La grande interview : Nicolas de Lageneste : « L’humain est au cœur de nos activités »

Courses / 22.12.2020

La grande interview : Nicolas de Lageneste : « L’humain est au cœur de nos activités »

Alors que l'année s'achève, nous avons souhaité donner la parole à certains des professionnels français dont l'action a été la plus remarquée en 2020. Nicolas de Lageneste, à la tête du haras de Saint-Voir, a réalisé une grande année en tant qu’éleveur-propriétaire.

Par Alice Baudrelle

Jour de Galop. – Vous terminez tête de liste cette année chez les éleveurs d’obstacle, mais aussi deuxième au classement des propriétaires. Qu'est-ce que cela représente pour vous ?

Nicolas de Lageneste. – C'est bien sûr une belle satisfaction pour nous et surtout pour nos collaborateurs, car ce genre de réussite reste un travail d'équipe. Seul, on ne peut rien faire ... C'est aussi le fruit d'une sélection depuis de nombreuses années. La sélection doit rester une obsession chez tout éleveur : il faut toujours essayer d'améliorer, en faisant confiance à son feeling et à son expérience, sans se faire trop influencer et sans poursuivre des chimères. De plus, même si c'est une nécessité économique, c'est toujours difficile de vendre ses bons chevaux, quand on sait la difficulté que cela représente d'en obtenir un ... Et nous avons donc souvent fait le choix de continuer à les valoriser en France. Les entraîneurs français font un travail remarquable et notre programme est de grande qualité. Il faut donc jouer français !

Vous avez sorti trois gagnants de Groupe en France cette année : Gardons le Sourire **, Grandeur Nature et Grand Messe. Quel est celui qui vous a le plus impressionné et pourquoi ?

Ces trois succès de Groupe ont été des grands moments au cours de cette année 2020. Les Prix Jean Stern (Gr2) et Ferdinand Dufaure (Gr1) de Gardons le Sourire ** (Fame and Glory) n'ont pas été sans émotion ; et surtout c'étaient les premiers Groupes de Gabriel Leenders, à qui j'ai été l'un des premiers à faire confiance. C'était donc également une satisfaction sur le plan humain. Gardons le Sourire est un cheval de classe et de bon terrain, et nous tenterons le coup si tout va bien dans le Grand Steeple-Chase de Paris (Gr1). Grandeur Nature (Lord du Sud) a été une bonne surprise dans le Prix Morgex (Gr3). C'est un cheval sympa, qui est le dernier conçu avec mon ami Maurice Goin, décédé peu après la naissance du poulain, d'où encore une certaine émotion. La victoire de Grand Messe (Network) dans le Prix d’Indy (Gr3) fut peut-être ma plus grande satisfaction. J'adore cette souche maternelle et cette jument depuis sa naissance. Malgré des problèmes respiratoires de voile du palais, elle a battu Moises Has ** (Martaline) dans le premier Groupe de l'année pour les 4ans. Ce fut encore une fois une magnifique satisfaction humaine de partager ce succès avec son entraîneur, Anne-Sophie Pacault, qui remportait son premier Groupe en obstacle. Je crois que Grand Messe sort de l'ordinaire. Elle a eu un problème pulmonaire dans le Prix Renaud du Vivier (Gr1) et n'a pas couru sa valeur ... Je pensais la rentrer au haras mais je l'espère capable de briller à nouveau dans les Groupes l'an prochain, si tout va bien, et nous allons donc différer sa carrière de poulinière. Pour le moment, elle est aux petits soins à Saint-Voir.

D'une manière générale, vous semblez avoir une génération de 4ans exceptionnelle puisque vous avez aussi brillé avec Gant de Velours **, Général en Chef **, Gagneur, Général Nous Voilà **, Gardez la Monnaie, Gentilhomme **, ou encore Gauloise en Irlande… Partagez-vous ce sentiment ?

