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Magazine / 09.01.2021

Épisode 3 : Candy Ride, l’incroyable histoire du Maradona de la pampa

Ras-le-bol de 2020 ! Alors, histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l'année (20)21.

Par Franco Raimondi

Il a remporté six courses en restant invaincu, dont trois Grs1. Avec un total de trente-six longueurs d'avance… et avec seulement trois coups de cravache. Mais ce n'est pas à cause de cela que l'argentin Candy Ride (Ride the Rails) est devenu une légende. Non, cela n'a rien à voir avec les statistiques. Sa légende, il la doit à une course : la Polla de Potrillos à General Cabrera (Cordoba), une épreuve sur 500m ! Il s'agit d'un événement dans le milieu des cuadreras, les courses de bled qui enflamment le cœur des Argentins. Environ 200 sites organisent chaque saison des réunions de cuadreras, le socle de l'activité hippique en Argentine. En 2002, les règles étaient très simples : les propriétaires payent l'engagement et les chevaux vont en découdre sur la piste. Le gagnant touche 80 % de la cagnotte, le deuxième a droit à 20 %. "Nada" pour les autres. Le 1er mai 2002, la Polla de Potrillos avait attiré 20 partants, et les organisateurs ont divisé les poulains de 2ans en deux lots. Candy Ride, parti moyennement, a enclenché après 200m et la course était finie : il a surclassé ses rivaux pour gagner par deux grandes longueurs avec un chrono canon : 27”. C'est-à-dire une réduction kilométrique de 54”. Les installations techniques de l'hippodrome de General Cabrera n'étaient pas fiables à 100 %. Mais, pour un poulain de 2ans, c'était un chrono monstrueux.

Recalé de trois visites…

Le propriétaire de Candy Ride est le haras Ojos Claros, une casaque qui représente trois générations de la famille Alonso. Ils ont touché 12.500 pesos : 4.674 € à l'époque… 120 aujourd'hui. Leur rêve débutait. Le grand poulain n'avait pas passé la visite vétérinaire à trois reprises lorsqu'il était yearling. Et il avait finalement été acheté par les Alonso quand il venait d'avoir 2ans. Fort de cet exploit dans un bled, Candy Ride pouvait désormais partir pour Buenos Aires et ses hippodromes. Le premier objectif était le Junior Sprint (Gr1), une des sept courses au programme de la grande réunion des Carreras de la Estrellas, la Breeders' Cup argentine. Découvrir Buenos Aires moins de deux mois après avoir débuté dans une course de province était un pari plutôt audacieux. Mais Candy Ride était déjà considéré comme un crack en puissance. Pour la petite histoire, il fut même proposé à un courtier français qui passait ses vacances en Argentine. Il était alors logé dans les écuries de Rio Cuarto - pas au George V ! - et son prix était de 250.000 $, un peu cher pour un poulain qui avait gagné une cuadrera

Un soir d'août à Palermo

Candy Ride a alors rencontré un petit problème. Son entourage a donc décidé de faire l'impasse et de le débuter dans un maiden, le 9 août à Palermo, sur les 1.200m de la piste en dirt avec tournant. Tout le monde savait que le poulain arrivé de Rio Cuarto n'était pas inédit comme le prétendait le programme officiel. Même avant l'ère des réseaux sociaux, l'information sur son petit numéro à General Cabrera avait beaucoup circulé. Parti favori à 1,15/1, il est arrivé en solitaire, avec douze longueurs d'avance et un chrono de 1'09”31. Candy Ride avait ainsi décroché son ticket pour la Polla de Potrillos (Gr1), le premier classique de la saison, sur le mile en dirt à Palermo. Il était logé dans la cour 16 et confié à Elbio Daniel Fernandez, mieux connu sous le sobriquet (ce qui est bien normal en Argentine) de Pechera (plastron).

