Le magazine :  épisode 12 : l’énorme Zenyatta à une tête de la perfection

Courses / 31.01.2021

Le magazine : épisode 12 : l’énorme Zenyatta à une tête de la perfection

Ras-le-bol de 2020 ! Alors histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l’année (20)21.

Épisode 12 : l’énorme Zenyatta à une tête de la perfection

Les courses de Californie étaient un rendez-vous incontournable pour le journaliste, parieur et noctambule que je suis. Avec les neuf heures de décalage, on a le temps de prendre un ou plusieurs apéros, de dîner, et même de boire un café avant de se plonger dans les courses. C’était un jeudi comme les autres, le 22 novembre 2007, quand les pouliches de la sixième course d'Hollywood Park, un maiden pour 3ans sur 1.300m, sont arrivées au rond. Il y en avait une qui se détachait du lot. Pour bien se sortir de la jungle de Betfair, il fallait dénicher un cheval monté par un bon jockey mais pas trop connu en Europe et entraîné par un professionnel qui ne faisait pas la Une tous les jours. C’était le moyen de toucher un gagnant à une cote double… C’est comme ça que j’ai découvert Zenyatta (Street Cry). Elle était à 5,5/1 sur l’hippodrome mais un Anglais malchanceux l’avait proposée à 10/1. C’était un cadeau mais, quand le propriétaire, Jerry Moss, a dit qu’il s’attendait à une bonne course, pas plus, j’ai eu peur un instant d’être tombé dans un piège. Le départ a confirmé les soucis et quand les douze pouliches se sont trouvées au bout du tournant, mes 40 livres étaient à la poubelle. Cinquième bien courue ? Non, cette Zenyatta a fini par trouver son action, et a gagné avec David Flores en mode statue. L’Anglais inconnu a perdu, j’ai gagné et surtout j’ai découvert une future star.

En 52 jours, d’inédite à gagnante de Gr2

Trois semaines après, j’étais devant mon ordinateur pour la deuxième course de Zenyatta, qui découvrait un parcours avec deux tournants dans une course à conditions. Dans un lot de six pouliches, elle s’est promenée. Quatre semaines plus tard, elle est arrivée dans les Groupes. Zenyatta s’alignait au départ des El Encino Stakes (Gr2) face à la gagnante de Gr1 Tough Tiz’s Sis (Tiznow) et la lauréate de Gr2 Romance Is Diane (In Excess). Elle avait droit à six livres de décharge et comme d’habitude, elle est sortie des boîtes mollement. Les deux rivales les plus dangereuses ont démarré à 400m du poteau, Zenyatta avait cinq longueurs à refaire et a déployé ses longues foulées pour gagner par deux longueurs. En 52 jours, elle était passée du statut d’inédite à celui de gagnante de Gr2…

Et tout de suite un Gr1

Zenyatta a quitté la Californie pour la première fois en avril, à l’occasion de l'Apple Blossom Handicap (Gr1). Elle faisait ses débuts sur le dirt et affrontait la lauréate de la Breeders’ Cup Distaff (Gr1) Ginger Punch (Awesome Again). En face, elle avait huit longueurs à refaire et a gagné par plus de quatre longueurs, avec en selle Mike Smith, car David Flores avait choisi de rester à Santa Anita pour le Santa Anita Derby (Gr1). Mauvais choix, car Mike Smith et Zenyatta sont devenus indissociables.

En Californie, pour la regarder dans les yeux

La pouliche a dominé ses rivales dans les handicaps de la West Coast et est arrivée invaincue en huit sorties, dont trois Grs1, à la Breeders’ Cup. C’était la première édition courue sur une P.S.F., avec la formule sur deux réunions, dont une, le vendredi, réservée aux femelles. L’Europe avait une bonne équipe, qui comptait entre autres sur Goldikova (Anabaa), mais le but de mon voyage était d’admirer Zenyatta trois semaines après avoir applaudi Zarkava (Zamindar). Les deux Z étaient comme le jour et la nuit. Zarkava, c’était la pureté. Zenyatta débordait pour son modèle et son geste déjà avant la course. Une pouliche énorme, 178 centimètres, qui se déplaçait en diva, et regardait le public en marchant comme au pas espagnol.

