Nicolas de Chambure : « On gagne à s’associer pour acheter un meilleur étalon, plutôt que d’avoir chacun notre propre reproducteur »

Magazine / 18.12.2020

Nicolas de Chambure : « On gagne à s’associer pour acheter un meilleur étalon, plutôt que d’avoir chacun notre propre reproducteur »

Nicolas de Chambure : « On gagne à s’associer pour acheter un meilleur étalon, plutôt que d’avoir chacun notre propre reproducteur »

Alors que l’année s’achève, nous avons souhaité donner la parole à certains des professionnels français dont l’action a été la plus remarquée en 2020. Nicolas de Chambure, à la tête du haras d’Étreham, vient de clore un exercice intense et fructueux. Il a répondu à nos questions.

Par Adrien Cugnasse

Sur les trois dernières saisons, tous les ans au moins, un cheval élevé à Étreham s’est imposé au niveau Gr1. En 2020, il s’agit de Wooded (Prix de l’Abbaye de Longchamp, Gr1), Uni (First Lady Stakes, Gr1) et de Burning Victory (Jcb Triumph Hurdle, Gr1). Cette année a aussi été marquée par la réussite de Wootton Bassett (Iffraaj). Il est le père de Wooded et d’Audarya (Prix Jean Romanet & Breeders' Cup Filly and Mare Turf, Grs1), tout en étant titulaire de statistiques remarquables (12,6 % de black types par partants depuis ses débuts au haras). Une réussite qui n’a pas échappé à Coolmore. Assurément, l’achat de Wootton Bassett par John Magnier et ses associés restera comme l’un des grands événements internationaux de l’année 2020 en ce qui concerne l’élevage. Cette saison, le débutant City Light (Siyouni) a sailli pas moins de 137 juments. Confié au haras de la Tuilerie, Goliath du Berlais (Saint des Saints) a lui aussi atteint les 140 juments lors de son premier exercice. Pour 2021, l’arrivée des débutants du niveau Persian King (Kingman) et Hello Youmzain (Kodiac), ainsi que Latrobe (Camelot) pour l’obstacle, prouve qu’Étreham a désormais les capacités de recrutement des grandes maisons européennes...

Jour de Galop. - La victoire d’un Wooded est celle d’un cheval 100 % Étreham. Il y est né. Son père, Wootton Bassett, y a fait la monte, tout comme son père de mère Elusive City. Un croisement qui obtient par ailleurs une réussite qui sort de l’ordinaire : sept chevaux en âge de courir et déjà trois black types. Hasard ou réalité statistique ?

Nicolas de Chambure. – Ce croisement reproduit un inbreeding que nous avons souvent pratiqué à Étreham, notamment sous l’impulsion de notre ami et associé Maurice Lagasse : celui sur Mr. Prospector (Raise a Native). Elusive City (Elusive Quality) était un cheval doté de beaucoup de vitesse, mais un peu anxieux, avec un certain caractère. L’association avec Wootton Bassett est certainement intéressante car il donne des chevaux calmes et froids. Ils sont complémentaires. Nous pensions que cela pouvait fonctionner, et c’est plus facile de le dire après coup, car il y a une part de mystère dans l’élevage… Néanmoins, ce croisement, avec un tout petit nombre de partants, a donné deux chevaux de Gr1 cette année, car Mageva (Wootton Bassett) s’est classée troisième de la Poule d’Essai des Pouliches (Gr1).

Il est sympathique de constater la réussite d’Elusive City en tant que père de mère. C’est un cheval important dans notre histoire. Lors de son arrivée d’Irlande en 2010, il a peut-être impulsé quelque chose chez nous. La même année, Le Havre (Noverre) débutait au haras. Une période charnière dans l’évolution de l’élevage français. Elusive City fut aussi un des premiers étalons du haras à faire la double saison avec la Nouvelle-Zélande.

Comment procédez-vous au moment de réaliser vos croisements ?