Un pays en pleine crise

Le poulain est bien revenu de sa course, mais, une dizaine de jours avant le classique, il a toussé. Rien de très grave, sauf qu'un cheval venu du fin fond de la campagne, gagnant d'une cuadrera et d'un maiden, ne pouvait pas aller sur un Gr1 avec ces points d'interrogation. Les propriétaires ont alors décidé de l'envoyer à San Isidro, l'autre hippodrome de Buenos Aires, et de le confier à René Ayub. C'est alors que l'histoire de Candy Ride embrasse celle de son pays, l'Argentine, qui avait fait faillite quelques mois avant le début du poulain. En octobre 2002, 57,5 % des Argentins vivaient sous le seuil de la pauvreté. Les propriétaires de Candy Ride avaient à ce stade deux options : une course à conditions peinarde ou s'attaquer aux Grs1. Mille pesos correspondaient à 373 euros quand Candy Ride avait gagné sa cuadrera en mai. D'un coup, en octobre, ils ne valaient plus que 270…

Une légende urbaine

Il fallait jouer le jeu. Prendre un risque. La bonne course pour cela était le Gran Premio San Isidro (Gr1), sur le mile de la piste en gazon de San Isidro. Le 12 octobre, tous les feux étaient au vert. Petit aparté : il n'y a pas un peuple sur la planète (à l'exception des Uruguayens) capable de raconter des histoires liées au sport comme le font les Argentins. Si vous en doutez encore, procurez-vous un livre d'Osvaldo Soriano ou de l'Uruguayen Eduardo Galeano. Le plus insignifiant match de football se transforme en quelque chose d'épique : un but est marqué par un joueur unijambiste entré sur la pelouse en marchant sur ses mains et qui a dribblé tous les adversaires, y compris les remplaçants… Dans le milieu des courses, il y a une légende urbaine au sujet de l'ultime travail de Candy Ride avant son premier Gr1. J'en ai écouté plusieurs versions et, dix-neuf ans après, je ne suis pas encore arrivé à établir une version définitive de que j'ai appris de plusieurs sources. Je pense que la bonne version vient d'un ami qui n'est plus de ce monde. Il était surnommé El Showman (avec un surnom pareil…). Dans sa version, Candy Ride fait un travail sérieux pour le Gr1 le mardi matin avant la course, 1.200m en 1'10”, pour le plus grand plaisir de son entraîneur. C'est dans l'après-midi que son premier entraîneur, Daniel Lopez, accompagné par un jockey, est arrivé dans les écuries de San Isidro. Le poulain ne lui semblait pas vraiment affuté et il a décidé de lui donner un deuxième galop poussé, quelques heures après le premier. Un deuxième galop encore plus rapide selon les chronos. Un planning d'entraînement assez particulier cinq jours avant la course…

Les yeux de Pavlosky, le flair de McAnally

Le compte rendu du Gran Premio San Isidro est quelconque. Candy Ride, qui faisait ses débuts sur le gazon, a pris la tête avec les premiers 400 en 22”57. Il a passé le poteau des 800m en 44”65, les 1.200m en 1'08”87 et a terminé son parcours en 1'32”16 sans un coup de cravache et avec huit longueurs d'avance. Les chronos en Argentine sont souvent trompeurs car le départ est lancé mais la distance n'est pas raccourcie. Le Gran Premio San Isidro était doté d'un peu plus de 19.000 dollars. Des premières propositions sont arrivées. L'acheteur le plus intéressé était l'entraîneur américain Ron McAnally, qui avait déjà gagné 22 Grs1 et trois Breeders' Cup Distaff avec deux juments achetées en Argentine : Paseana (Ahmad) et Bayakoa (Consultant's Bid). Il avait le meilleur limier sur place, le docteur Nacho Pavlovsky, qui en France fut le jeune et brillant vétérinaire de l'écurie Wildenstein à l'époque d'Allez France (Sea Bird). L'entraîneur américain a demandé à l'entourage de Candy Ride une autre course avant de formuler une vraie offre.

