La semaine américaine, partie 1

International / 02.11.2020

La semaine américaine, partie 1

Toute la semaine, JDG vous propose des contenus inédits sur les États-Unis, qui vont vivre une semaine décisive entre l’élection à la Maison Blanche et la Breeders’ Cup.

Le cœur de l’Amérique balance (très fort)

L’élection présidentielle a mis en évidence une Amérique tiraillée, écartelée. Cette appréhension différente d’une réalité pourtant unique, on la retrouve aussi chez les acteurs des courses. À la question « Comment vont les courses américaines en 2020 ? », on obtient autant de réponses que d’interlocuteurs différents.

Ainsi lorsque l’on écoute Marie Yoshida et Emmanuel de Seroux.

Marie est installée depuis dix-huit ans dans le Kentucky où elle dirige Winchester Farm avec son mari Naoya. Elle manage aussi plusieurs propriétaires, en Australie et à Hongkong. Emmanuel, courtier français basé en Californie, est actif sur tous les segments du marché – des yearlings aux étalons – et aux quatre coins du monde.

Marie Yoshida : « Un club privé fermé sur l’extérieur »

Au Kentucky, il n’est pas question de confinement. Les gens circulent librement, même si la Breeders’ Cup se courra sans public. En avril, le meeting de Keeneland, l’un des rendez-vous importants de la saison américaine, n’a pu avoir lieu. Mais la raison n’est pas forcément celle que l’on croit. Marie Yoshida explique : « Les courses se sont arrêtées car l’hippodrome est dépendant presque à cent pour cent des enjeux sur l’hippodrome. Sans public, plus d’enjeux, et donc pas moyen de payer les allocations ! Cela peut sembler fou pour un pays comme les États-Unis, mais les paris en ligne sont quasiment inexistants. »

Le danger est en fait bien plus grand. Aux États-Unis, quand il y a un hippodrome, un casino n’est jamais loin… Fin septembre, on a appris que Caesars Entertainment, le propriétaire des casinos mythiques de Las Vegas, était en négociation avancée pour acheter le bookmaker anglais William Hill, dont il détenait déjà 20 %. William Hill pourrait apporter sa technologie et son savoir-faire en matière de paris hippiques en ligne. Marie Yoshida s’inquiète : « Cela me rappelle tout simplement ce qui s’est passé en Allemagne il y a trente ans, quand les bookmakers sont arrivés, sans reverser un euro à la filière. Les allocations ont baissé jusqu’à la crise que l’on connaît… On a déjà vu la forte baisse des allocations en Californie en raison de la crise sanitaire. A contrario, même pendant le Covid, les courses à Hongkong, en Australie ou au Japon ont vu les paris progresser. Ces pays ont pris depuis longtemps le tournant du numérique. » Au Kentucky, un état majoritairement républicain – même si le gouverneur est démocrate –, on a interdit il y a peu les machines à jouer sur des courses historiques, apparues en 2011 sur certains hippodromes de l’État, et qui apportaient un revenu substantiel aux courses.

Depuis des décennies, les courses et l’élevage américains sont aux mains de quelques grosses familles. Ce club privé n’a pas tendance à s’ouvrir sur l’extérieur. C’est même le contraire. Le Jockey Club américain a décrété que les étalons seraient désormais limités à 140 saillies, à compter des chevaux nés en 2020. Les sires qui rencontraient régulièrement plus de 200 juments ne sont pas stationnés dans les haras historiques comme peuvent l’être Clairbone ou Lane’s End. De là à y voir une mesure anti-Coolmore ou anti-Spendthrift…

Les courses s’éloignent aussi de la société civile. Même au Kentucky, le berceau de l’élevage du pur-sang… Les scandales liés au dopage (le dernier en date accusant – notamment – l’ancien entraîneur de la vedette Maximum Security, Jason Servis), aux accidents mortels comme ceux qui ont entaché les courses de Santa Anita sont autant de grain à moudre pour les associations animalistes comme la Peta. En juillet dernier, Tom VanMeter, un acteur important des ventes de Keeneland, a posté sur les réseaux sociaux des propos clairement racistes, qui lui ont valu une exclusion à la fois du complexe des ventes et de l’hippodrome. « Les jeunes ne s’intéressent plus vraiment aux courses, déplore Marie Yoshida. Mes enfants regardent encore le Kentucky Derby, mais les courses ne sont vraiment pas dans l’air du temps. Plus généralement, aux États-Unis, l’équitation ne s’est pas démocratisée comme c’est le cas en Europe par exemple. Chez nous, dans le Kentucky, les poney-clubs sont très rares, voire inexistants… »