Nous échangeons beaucoup avec les associés avec qui nous partageons la propriété d’une bonne partie des juments. Tout le monde n’a pas toujours le même avis, mais cela passe plutôt bien. Nous essayons de trouver un équilibre entre le soutien à nos étalons et l’utilisation de confirmés à l’extérieur. C’est la politique de ces dernières années. Une jeune jument va au moins à deux sires confirmés sur ses quatre premières saillies. Cela nous pousse par ailleurs à acheter régulièrement des poulinières, pour diversifier les courants de sang et pour soutenir nos étalons…

En interne, j'échange avec Ludivine Marchand-Morin, la directrice du haras. Elle apporte un point de vue intéressant, étant quotidiennement au contact avec les poulinières et leur descendance. Ses remarques sont pertinentes, au niveau physique, caractère… Leur synthèse permet de réussir à trouver le croisement pour chaque jument. En 2020, nous en avons fait environ 80. Le travail démarre au mois de septembre. Et petit à petit, sur quelques mois, le plan de croisement se dessine.

Encore une fois, European Sales Management, dont vous faites partie avec le haras des Capucines, était l’un des vendeurs en vue en décembre à Newmarket, avec neuf lots pour 2,5 millions de Gns. Comment est née cette association de vendeurs français ?

European Sales Management a vu le jour avant mon arrivée au haras. C’est mon oncle, Marc de Chambure, qui l’a créé avec Michel Zerolo et Éric Puerari. L’idée était de trouver des synergies pour vendre à Newmarket : au niveau logistique, visibilité et carnet d’adresses. Cela fonctionne bien, pour nos chevaux et pour ceux de nos clients. Mais ce sont surtout Éric et Michel qui en sont les moteurs. La structure bénéficie d’une certaine notoriété, notamment grâce à la qualité des sujets vendus.

L’écurie Aland – Alec Head et Roland de Chambure – a vraiment marqué l’histoire de l’élevage français. À une époque, on a même cru que cette association pourrait faire naître un géant de l’étalonnage à la française. Est-ce qu’elle vous inspire ?

J’ai beaucoup aimé les témoignages relatant leur amitié et en quoi cela influençait positivement leur activité. Cela m’inspire dans une certaine mesure, car je pense que cela a du sens de faire les choses à plusieurs. Le fait d’être souvent associé a bien sûr, en ce qui me concerne, une justification économique. Mais, c’est aussi le plaisir de partager avec les professionnels du milieu, tout en sachant que les associations restent le meilleur moyen de faire connaître l’activité aux nouveaux venus. Entraîneurs, pinhookers, éleveurs, propriétaires… nous avons tous un rôle à jouer en tant qu’ambassadeurs de notre filière. Et dans cet objectif, les associations représentent une vraie porte d’entrée car cela rassure les gens.

Cinq étalons sont stationnés à Étreham. Et quatre sont confiés aux bons soins du haras de la Tuilerie. Mais avec Threat, qui officie au haras du Mont Goubert, c’est encore autre chose. Vous êtes en effet copropriétaire d’un sire officiant dans un autre haras. Est-ce quelque chose que vous souhaitez reproduire plus souvent à l’avenir ?

Pas forcément. Mais dans ce cas précis, je ne voulais pas intégrer un troisième débutant à Étreham en 2021. Or Threat (Footstepsinthesand) s’est retrouvé assez tôt sur le marché, fin août/début septembre. Je trouvais qu’il représentait un vrai intérêt pour l’élevage français. L’association s’est faite et elle comprend notamment Coolmore. Je connais Hugues Rousseau. C’est un entrepreneur, une personne dynamique, qui n’a pas peur de prendre des risques. Nous avons choisi Victor Langlais pour manager la carrière du cheval. Tout s’est fait assez facilement. Bien sûr, entre étalonniers, nous sommes concurrents. Mais nous pouvons aussi travailler ensemble. Et c’est important lorsque cela peut participer à l’amélioration du parc français.

À ce titre, je pense que l’élevage de notre pays ne se rend pas service en intégrant trop de nouveaux sires tous les ans. Cela dilue le nombre de juments qui va à chaque étalon. Par conséquent, la probabilité de réussite des jeunes sires français s’en trouve diminuée et l’équation économique fragilisée. Petits ou grands éleveurs, nous avons tous intérêt à ce que les sires français réussissent au haras. Mon sentiment est le suivant : on gagne à s’associer pour acheter un meilleur étalon. Plutôt que d’avoir chacun son propre reproducteur.

