent une femme riche ! Par contre, nous avons actuellement plusieurs apprentis jockeys exceptionnels. C’est l’avenir.

Qu’est-ce que l’âme irlandaise ?

Les Irlandais ont une histoire difficile. Celle d’un pays qui a été colonisé. D’un peuple qui a souffert… et nous n’avons jamais colonisé personne. Je pense que ces éléments façonnent un peuple et la perception que les autres nations ont de lui. Nous avons envoyé des missionnaires à travers le monde, avec des intentions positives. Mais mes ancêtres paternels viennent de Normandie ! Ils sont arrivés en Irlande il y a quelques siècles, en tant que quack [médecin non diplômé, ndlr], et, chaque fois que je reviens en France, j’ai un peu le sentiment de revenir à la maison !

On dit que vous êtes un homme de foi. Comment résister aux périodes difficiles de la vie d’un entraîneur et éleveur ?

Il est important d’être juste dans ses rapports avec les gens, en particulier avec son personnel. Ils comptent sur moi pour nourrir leur famille. On se doit d’honorer leur confiance. Je suis accompagné par des personnes remarquables.

Vous avez aussi une approche scientifique. En particulier avec Equinome, dont vous êtes l’un des promoteurs. L’élevage, c’est donc aussi une science ?

Chaque éleveur travaille pour améliorer le taux de réussite de son élevage. La science est d’un grand secours pour cela. Mais le facteur chance ne disparaîtra jamais… Je crois aussi que l’environnement a un impact considérable. Notamment la période automnale et hivernale avant les débuts en course. Beaucoup de choses se jouent à ce moment-là.