Une première Breeders’ Cup et un vol

Zenyatta avait déjà sa place dans le cœur des turfistes californiens et son surnom, The Big Z (la grande Z). Pour mesurer sa popularité, il faut noter que Stardom Bound (Tapit), qui avait gagné dans la même réunion la Breeders’ Cup Juvenile Fillies’ (Gr1), était surnommée The Baby Z (la petite Z) car exactement comme la grande, elle trottinait parmi les dernières avant d’exploser en pleine piste. Zenyatta, bonne dernière comme d’habitude, a gagné sa première Breeders’ Cup sans un coup de cravache. Une démonstration. Impressionnante. Cette Breeders’ Cup s’est achevée avec un triomphe pour l’Europe qui a gagné cinq courses le samedi, dont le Mile avec Goldikova et le Classic avec Raven’s Pass (Elusive Quality). Il restait une affaire à régler, le titre de Horse of the Year. Zenyatta a décroché la couronne des femelles mais les électeurs lui ont préféré Curlin (Smart Strike). C’était un vol, je peux vous l’assurer. Elle avait eu une saison parfaite au contraire du poulain mais à la fin, Curlin a gagné avec 153 voix contre 71.

Une Breeders’ Cup Classic historique

Zarkava, plus jeune d’un an, avait fini sa carrière et fut jugée en 127 dans le classement international. Il fallait descendre à la troisième place pour trouver Zenyatta à 124. Il lui restait encore une saison pour démontrer qu’elle était la meilleure. Dans la ligue des femelles, elle n’avait pas de rivales. Elle a fait son retour à la fin du mois de mai et elle est allée ensuite sur le Vanity Handicap (Gr1) en acceptant un défi à l’ancienne. Elle devait porter 129 livres, une enclume pour le standard américain, et rendait jusqu’à seize livres à des gagnantes de Groupe. Elle les a massacrées. Son entourage a décidé d’affronter enfin les mâles dans la Breeders’ Cup Classic (Gr1), une course interdite aux femelles. C’était encore à Santa Anita, sur la P.S.F., dans un lot à 13 partants et plein de gagnants de Gr1. Les autres jockeys ont cherché à verrouiller la course, sans beaucoup de train, et quand le peloton est arrivé sur le dernier tournant, elle était encore à une dizaine de longueurs de la tête. Mike Smith s’est vite rendu compte qu’il était impossible de lancer sa jument en sixième épaisseur comme d’habitude. Il a grignoté quelques longueurs, côté corde, dans le tournant, avant de la déboîter en pleine piste à 300m du poteau. Zenyatta avait encore six longueurs à refaire alors que Gio Ponti (Tale of the Cat) avait choisi le bon moment pour gagner. Toute la tribune de Santa Anita a poussé la jument qui, finalement, a gagné d’une longueur, accompagné par la voix du commentateur Trevor Denman qui a crié : "the un-be-lie-va-ble Zenyatta". L’incroyable Zenyatta. La championne découverte par hasard devant mon ordinateur un peu moins de deux ans auparavant avait gagné la Breeders’ Cup Classic. J’étais en larmes. Parfois on peut oublier sa profession.

Imbattable en piste mais…

C’était fini, elle ne pouvait faire mieux que ça et le 26 décembre, quelques jours après avoir terminé deuxième de la joueuse de tennis Serena Williams comme meilleur athlète des États-Unis, Zenyatta a défilé pour ses adieux à Santa Anita. Jerry Moss et sa femme Ann, après quelques semaines de réflexion, ont changé d’avis. C’était à la veille de l’élection du Horse of the Year. Une femelle avait gagné mais n’était pas Zenyatta. Rachel Alexandra (Medaglia d’Oro), qui avait remporté les Preakness Stakes (Gr1) et avait aussi battus les mâles, fut choisie avec 130 voix contre 99. Jerry Moss avait déclaré après la remise du trophée : « Zenyatta n’a jamais été battue, elle est parfaite et personne ne l’a devancée sur la piste. Cette défaite est déplorable mais n’enlève rien au travail de son entraîneur John Shirrefs. Mes félicitations aux propriétaires de Rachel Alexandra. Un jour, peut-être, elles se rencontreront sur la piste et on verra bien qui est la meilleure. »

Cinq millions pour un match

C’était la course dont toute l’Amérique rêvait. L’hippodrome d’Oaklawn Park avait décidé d’organiser ce match, en poussant l’allocation des Apple Blossom à cinq millions de dollars mais à une condition : d’avoir les deux au départ. Rachel Alexandra n’a pas retrouvé ses moyens après une campagne de 3ans très chargée et a renoncé. Zenyatta a continué sa domination sur les femelles, elle a gagné les Apple Blossom après une promenade pour sa rentrée, et le 13 juin, elle a fait tomber le record de victoires consécutives qui appartenait à Cigar (Palace Music) et Citation (Bull Lea). Dix-sept victoires sans une seule défaite, même le grand Ribot (Tenerani) s’était arrêté à seize tout en finissant sa carrière invaincu. Les détracteurs de Zenyatta lui reprochaient d’avoir gagné presque toutes ses courses sur les P.S.F.,  détestées par les Américains. C’était un détail, car elle avait gagné sur du vrai dirt deux éditions des Apple Blossom. John Shirreffs, un professionnel très méticuleux, avait décidé de donner une course de préparation sur le dirt, en l’envoyant sur la Côte Est, mais il a finalement préféré la garder en Californie où elle a enregistré son dix-neuvième succès et son treizième Gr1, un record qui a été battu ensuite par Goldikova.