Il est vrai que nous avons été gâtés par cette génération, mais je pensais bien, déjà à l'élevage, avoir un lot qui sortait de l'ordinaire. Des croisements intéressants, des beaux modèles, pas trop de problèmes d'élevage : tout se présentait plutôt bien, même si aucun n'a été vraiment précoce ... Mais j'aime bien leur laisser du temps pour leur croissance et en faire des chevaux solides. Cette génération de soldats sera prête à repartir sur le champ de bataille en 2021, sauf Général Nous Voilà, malheureusement disparu.

Chez les 3ans, vous semblez bien armé également avec Historien **, Héros d'Ainay **, Haie d’Honneur **, Henri le Farceur, Haut les Cœurs **, Histoire de Cœur ... Sur lequel fondez-vous le plus d'espoirs ?

Nos 3ans en 2020 ont effectivement montré de la classe, et peut-être un peu plus de précocité que la génération précédente. Certains ont fait un truc en débutant. Nous les avons respectés pour les faire vieillir, et nous les avons peu ou pas recourus. Héros d’Ainay ** (Sholokhov), que nous avons élevé et préentraîné à Saint-Voir depuis son sevrage, est un poulain qui sort de l'ordinaire. Il n'a pas fait sa valeur à l'automne et a été soigné depuis. J'espère que nous allons le retrouver à 100 % de son potentiel. Historien et Haut les Cœurs sont des AQPS plutôt tardifs, que nous souhaitons faire vieillir, et qui devraient pouvoir rivaliser avec les bons l’an prochain. Histoire de Cœur nous a montré des éclairs de classe le matin. Il ne faut pas la juger sur sa contre-performance du Prix Jacques de Vienne (Gr1 AQPS).

Vous avez trois casquettes : éleveur, propriétaire et entraîneur. Laquelle vous passionne le plus et pourquoi ?

Je vous réponds sans hésiter que l'élevage est le segment le plus passionnant. Il est sans conteste le plus ingrat et aliénant, mais il reste une formidable source quotidienne de rêves et d'espérance.

Vous vous êtes lancé dans l'entraînement il y a quatre ans. Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

L'activité d'entraîneur a également ses moments faits d'ingratitudes, mais aussi ses moments merveilleux : les premiers galops, les premiers sauts, la révélation d'un potentiel. Cela aussi fait naître des espoirs. En revanche, les problèmes de logistique et de contraintes administratives pour un entraîneur demeurent compliqués et ne vont pas vers une simplification. Il faut ménager le moral des représentants de cette profession.

Vous faites de plus en plus confiance aux jeunes entraîneurs : Gabriel Leenders, David Cottin, Anne-Sophie Pacault, Hector de Lageneste, Augustin de Boisbrunet, Armand Lefeuvre, Camille Peltier, Paul de Chevigny, Hugo Mérienne… Pour quelle raison ?

J'ai la chance de pouvoir assumer beaucoup de mes chevaux. Mais être propriétaire, c'est aussi le plaisir de partager ... Ce partage avec l'entraîneur, avec ses collaborateurs, est souvent d'une grande richesse, et toujours une belle aventure humaine. La jeune génération sait communiquer, ils sont nés avec ces outils d'aujourd'hui : leurs compétences, leur passion et leur motivation à bien faire le boulot fait réellement plaisir, ce qui nous donne envie de leur faire confiance. Et c'est toujours une satisfaction supplémentaire pour nous de pouvoir aider à les mettre en lumière.

Comment s'est nouée votre association avec Hugo Mérienne, avec lequel vous avez eu votre premier partant ensemble cet automne ?

Hugo m'avait été présenté par Gabriel Leenders, un leader chez les jeunes, qui a réussi et qui garde des sentiments altruistes. Avec Hugo, comme avec les autres, le courant est passé. Je marche assez au feeling pour choisir une jument, un étalon, un collaborateur ... Il me faut connaître du ressenti.

Combien de poulinières avez-vous actuellement, et sur quoi vous appuyez-vous pour choisir vos croisements ?