Il n’y a pas que des mauvaises nouvelles pourtant. Surtout lorsque l’on est européen et que l’on accepte de venir faire son shopping aux États-Unis ! Les ventes de yearlings de Keeneland ont affiché un recul de l’ordre de 30 % en C.A. et de 20 % en prix moyen en septembre dernier. Un marché favorable aux acheteurs, ce qui devrait encore être le cas la semaine prochaine, pour la vente d’élevage. C’est l’occasion de trouver à des prix très abordables des pouliches ou poulinières aux origines européennes. Pour cela, il faut avoir le courage de se plonger dans un catalogue en cinq tomes, pour dix jours de ventes, avec plus de 3.700 lots. Un catalogue à l’échelle du pays !

Emmanuel de Seroux : « Le secteur avait les reins assez solides pour s’en sortir »

La perception de la situation actuelle par Emmanuel de Seroux, basé en Californie comme courtier, est presque à l’opposé de celle de Marie Yoshida. Il attend la grande semaine de Keeneland, courses et vente, avec un certain optimisme : « Les courses aux États-Unis, même avec les restrictions d’accès du public, se sont assez bien sorties de la crise du Covid. Les enjeux se sont tenus et de ce fait, la baisse des allocations n’a pas été trop lourde. Je trouve très important que, malgré la situation, les courses aient continué presque partout dans tout le pays, avec des changements bien sûr, mais il était important, ici comme en Europe, de garder l’activité du secteur. La crise Covid a touché un secteur assez fort, qui avait les reins assez solides pour tenir le coup, et je pense que dans l’avenir, à moyen terme, nous évoluerons dans le bon sens. »

La Breeders’ Cup sera suivie par les grandes ventes d’élevage au Kentucky, un moment très important pour l’économie de la filière. D’après le State of the Market, la rubrique de Bloodhorse qui offre un point sur l’état de santé du marché, le prix moyen des yearlings en 2020 (69.116 $) a baissé de 17 % après avoir atteint son top en 2018, mais reste quand même plus haut qu’en 2016. Le marché des yearlings, tout comme celui des foals, est le plus touché par les limitations. Dimanche à Fasig-Tipton, et à partir de lundi à Keeneland, ce sera au tour des poulinières, c’est-à-dire les valeurs les plus solides, de passer en vente. Emmanuel de Seroux nous explique : « Les difficultés de déplacement existent mais plusieurs investisseurs se feront représenter. Je suis assez confiant, surtout sur le haut de gamme, les poulinières et les bonnes femelles sortant de l’entraînement ont toujours une valeur et le marché se confirme assez tonique, comme on peut le constater avec les transactions privées. Je pense que cela sera un peu plus délicat sur les lots moins importants. C’est très bien que la vente puisse se dérouler à sa date habituelle, car aux États-Unis, la deuxième vague du Covid n’est pas encore aussi forte qu’en Europe. Disons que nous sommes en retard de quelques semaines. En décembre, elle risque de frapper de plein fouet dans les états du Midwest comme le Kentucky. »

La Breeders’ Cup est le dernier acte d’une saison américaine bouleversée dans son calendrier, surtout celui de la Triple couronne. Dès le début du printemps, un maître à penser comme John Sparkman avait parlé de génération perdue à propos des 3ans. Les pur-sang nés en 2017 sont-ils vraiment moyens ou ont-ils été affectés par un Kentucky Derby couru en septembre ? Emmanuel de Seroux a son idée sur la question : « La génération des 3ans n’est pas de très haut niveau, c’est sûr. Le calendrier bouleversé a demandé aux entraîneurs de s’adapter et ceux qui ont été capables de le faire ont eu la meilleure réussite. Il est difficile d’affirmer si cette saison si spéciale a fait du mal aux 3ans. Une Triple couronne aux dates habituelles aurait produit des résultats différents. En même temps, peut-être que les changements ont permis à des 3ans de se préserver pour l’avenir. »