Je pense qu’un débat mérite d’être lancé pour comprendre pourquoi pléthore d’étalons se lancent tous les ans en France et pour voir s’il ne faut pas guider cette tendance vers le qualitatif, en garantissant bien sûr la liberté de choix et d’entreprise.

Compte tenu du contexte actuel, on aurait pu penser que le nombre de nouveaux sires diminuerait. Ce n’est pas le cas et ils seront au moins 36 en 2021. De même, on aurait pu imaginer que les prix de saillies allaient baisser. Comment expliquer cette situation ?

En ce qui concerne les tarifs de monte, il est difficile de tirer une conclusion globale. Il faut étudier chaque cas individuellement car beaucoup d’éléments influent. Et je pense qu’il y a tout de même eu un effet sur les prix.

Pour le nombre de nouveaux, je m’attendais à une année creuse, à une pause qui aurait donné le temps de souffler au marché. Surtout que notre pays en a accueilli entre 35 et 40 tous les ans depuis plusieurs saisons. Mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé. Je pense que nous sommes tombés dans l’extrême. Une réflexion doit être menée.

Il y a quelques années, la probabilité que Persian King ou Hello Youmzain débute en France aurait été très faible. Que représente leur arrivée pour l’équipe d’Étreham ?

C’est une satisfaction de voir deux sujets de ce calibre débuter en France. Il faut aussi y voir le signe que l’Europe des courses redonne du crédit à notre pays. Par ce geste, les copropriétaires étrangers de ces étalons accordent leur confiance au système français. Toute l’équipe du haras a les yeux qui brillent : c’est une fierté pour tout le monde à chaque fois qu’un éleveur vient les découvrir. Ça nous tire vers le haut.De bonnes fées se sont penchées sur le berceau de Persian King. Cette association est assez inédite !

Absolument. Et Darley va le soutenir avec de bonnes juments. Tout comme Diane Wildenstein. La syndication s’est menée dans de bonnes conditions. L’intérêt des éleveurs anglo-irlandais a été fort. Il va vraiment avoir toutes ses chances de réussir.

Dans quel contexte avez-vous acquis en partie Wonderful Moon, un achat inattendu pour beaucoup de monde ?

De mon point de vue, c’était une évidence. J’essaye au maximum de compléter notre offre, avec un double objectif de qualité et de diversité. Il est intéressant de donner une chance à des profils différents, au niveau pedigree et distance. On doit continuer à lancer des étalons de 2.000/2.400m. Nous avons essayé d’acheter Crystal Ocean (Sea the Stars), pour une orientation plat, mais cela ne s’est pas fait. On voit que cette lignée mâle réussit formidablement bien. Sea the Moon (Sea the Stars) connaît une ascension que chacun a pu constater. Wonderful Moon (Sea the Moon) a souvent gagné avec brio, dans une génération allemande qui est certainement la meilleure vue depuis un moment. Les 2.400m du Derby allemand (Gr1) se sont révélés trop longs pour lui. Mais il est remonté à son meilleur niveau en fin d’année. Le fait de s’associer avec nous et de conserver le cheval à l’entraînement à 4ans a convaincu l’entourage. C’est un beau sujet, avec une belle famille… il a tout pour progresser et faire une bonne saison sportive 2021. Les courants de sang allemands sont très intéressants. J’ai d’ailleurs acheté une foal de la famille de Sea the Moon (Sea the Stars) à Tattersalls.

Beaucoup de grands éleveurs étaient entraîneurs ou fonctionnaient en tandem avec un entraîneur. Est-ce qu’un professionnel – ou plusieurs – vous influence tout particulièrement ?

En ce qui concerne mon activité actuelle, je ne sais pas si c’est un entraîneur en particulier qui m’influence. Par contre, l’un d’eux a beaucoup compté dans ma formation. En Australie, j’étais cavalier d’entraînement chez David Hayes. Le fait d’être à cheval, tous les matins pendant une année, m’a fait réaliser à quel point il était important de comprendre ce pour quoi on élève. L’entraînement et l’élevage sont parfois deux mondes qui peinent à se comprendre. Et pourtant, ils sont tellement liés. La compréhension mutuelle est cruciale pour réussir.