Une trentaine de poulinières stationnent à Saint-Voir. Certaines d’entre elles font partie d’une association, notamment la championne De Bon Cœur ** (Vision d’État), qui est pleine de Doctor Dino (Muhtathir). Nos croisements sont mûrement réfléchis durant tout l'hiver en famille, avec ma fille Justine qui est passionnée, et qui connaît un beau parcours avec de bonnes études et d'excellents maîtres de stage. Aujourd’hui, elle possède une compétence complémentaire intéressante pour ce genre d'exercice. J'évite les inbreedings à moins de quatre générations qui donnent rarement quelque chose de bien, préférant le croisement de deux lignées d'étalons qui auraient déjà fonctionné. Je fais très attention aux tempéraments des étalons, en recherchant des chevaux avec un bon mental, plutôt froids dans leur tête. Les énervés, c'est plus compliqué pour les utiliser en obstacle… Je vais plutôt aux étalons confirmés, mais j'ai aussi parfois des coups de cœur pour des jeunes comme Karaktar (High Chaparral), Ivanhowe (Soldier Hollow), Headman (Kingman), Stellar Mass (Sea the Stars) ou Magneticjim (Galileo).

Le haras de Saint-Voir a été une station de monte pendant près de 50 ans. Pourquoi n’est-ce plus le cas ?

Moi-même, j’ai exercé l’étalonnage durant 27 ans. J'ai stationné jusqu'à quatre étalons, et nous avons bien travaillé avec des reproducteurs intéressants comme Iron Duke (Sicambre), Royal Charter (Mill Reef), Saint Preuil (Dom Pasquini), Sleeping Car (Dunphy), Robin des Champs (Garde Royale), Coastal Path (Halling) ... Cela a été passionnant et très enrichissant dans le domaine zootechnique et humain, et cela nous a permis de nouer de belles relations avec nos éleveurs du Centre-Est. Mais j'avais envie de passer à autre chose, et au démarrage de la coopérative du haras de Cercy, nous avons tourné la page. Nous sommes même devenus très partenaires de ce haras, dirigé avec maestria par mon ancien responsable Philippe Thiriet, sous l'égide de Jacques Cyprès. Ce dernier a su donner de l'élan à cette entreprise, et je me retrouve avec lui sur beaucoup d'idées.

Édouard de Rothschild a déclaré que les courses d'obstacle existeraient encore dans dix ans. Partagez-vous cette confiance ? Quels sont leurs points forts, et les points sur lesquels elles doivent évoluer ?

Évidemment, je partage cette confiance dans la discipline émise par Édouard de Rothschild. Nous devons et pouvons rester positifs vis-à-vis de l’obstacle. Les courses d'obstacle sont une formidable réussite française. Elles savent transmettre de l'émotion et de la passion ; c'est un monde où le travail, le façonnage et le dressage d'un athlète demeurent le fruit d'une intervention humaine beaucoup plus exigeante que la préparation d'un cheval de plat. L'élevage pour l'obstacle est présent dans toutes nos régions françaises : c’est une véritable excellence de notre terroir, à la portée des petits comme des grands éleveurs, qui ne demande pas de gros investissements pour espérer concevoir un bon cheval. Et il permet donc à chacun le rêve, ce rêve qui nous anime tous pour nous lever chaque matin et assumer les moments durs et ingrats de l'élevage. Les succès propres à la discipline ont depuis longtemps dépassé nos frontières. Nous devons rester fiers de cette réussite internationale, et bien évidemment la soutenir. L'intérêt de l’obstacle trouve écho parmi la jeune génération, qui aime et participe à la discipline. On voit des jeunes sur l'hippodrome de la butte Mortemart, et les samedis à Auteuil sont une belle idée qui va permettre de les faire vibrer autour de ce sport. L'intérêt récent des grands haras français soutenant l'obstacle est très positive, comme le haras d'Étreham qui sponsorise la filière des femelles de 3ans, à l'initiative de Nicolas de Chambure. Ce dernier est un brillant acteur dans différents domaines, et un véritable leader pour la jeune génération. Mais les courses d'obstacle ont parfois à faire face à des critiques mêlées de sensiblerie, compréhensibles de par la dureté de la discipline. Aussi devons-nous nous efforcer de la rendre plus en concordance avec le bien-être animal. Mettons en avant les belles images sur les réseaux sociaux, il y en a tellement… Et sanctionnons les excès de brutalité ou les usages exagérés de la cravache, "l'arme des faibles".

