LA SEMAINE AMÉRICAINE : l’Amérique résiliente vue par Christophe Clément

International / 04.11.2020

LA SEMAINE AMÉRICAINE : l’Amérique résiliente vue par Christophe Clément

Par Franco Raimondi

Christophe Clément a franchi cette année, pour sa trentième saison d’activité, le cap de deux mille victoires. Vendredi à Keeneland, il a deux chances pour remporter une première Breeders’ Cup (aussi fou que cela puisse paraître, il attend encore un premier succès lors de cet événement). Mais ce n’est pas au sujet de sa pouliche Plum Ali (First Samurai) et de son poulain Momos (Distorted Humon) que l’on a fait appel à sa connaissance.

L’entraîneur français est un analyste très pointu de la santé des courses et de l’élevage aux États-Unis, des tendances qui ont évolué très vite dans les dernières années. Thème choisi : la résilience des courses dans un moment difficile. Christophe Clément est très clair : « Les courses sont le seul sport aux États-Unis qui n’a jamais arrêté depuis l’arrivée du Covid. C’est pour cela que, par manque de concurrence, les enjeux ont affiché des très bons résultats, même dans les moments les plus difficiles. Les hippodromes ont quand même réussi à atténuer les effets de la crise. Ils ont perdu des sources de revenus avec les courses à huis-clos, les allocations ont connu une légère baisse puis ont remonté. Les maiden de Belmont Park sont retournés à 80.000 $ (68.500 €). C’est beaucoup plus qu’en Europe, et les allocations sont la base du système. Les propriétaires ont gardé le moral et leur envie d’investir. »

Les associations de propriétaires ont changé le marché. Les turfistes et les propriétaires sont les grands actionnaires des courses. On peut se poser des questions sur l’émergence – ou la continuité – des vocations face à la crise. La baisse enregistrée aux ventes de yearlings n’inquiète pas Christophe Clément qui a des explications à ce sujet : « L’approche de beaucoup de grands propriétaires a changé ces dernières années. On voit de plus en plus d’associations qui se forment autour des gros lots. C’est un phénomène très important. Les propriétaires partagent les risques et il y a moins de bataille aux ventes. En gros, un poulain qui, il y a quelques années, aurait atteint un million et demi de dollars avec quatre propriétaires prêts à se battre pour l’avoir, s’arrête maintenant à un million car trois d’entre eux décident de s’associer. Pour les éleveurs, c’est un manque à gagner, bien sûr, mais les grands haras à vocation commerciale sont toujours là et resteront à leur place. Le plus important est d’avoir des propriétaires ! »

Une forte compétition. Les indicateurs des ventes sont importants mais Christophe Clément est sur le terrain : un acteur de courses possède un point de vue privilégié, préférable aux chiffres bruts. Il nous confie : « Les investisseurs importants sont toujours là et l’appétit pour les bons chevaux ne s’est pas calmé, bien au contraire. On le constate tous les jours. Je peux vous dire que c’est très difficile d’acheter les bons chevaux, la demande est forte, surtout dans ce segment du marché. Je suis basé à New York et j’ai assisté à une vraie mutation. Les grandes opérations d’élevage qui exploitent leurs chevaux ont perdu beaucoup de poids. Chez nous, il n’y a pas comme en France les Wertheimer ou Son Altesse l’Aga Khan pour ne citer qu’eux. L’écurie Phipps, qui dominait à New York, a fortement réduit son élevage. Le résultat est que les prix sont beaucoup montés, surtout dans le créneau des femelles où un gros investisseur comme Peter Brant est très actif, comme il l’est aussi en Europe. C’est bien pour les Européens car ils peuvent vendre plus cher, mais pour un entraîneur et les propriétaires, c’est plus dur. Maintenant on a une division très forte, celle des femelles sur le gazon. La concurrence est très rude, une pouliche de Gr1 peut terminer sa saison sans gagner un Groupe, car même en baissant de catégorie, gagner est très difficile. »

Une belle Breeders’ Cup en perspective. La Breeders’ Cup est la grande finale de la saison et à la veille de ce rendez-vous, on peut s’interroger sur le niveau de cette édition. Christophe Clément est très positif : « Je pense qu’on va assister à deux réunions de très haut niveau. Beaucoup de bons chevaux européens ont fait le déplacement et les courses sur le gazon s’annoncent très relevées. Il y a des créneaux qui, du côté américain, sont un peu faibles, comme celui des mâles dans le Turf, mais cela peut arriver. Keeneland est un hippodrome magnifique et la météo est bonne. Toutes les conditions sont réunies. »

Un supporter de Tiz the Law. La course la plus attendue par les Américains est la Breeders’ Cup Classic (Gr1) qui, cette année, peut plus que jamais décider du très convoité titre de Horse of the Year. D’après plusieurs analystes, les 3ans ont eu une saison perturbée et de cette génération n’est pas sorti un vrai champion. Christophe Clément n’est pas d’accord avec ces deux reproches : « Les entraîneurs se sont adaptés aux changements et je pense que parmi les 3ans il y en a un qui est très bon. Il s’agit de Tiz the Law (Constitution). Il a joué de malchance dans le Kentucky Derby (Gr1). Les planètes n’étaient pas alignées pour lui et il a été battu, mais je suis persuadé qu’il est le meilleur de sa génération. C’est un poulain de grande classe. Son entraîneur, Barclay Tagg, a fait le bon choix en faisant l’impasse sur les Preakness (Gr1) pour le préparer pour la Breeders’ Cup Classic. Si tout se passe bien il peut battre les chevaux d’âge et redonner des couleurs à sa génération et à toute la saison américaine. »