Un mile en 1'31”01 au canter

Candy Ride avait trois objectifs possibles : le Gran Premio Nacional, le Derby argentin sur 2.500m gazon, le Carlos Pellegrini, l'Arc de Triomphe local sur 2.400m, et le Joaquin de Anchorena (Grs1), la course la plus importante du pays sur le mile. Le choix s'est porté sur cette dernière. Selon d'autres sources, le double galop réalisé le même jour s'est déroulé avant l'Anchorena, mais je reste fidèle à la version d'El Showman. Le compte rendu de la course est la copie conforme du San Isidro, sauf les temps partiels : 22”46 les 400m, 45”75 les 800, 1'07”78 les 1.200m et un chrono de 1'31”01, à un centième du record de Riton (Un Desperado), un "FR" qui avait gagné l'Anchorena en 1995. Armando Glades, pilote de Candy Ride, s'était plaint après la course : « Personne n'est venu nous tenir compagnie avant même la fin du tournant. Je ne regarderai pas le chronomètre, car il pouvait aller beaucoup plus vite avec un peu plus de pression. »

Un million de dollars

L'allocation au gagnant de l'Anchorena était de 60.930 dollars américains. Les propriétaires de Candy Ride avaient trois options : le Martinez de Hoz (Gr1) à domicile en février, l'UAE Derby (Gr2) à Dubaï ou… n'importe quelle autre course. Ron McAnally est arrivé en Argentine au mois de février, il a vu Candy Ride galoper et a donné le feu vert à Sidney et Jenny Craig, les propriétaires de Paseana et Bayakoa, pour acheter le poulain. Le prix n'a jamais été rendu public, mais toute l'Argentine disait que les Américains avaient payé un million de dollars. Les Craig avaient déjà gagné le Derby d'Epsom, mais leur rêve était de remporter le Pacific Classic (Gr1), la grande course dans leur hippodrome chéri, Del Mar.

La mission Pacific Classic

C'était le grand objectif de Ron McAnally, qui a tout de suite compris qu'il avait touché un crack, avec des problèmes bien sûr, mais pétri de classe. Il devait lui faire gagner le Pacific Classic. Pour y parvenir, il a suivi un programme très limpide. Il a gagné lors de sa rentrée après presque sept mois d'absence dans une course à conditions sur le dirt à Hollywood Park. Pourquoi une si longue absence ? Le temps de s'adapter à un mode de vie et à un hémisphère différents. Un mois après, il a remporté l'American Handicap (Gr2) sur le mile en gazon. Tout allait bien, sauf qu'une semaine avant le Pacific Classic, son jockey, Gary Stevens, est tombé à Arlington Park. Dans une course à quatre partants, même au plus fort du meeting de Saratoga, trouver un jockey de haut niveau pour champion n'était pas simple. McAnally a choisi Julie Krone - une petite poupée selon les turfistes les plus machos - alors que Jerry Bailey, le patron de Saratoga, avait décidé de prendre l'avion direction San Diego. Il voulait en effet monter Medaglia d'Oro (El Prado), qui avait tout gagné et semblait imbattable dans la catégorie des chevaux d'âge.

Medaglia d'Oro battu par KO

Le Pacific Classic faisait figure d'un match-race à l'ancienne, l'Ouest (Medaglia d'Oro) face à l'Est (Candy Ride). Une deuxième version de Seabiscuit vs War Admiral, avec le meilleur jockey américain en selle sur Medaglia d'Oro, favori à 0,6/1. Gary Stevens avait donné les ordres à Julie Krone par téléphone : « Tu n'as jamais monté un cheval de cette classe : ce n'est pas un souci. Bonne chance. » Jerry Bailey a propulsé en tête Medaglia d'Oro, alors que Candy Ride a failli faire tomber Julie en sortant des boîtes. Les deux étaient au coude à coude après 400m et cela a continué dans la ligne d'en face. Déjà, dans le dernier tournant, cela sentait la défaite pour Jerry Bailey. Il a déclaré : « Nous étions déjà grillés, au bout du rouleau, et Julie me regardait en tirant dessus. » Candy Ride a gagné presque au canter, en bouclant le 2.000m en 1'59”11, par trois grandes longueurs, avec le troisième dix longueurs derrière. Il pouvait aller plus vite, beaucoup plus vite.

