Le magazine, épisode 5 : Makybe, la Diva et ses trois Melbourne Cups

International / 11.01.2021

Le magazine, épisode 5 : Makybe, la Diva et ses trois Melbourne Cups

Ras-le-bol de 2020 ! Alors histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l’année (20)21.

Le mardi 1er novembre 2005, presque la moitié des 106.479 spectateurs présents dans les tribunes de Flemington portait un masque. Ce n’était pour se protéger de la Covid, mais pour soutenir Makybe Diva (Desert King) dans son improbable tentative de remporter pour la troisième fois la Melbourne Cup (Gr1). Et le masque façon "Zorro", avec les couleurs de la Croatie (bleu, écharpe à damiers blanc et rouge), avait quand même une autre allure que ce que nous portons depuis dix mois… Mais ce qui semblait impossible est devenu réalité et son entraîneur, Lee Freedman, a déclaré à la presse : « Commencez par trouver la plus jeune personne présente sur l’hippodrome, car peut-être qu’elle aura un jour la chance de voir un cheval remporter trois fois la Melbourne Cup. Ensuite, vous ferez une ovation à son propriétaire, à son jockey et à moi-même, car nous avons mis nos tripes sur la ligne d’arrivée. » Remporter trois fois le Prix de l’Arc de Triomphe est impossible : deux championnes comme Trêve (Motivator) et Enable (Nathaniel) nous l’ont récemment prouvé. Mais logiquement, remporter trois fois la Melbourne Cup est encore plus difficile car c’est un handicap.

La première à 51 kilos

Il est normal qu’un entraîneur protège son cheval et cache quelque chose aux handicapeurs. Mais il n’est pas seul : 23 autres agissent de la sorte ! Lors de sa première Melbourne Cup, en 2003, Makybe Diva portait 51 kilos, un petit poids. Onze de ses rivaux étaient moins chargés qu’elle, tandis que le top-weight (55,5) était le favori Mamool (In the Wings), lauréat pour Godolphin du Grosser Preis von Baden (Gr1) et qui avait un rating de 119.  Si l’on considère que les femelles en Australie avaient à l’époque une décharge de deux kilos et demi (ramenée à deux désormais), porter ce poids n’était pas pour autant un cadeau pour une pouliche qui avait remporté sa première victoire à Wangaratta et en avait aligné cinq autres, dont les Queen Elizabeth Stakes (Gr2). Elle avait 4ans pour les Australiens, mais en réalité, compte tenu du fait qu’elle est née en Angleterre, elle n’était encore qu’une 3ans. Makybe Diva est arrivée à sa première Melbourne avec quatre courses dans les jambes. Elle s’était toujours classée quatrième, y compris dans la Caulfield Cup (Gr1). Deuxième favorite à 7/1, elle s’est montrée patiente, a trouvé un bon passage à la corde et a gagné par une grande longueur.

La deuxième face à Vinnie Roe

David Hall, le premier entraîneur de la Diva, est parti pour Hongkong et Lee Freedman lui a succédé. La jument a aligné quatre défaites (sans démériter) avant de renouer avec le succès dans la Sydney Cup (Gr1) pour son retour sur 3.200m. Elle a ensuite pris des vacances avant d’entamer sa préparation pour tenter de décrocher un deuxième Melbourne Cup. Comme l’année précédente, elle a eu quatre courses pour préparer la grosse, et sa tâche s’est avérée beaucoup plus difficile. Le handicapeur lui avait imposé 55,5 kilos et, surtout, Dermot Weld avait fait le déplacement avec Vinnie Roe (Definite Article), qui venait de remporter son quatrième Irish St Leger (Gr1) et portait 58 kilos. L’irlandais est venu comme un gagnant en pleine piste mais la Diva, passée encore par un trou de souris à la corde, l’a croqué sur une pointe de vitesse. La grande longueur au passage du poteau ne dit pas tout, car Glen Boss avait un peu posé ses mains à la fin. Makybe Diva a terminé sa saison 2004-2005 avec deux autres Grs1, l’Australian Cup sur 2.000m et les BMW sur 2.400m.

Le Cox Plate, un trial promenade

Surfant sur la vague de ses succès, Makybe Diva a fait le déplacement au Japon pour le Tenno Sho (Gr1) de printemps. Une très mauvaise idée, et ce pour deux raisons : le terrain léger, qu’elle n’aimait pas, et le calendrier, car les bons chevaux australiens au mois de mai sont dans leurs quartiers d’hiver. Si la jument a mal couru, elle avait encore des belles choses devant elle. En 2005, elle avait pris 7ans pour les Australiens. Au top, après avoir remporté un Gr2 sur 1.400m pour sa rentrée, son entourage a décidé de la courir dans le Cox Plate (Gr1, 2.040m), dix jours avant la Melbourne Cup. De la pure folie, mais tout le monde était derrière elle. Makybe Diva a entamé sa progression dans le dernier tournant en sixième épaisseur et, sans bouger une oreille et ni même recevoir un coup de cravache, elle a surclassé ses rivaux. Une victoire à la Winx, sauf que Winx est née six ans après…