Mike Smith, un pilote en larmes

Elle pouvait arriver à vingt dans la Breeders’ Cup Classic et égaliser Tiznow (Cee’s Tizzy), le seul double gagnant. Le lot était très bon et Mike Smith trop sûr de gagner. Zenyatta a piétiné à une quinzaine de longueurs de la tête et à 400m du poteau, elle avait un seul cheval derrière elle. Le jockey a décidé de gagner quelques positions côté corde avant de sprinter en pleine piste. Blame (Arch) avait pris un avantage décisif et la charge de Zenyatta s’est émoussée à une tête du succès. Elle a terminé sa carrière sur une défaite… et par un cheval nommé Blame. Mike Smith le savait et en larmes, dans la conférence de presse, il avait dit : « Je suis le seul à blâmer pour cette défaite, j’ai laissé les autres prendre trop d’avance et les projections de dirt ont perturbé la jument. Zenyatta devait gagner et j’ai perdu, c’est le pire moment de ma carrière, je m’excuse auprès de tous. »

Horse of the Year, enfin !

Zenyatta, qui décroché un rating de 128 à 5ans lors de sa victoire dans la Breeders’ Cup Classic, fut jugée en 125 pour son effort sur le dirt de Churchill Downs. Ses détracteurs avaient-ils raison ? Non, elle était exceptionnelle sur les deux surfaces, avec ses énormes foulées (7,9m d’après les spécialistes), son gabarit hors norme (1,78m pour 556 kilos), et sa façon d’interpréter les courses. Après deux défaites, les électeurs ont finalement choisi Zenyatta comme Horse of the Year, malgré le résultat de la Breeders Cup Classic, avec 128 voix contre 102 à Blame et 5 à Goldikova qui avait remporté pour la troisième fois le Breeders’ Cup Mile. Sur la question P.S.F., avec le recul, j’ai développé une théorie. Zenyatta était super sur le dirt mais sur cette surface, avec des boulets pas parfaits, elle n’aurait pas résisté trois saisons. Elle a été largement la meilleur femelle américaine sur les deux surfaces et je n’arrive pas à trouver plus de deux américains capables de la battre parmi ceux qui sont arrivés après : American Pharoah (Pioneerof the Nile) et Arrogate (Unbridled’s Song).

LE PEDIGREE

Ses déboires comme poulinière

Zenyatta était trop grande et avec ses boulets, elle ne pouvait pas atteindre plus que les 60.000 $ (49.500 €) de son prix d’achat à Keeneland September. Elle est issue de Street Cry (Machiavellian) qui a produit, entre autres, la légende Winx. Son pedigree était de haut niveau : la mère, Vertigineux (Kris S), a produit la triple lauréate de Gr1 Balance (Thunder Gulch), mais la carrière de poulinière de Zenyatta s’est transformé en catastrophe. Elle a rencontré six étalons différents : Bernardini (A.P. Indy), Tapit (Pulpit), War Front (Danzig), deux fois, Medaglia d’Oro (El Prado), Into Mischief (Harlan’s Holiday) et Candy Ride (Ride the Rails). Son premier produit, Cozmic One (Bernardini), était atteint de lenteur. Son deuxième, Ziconic (Tapit), a pris huit places mais n’a pas gagné. Ses deux visites à War Front ont donné deux produits morts quelques jours après leur naissance. Avec Medaglia d’Oro, elle a donné une pouliche de 4ans qui n’a pas encore vu un hippodrome. Elle a avorté d’Into Mischief et enfin le 17 mai 2020, elle a donné un produit alezan par Candy Ride. Elle a encore visité le crack argentin mais ses propriétaires ont annoncé mardi dernier que la poulinière avait avorté. En dix saisons, elle n’a donné quatre produits vivants. Maman ? Ce n’est pas son truc…

LES CHIFFRES

178

Zenyatta sortait du lot déjà au rond, par sa façon de se déplacer, et son gabarit hors norme. Elle toisait 1,78m et pesait 556 kilos

19

Elle a battu le record de Ribot (Tenerani) en remportant dix-neuf victoires consécutives, dont 13 Grs1. Les deux records ont été battus ensuite.

128

Le meilleur rating de Zenyatta est arrivé en 2009, lors de son succès dans la Breeders’ Cup Classic. Elle est la seule femelle ayant battu les mâles dans cette course.

17

Après ses trois premières victoires associée à David Flores, Zenyatta a toujours été montée par Mike Smith qui, en larmes, s’était accusé de la seule défaite de la championne

0

Zenyatta a donné quatre produits vivants et aucun gagnant. Elle avait déjà tout donné en piste, même trop.

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