Il n'a plus recouru

Ses nouveaux propriétaires étaient prêts à payer 800.000 $ pour supplémenter Candy Ride dans la Breeders' Cup Classic (Gr1). Il aurait gagné en se promenant. La preuve en est la deuxième place de Medaglia d'Oro, battu d'une longueur et demie par Pleasantly Perfect (Pleasant Colony), à l'issue d'un parcours cauchemardesque. Quelques semaines après le Pacific Classic, les premiers bruits sont arrivés : Candy Ride avait des problèmes aux jambes et la Breeders' Cup arrivait trop vite. D'après le calendrier de l'hémisphère Sud, il venait de prendre 4ans depuis quelques mois. Il avait couru sept fois en comptant également la Polla de Potrillos à General Cabrera. Une tentative dans la Dubai World Cup était encore possible et, au pire du pire, il pouvait encore viser un deuxième succès dans le Pacific Classic. De plus, avec son pedigree loin d'être à la mode, les éleveurs ne se précipitaient pas pour une saillie. La décision de le retirer est intervenue en août 2004.

Un rating de 127, mais des limites inconnues

Un champion invaincu a pris au moins une fois le risque d'être battu. C'était arrivé un jour d'octobre 1954 à Ribot (Tenerani) dans le Gran Criterium à San Siro ; plus tard Frankel (Galileo) a fait souffrir ses supporters à Royal Ascot et Black Caviar (Bel Esprit) était passée proche de la défaite dans les Golden Jubilee Stakes (Gr1). Candy Ride fut crédité de 127 dans le classement mondial en 2003. Le meilleur au monde sur le dirt. Mais la valeur d'un cheval invaincu, jamais testé vraiment avec la cravache, est impossible à situer. D'après El Showman, Candy Ride au top aurait même battu Frankel. C'est un peu hasardeux, très argentin, mais pas si loin de la vérité !

Le pedigree

Le grand travail du haras Abolengo

Candy Ride n'avait pas assez de pedigree pour séduire les éleveurs américains. Son père, Ride the Rails (Cryptoclearance) fut bradé en Argentine et sa mère, Candy Girl (Candy Stripes), inédite et propre sœur du triple lauréat de Gr1 City West, ne leur disait pas grand-chose. Elle s'est révélée être une très bonne poulinière en produisant les gagnantes de Groupe Candy Apple (Halo Sunshine), partie ensuite pour les États-Unis, et Candy Singer (Singspiel), qui a remporté un Gr3 en Afrique du Sud. Les Américains ont acheté les sœurs de Candy Ride. Pour proposer à l'étalon un carnet de bal suffisant, Hill ‘N Dale Farm l'a offert en 2005 au tarif de 10.000 $ (8.160 €). Il a eu 124 foals, soit 1,24 million de chiffres d'affaires brut. Certes, il n'avait pas assez de pedigree, mais il avait beaucoup de talent à transmettre. Après son passage à Lane's End Farm, son tarif est monté petit à petit jusqu'à 100.000 $ (81.600 €) puis a baissé à 75.000 $ (61.250 €). En treize générations il a donné 46 gagnants de Groupe dont 16 de Grs1, une douzaine de ses fils (Gun Runner, Twirling Candy, Mastery et la bombe Vekoma) sont étalons. Le secret du talent de Candy Ride vient du grand travail de sélection, qui dure depuis plus de cinquante ans, fait par le haras Abolengo de la famille Menditeguy. Ils ont acheté en 1968 une pouliche française de 2ans, Cithere (Marino), un produit de l'élevage Weisweiller de la souche de Le Fabuleux (Wild Risk). Elle est devenue une poulinière de base et le haras Abolengo a gardé un demi-frère de Candy Ride, l'invaincu Cosmic Trigger (Lizard Island) comme jeune et prometteur étalon.

Candy Ride en cinq chiffres

6

Six victoires officielles, dont trois Grs1, et aucune défaite. Trois coups de cravache. Il n'a jamais été vraiment testé.

27”

Le chrono enregistré lors de sa première victoire non officielle dans une cuadrera à General Cabrera sur 500m, après un départ assez moyen.

91”01

C'est son chrono sur le mile dans le Joaquin d'Anchorena (Gr1), à un centième du record, remporté par huit longueurs au canter. D'après son jockey, Armando Glades, il pouvait aller beaucoup plus vite.

1.000.000

C'est le prix payé par Sidney et Jenny Craig, qui cherchaient un cheval pour gagner le Pacific Classic.

2

Les galops poussés dans la même journée et cinq jours avant un Gr1. C'est une légende mais, pour tout le monde, c'est la vérité.