La troisième avec 58 kilos

Cette victoire dans le Cox Plate constituait un dernier galop poussé avant la Melbourne Cup. Les parieurs australiens ne jettent pas l’argent par la fenêtre. Elle était favorite, mais à 3,4/1, c’est-à-dire à une cote qui prenait en compte son poids (lourd) de 58 kilos, le même porté par Vinnie Roe et les 22 autres adversaires. Glen Boss n’a rencontré qu’un seul souci : avoir la voie libre, sans prendre de risques. Il a attaqué en pleine piste et, avant le poteau des derniers 200m, elle avait déjà course gagnée. Elle rentrait dans la légende et Lee Freedman s’est exclamé : « Je n’ai jamais vu Phar Lap (Night Ride), mais lui n’a jamais remporté trois fois la Melbourne Cup. » Il faut savoir que pour les turfistes australiens, Phar Lap est encore un dieu…

La pêche miracle de Tony Santic

Son propriétaire, Tony Santic, a annoncé que la jument allait prendre sa retraite. Il était devenu l’homme plus populaire d’Australie. Il avait quitté Lastovo, une île située en face de la Croatie, avec ses parents quand il avait six ans en quête d’une vie meilleure. Quarante ans après, il était devenu riche, avec l’élevage et la pêche au thon, et célèbre, avec une jument entrée dans l’histoire et dont le nom venait de cinq de ses employées : MAureen, KYlie, BElinda, DIane et VAnessa. Ce nom est rentré dans le jargon populaire des Australiens.  

Un rating canon sur la distance

Juger le niveau de Makybe Diva n’est pas si simple. Quand un cheval réalise l’impossible, on pousse un peu son rating. La valeur de la championne fut estimée à 117 lors de son deuxième succès dans la Melbourne Cup avant de monter à 124 après la troisième. Depuis 2004, un seul cheval a atteint un rating plus élevé dans la catégorie stayer : Stradivarius (Sea the Stars) qui, en 2020 avait fait 125. Makybe Diva est sur la même ligne qu’Order of St George (Galileo) en 2015 et une livre plus haute qu’Américain (Dynaformer) en 2011, quand il fut quatrième dans la Melbourne Cup de Dunaden (Nicobar), alors qu’il était à 121 pour son succès en 2010, et de Deep Impact (Sunday Silence). Avec la décharge accordée aux femelles, elle aurait battu tout le monde dans une course virtuelle sur 3.200m !

Le pedigree

Elle ne devait pas aller en Australie

Makybe Diva, née en Angleterre le 21 mars 1999, n’aurait pas dû faire carrière en Australie. Le courtier John Foote avait déniché pour 60.000 Gns (70.000 €) sa mère, Tugela (Riverman), pleine de Desert King (Danehill), dans le draft de Juddmonte à Tattersalls, en décembre 1998. Le plan de Tony Santic était de revendre le foal qu’elle portait et de l’envoyer en Australie. Tugela est partie après le sevrage de la future Makybe Diva, passée foal sur le ring de Newmarket mais qui n’a pas atteint son prix de réserve fixé à 19.000 Gns (22.000 €). Cela avait mal commencé et la pouliche est montée dans l’avion fin février. Tugela était mauvaise en piste, mais elle a produit deux autres gagnants de Groupe : Musket (Redoute’s Choice) et Valkyrie Diva (Jade Robbery). Six de ses produits ont trouvé preneurs aux ventes pour un chiffre d’affaires de 6,6 millions de dollars australiens (4,19 M€). Makybe Diva a débuté comme poulinière en rencontrant Galileo (Sadler’s Wells). Le fruit du croisement est un hongre qui a remporté deux courses. Son bilan de poulinière n’a rien de flamboyant avec cinq gagnants et une pouliche placée black type. Elle a eu sept yearling vendus pour 4,4 millions (2,79 M€). Un de ses produits, Coaster (Encosta de Lago), est arrivé en France ou il a couru quatre fois sans faire d’étincelles. Makybe Diva a une pouliche de 2ans par Written Tycoon (Iglesia) et une yearling par More than Ready (Southern Halo). Elle a pris définitivement sa retraite le 5 novembre 2020, deux jours après la Melbourne Cup.

Makybe Diva en chiffres

327.376

C’est le nombre de spectateurs qui ont assisté aux trois victoires de Makybe Diva dans la Melbourne Cup. Petite surprise : l’édition qui a rencontré le plus grand succès est la première avec 122.736 turfistes présents dans les tribunes de Flemington

124

Son meilleur rating (124) a été décroché à l’issue de sa troisième Melbourne Cup. C’est le plus haut jamais atteint par une femelle sur les longues distances

59

La Melbourne Cup fait toujours le plein avec 24 partants. Lors de ses trois victoires, Makybe Diva a battu 59 rivaux différents, dont 22 venus de l’étranger

7

Makybe Diva a gagné sa première Melbourne Cup avec 51 kilos et sa dernière avec 58, c’est-à-dire sept de plus. Elle a toujours dominé ses courses et tous ses succès ont été acquis avec une longueur et un quart d’avance

14,5

Makybe Diva a décroché 14,5 millions de dollars australiens (9,2 M€), à une époque où les allocations étaient moins élevées. Elle compte quatre autres Grs1, dont le Cox Plate gagné dix jours avant sa dernière Melbourne Cup

LES MEILLEURS STAYERS DEPUIS 2005

Année Cheval Rating
2020 Stradivarius 125
2005 Makybe Diva 124
2017 Order of St George 123
2011 Americain 123
2006 Deep Impact 123
2019 Stradivarius 122
2010 So you Think 122
2009 Yeats 122
2008 Conduit 122
2008 Septimus 122
2016 Satono Diamond 121
2013 Fenomeno 121

Rendez-vous demain pour l’épisode 6 : Deep Impact !