Tribune libre : l’effet papillon !

Courses / 16.11.2020

Tribune libre : l’effet papillon !

Par Jean-Paul Gallorini, entraîneur à Maisons-Laffitte

Comme tous les matins, jeudi dernier j’ai lu Jour de Galop sur ma tablette. Un journal qui, soit dit en passant, aborde tous les sujets liés aux courses de chevaux en France et même dans le monde, avec beaucoup d’intérêt. La parole est donnée en toute liberté à tout le monde et l’analyse faite par les journalistes est souvent très pertinente. Ça sent la connaissance du cheval, des courses, de l’Institution et du sport hippique. Je tenais à dire cela avant d’exposer mon propos. Ce jeudi donc, en lisant le JDG, mon attention s’est portée sur la Tribune libre délivrée par l’un de mes confrères, Gilles Chaignon. Il explique avec beaucoup de véhémence les problèmes qu’il rencontre avec les départs en obstacle. Des chevaux qui sont repris car ils s’élancent trop vite, d’autres qui au contraire, sont quelque peu laissés au poteau. Un starter qui a du mal à faire entendre ses recommandations et les amendes qui pleuvent. Je constate que les années passent et que rien n’a changé. Le starter reste le maître du jeu et les entraineurs les dindons de la farce. Une farce qui m’a coûté très cher dans le Grand Steeple Chase de Paris en 2010. Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas. Cette faute professionnelle du starter me hante depuis des années, car elle a eu des conséquences que peu de gens connaissent ou dont peu se souviennent. L’effet papillon, vous connaissez ? Ce jour-là, je présente Remember Rose dans l’épreuve reine d’Auteuil, dont il est le tenant du titre et le grand favori. Son numéro, le 8, figure sur 90 % des tickets de Quinté+. Comme toujours, j’ai tout mis en œuvre pour l’amener au super top de sa forme et pris toutes les précautions pour ne pas qu’un grain de sable vienne dérégler cette belle entreprise. Je l’ai fait voyager dans un van privatif, placé deux voitures pour l’escorter, une devant, une derrière, pour éviter tout choc. Jusqu’à l’entrée en piste du cheval, tout se passait comme prévu. Mais j’étais loin de m’imaginer le drame qui se nouait. Derrière les élastiques, Christophe Pieux, son partenaire, quinze fois Cravache d’or, est en alerte, il prend bien sa place sous les instructions du starter, prêt à bien s’élancer. Et là , catastrophe ! Le starter tarde, ne lâche pas les élastiques, mon cheval les prend de plein fouet dans la figure et mon jockey se retrouve au tapis les bras en croix. Le starter valide le départ à la surprise générale. Les commissaires ont la possibilité de le reprendre, mais, stupeur, ils ne le font pas. Le grand favori de toute la France est éliminé sans défendre ses chances et moi anéanti. Tout mon travail, tous mes espoirs envolés en fumée. Avec son propriétaire M. Iten, nous portons immédiatement plainte. Rien n’y fait, rien n’y fera pendant des années, malgré l’intervention de la justice. "C’est un sport, le starter c’est un arbitre, il est seul juge". Ce qui est complètement faux. Le starter est un technicien, les arbitres, ce sont les commissaires. Et ils sont restés muets. Vu l’argent misé sur Remember Rose, on comprend mieux leur décision ou plutôt leur non-décision. Si le départ avait été repris, imaginez le manque à gagner si mon cheval avait été jugé inapte à courir pour blessure... Dans cette affaire, j’ai peut-être perdu la possibilité de remporter un cinquième Grand Steeple. Mais j’ai aussi perdu le propriétaire de Remember Rose qui, suite à cela, a décidé de rendre sa casaque à France Galop et de retourner tous ses chevaux au haras où ils ont été élevés. : « Soit on ne m’aime pas, soit on n’aime pas mon cheval, avait-il déclaré. » La fin d’une belle aventure. Un véritable coup dur pour mon entreprise qui, à l’époque, employait une quarantaine de personnes. Remember Rose a recouru par la suite sous d’autres couleurs, mais j’ai refusé de l’entraîner, j’avais trop mal à mon cœur, à mon corps, à mon âme. Un starter, un élastique, un champion à terre et c’est tout un destin qui bascule du mauvais côté. Mon témoignage ne changera plus rien, mais il fera peut-être réfléchir certains....