Le 2/3 - 1/3 n'a pas été entériné dans les statuts de France Galop. Est-ce une déception pour vous, grand défenseur de la discipline ? Comment avez-vous vécu ce "retournement de veste" ?

Je vous avoue avoir été tellement surpris, que je n'ai toujours pas compris le résultat de ce vote... Quand on sait que lors de la dernière campagne électorale, toutes les associations s'étaient prétendues les plus ardentes défenseures du 2/3-1/3, et qu'ensuite certains de leurs représentants n'ont pas confirmé ces positions ... Le vote a été possiblement mal présenté. Il devait être une formalité. Les membres du Conseil d'administration de France Galop avaient été unanimes pour soutenir la mesure. Mais les aspects politiques du fonctionnement du Comité ont pris le dessus, et ont fait pencher la balance vers le vote négatif ... C'est dommage car cette proposition n'allait rien changer, si ce n'est que nous n'aurions plus à revenir dessus en l'entérinant une bonne fois pour toutes. Aujourd'hui, France Galop doit ménager les susceptibilités de chacun, écouter, expliquer, persuader ... Notre président Rothschild a beaucoup de qualités cachées : il est notamment très humain et ouvert, il sait porter attention aux autres sans parti pris. L'ambiance est excellente au sein du Conseil d'administration de France Galop, avec des membres solidaires, compétents et complémentaires. Le maître-mot de son fonctionnement reste la défense de l'intérêt général.

France Galop va lancer un plan de relance de l'obstacle. On en connaît les grandes lignes détaillées dans cette édition. Quels sont les objectifs de ce plan ? Quelle est la chose la plus urgente à mettre en place ?

Ce plan est une tentative de réponse aux problèmes bien identifiés propres à l'obstacle : manque de partants, moins d'enjeux, moins d'animations, trop d'exportations, difficultés pour assumer l'exploitation des femelles, manque de lisibilité des catégories de courses, Listeds souvent creuses. Les idées sont là, le budget pour y répondre reste bien sûr trop réduit, mais la période reste compliquée ... Les services d'Henri Pouret à France Galop ont fait encore une fois un travail remarquable en débouchant sur des propositions qui sont les fruits également d'une concertation menée par Jacques Détré avec certains d'entre nous, acteurs de la discipline, et les membres compétents de son Conseil de l'obstacle. Ces mesures répondent dans sa globalité à la problématique de l'obstacle, et peuvent amorcer une relance et un nouvel engouement propre à la discipline.

Comment jugez-vous l'évolution du marché des chevaux d'obstacle en 2020 ?

Le marché des chevaux d'obstacle a assez bien tenu le coup malgré la situation économique compliquée, connue par les courses dans le monde entier. La demande vers le haut de gamme est restée forte, surtout du côté des jeunes chevaux à l'entraînement ayant performé. Le marché s'est surtout resserré cette année vers les 3ans de qualité. Aujourd'hui, les entraîneurs d'outre-Manche semblent préférer acheter des jeunes qu'ils désirent mettre à leur main, dans leur moule, pour les diriger ensuite vers leurs programmes spécifiques. L'engouement pour les jeunes chevaux à l'entraînement est confirmé chez les Britanniques par les ventes incroyables de leurs jeunes, mis en valeur dans les courses de point-to-point. Les ventes de foals à l’amiable ont par contre souffert cette année : quasiment pas de visites des étrangers rendues possibles, des ventes décalées dans le calendrier n'ayant pas permis aux pinhookers de réaliser du profit, ce qui leur aurait permis de réinvestir dans des jeunes. Beaucoup de poulains sont restés dans les prés français et la saison de monte 2021 pourrait s'en ressentir, en constatant une baisse du nombre de juments envoyées à la saillie.