Nous avons fait le choix d’avoir plus de chevaux à l’entraînement désormais. J’échange donc avec beaucoup d’entraîneurs très régulièrement. C’est très enrichissant. La compréhension des techniques d’entraînement, de la manière dont les chevaux courent, de leur évolution physique… tout cela me fait d’une certaine manière progresser en tant qu’éleveur.

L’année 2021 va être très importante pour Almanzor. Ce jeudi, il a déjà une vingtaine de 2ans à l’entraînement en France, dont six chez Jean-Claude Rouget. Quels sont les retours ?

Jean-Claude Rouget est effectivement bien équipé en ce qui concerne la production d’Almanzor et nous lui en avons confié deux : un élevé, un acheté. On ne peut pas honnêtement parler de qualité au mois de décembre. Mais par contre, tous les entraîneurs avec qui j’ai pu parler de leur Almanzor sont unanimes : ils ont un bon mental, un comportement de cheval de course, du physique tout en étant assez athlétiques, ils montrent de l’influx et un brin de précocité dans leur attitude. Le fait que ces poulains prennent bien le début du travail est déjà de bon augure. J’ai hâte de les voir en piste.

C’est assez incroyable de voir deux 2ans "FR" au top du classement européen cette année. Mais ils sont entraînés hors de France. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

La réussite de St Mark’s Basilica (Siyouni) est une bonne nouvelle dans le sens où il renforce encore la notoriété de son père et par extension du parc étalon français. Mais même s’il est un "FR", je pense que son statut de français de naissance est un peu usurpé. Contrairement à celui de Pretty Gorgeous (Lawman), il n’a passé que peu de temps en France. Or, nous Français, déplorons le manque de visibilité de nombreux sujets de nos élevages, car bien que parfois assimilés, ces derniers portent le label "IE" ou "GB". Je pense qu’il faudrait essayer de travailler pour que cela change, en concertation avec les Anglais et les Irlandais.

L’élevage français, avec une jumenterie moins qualitative et moins nombreuse, obtient de bons résultats, proportionnellement parlant. Nous n’avons rien à envier aux étrangers sur les infrastructures et les conditions d’élevage. Le niveau des juments et étalons dans notre pays progresse. C’est une tendance, mais avec des moyens plus limités.

Notre culture est différente, au niveau des lignées comme des pratiques vis-à-vis de l’année à 2ans. Il faut l’accepter, tout en nous améliorant sur ce point. Je pense que c’est plus une question de chevaux que d’entraînement. Tout en sachant que notre tradition de prudence à 2ans garantit une marge de progression qui est reconnue, en particulier pour l’exportation. Je ne pense pas qu’il faut copier ce qui se fait ailleurs.

Et en cette fin d’année, j’ai ressenti un vrai dynamisme des acteurs français malgré le contexte. Notre pays a des jeunes, de l’enthousiasme, des gens qui s’associent, qui tentent… c’est positif. Bien aidée par ses allocations, la France des courses a une vraie carte à jouer. En comparaison, j’ai trouvé l’Angleterre un peu morose, un peu inquiète, avec une moins grande diversité d’acteurs, moins de jeunes notamment. Il se passe des choses positives en France et cela doit tirer tout le monde vers le haut.

En 2020, Étreham a beaucoup soutenu l’obstacle, sponsorisant des courses du Pin à Auteuil. Pourquoi ?

Les éleveurs sont nos partenaires et nous souhaitons aller dans leur sens. En tant qu’étalonniers, en obstacle, nous avons trouvé qu’il était intéressant de sponsoriser des courses. Nous sommes en train de chercher une manière de procéder en plat.

Une chose que ce métier m’a apprise, c’est qu’on ne peut pas espérer gagner tout seul. Il est toujours profitable d’entreprendre dans un marché et dans un secteur d’activité sain, en progrès.

Et humainement, sponsoriser des courses a du sens. C’est l’occasion d’échanger, de rencontrer… Cela donne du sens à notre activité. J’espère que d’autres tenteront cette aventure. France Galop a un rôle à jouer en allant voir les acteurs de la filière. Sponsoriser est à la portée de toutes les structures et c’est très positif.