Les leçons d'un prince

International / 13.01.2021

Les leçons d'un prince

L’élevage Juddmonte, bâti en seulement quarante ans par le prince Khalid Abdullah et ses conseillers, est l’un des plus fameux au monde. Quelles recettes ont-ils employé pour parvenir ainsi au firmament, dans un intervalle de temps aussi court ? Les moyens financiers n’expliquent pas tout. Et chacun à son niveau, tout éleveur peut s’inspirer d’une telle réussite… On vous embarque dans le réacteur de la plus formidable machine à fabriquer des pur-sang apparue du XXe siècle !

Quel futur pour Juddmonte ?

La nouvelle de la disparition du prince Khalid Abdullah a entraîné une vague d’émotion dans le monde des courses. Puis est venue une autre question : quel futur pour Juddmonte Farms, sur le court et le long terme ? L’entité de courses et d’élevage va-t-elle continuer ? Les si belles couleurs seront-elles toujours vues en piste dans le futur ? Officiellement, rien n’a encore été annoncé.

Le prince Saud, la relève ? On a le droit de croire que Juddmonte va continuer, sous la même forme ou peut-être une autre. Les passionnés des courses, en tout cas, l’espèrent. Le prince Khalid Abdullah était régulièrement vu aux courses en compagnie de son fils, le prince Saud bin Khalid Abdullah. En 2017, par exemple, il avait représenté son père à Chantilly lors du premier sacre d’Enable (Nathaniel) dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe, recevant le trophée. En 2018, il était en compagnie de son père à ParisLongchamp pour le second Arc de la championne, ou encore à Ascot en 2019 pour le deuxième King George VI and Queen Elizabeth Stakes de la jument, tout comme lors de la Dubai World Cup d’Arrogate (Unbridled’s Song)… D’après nos informations, c'est lui qui aurait choisi la ventilation des jeunes chevaux de Juddmonte chez les différents entraîneurs pour 2021. Il y a donc un vrai espoir de le voir poursuivre l’œuvre de son père.

À LA UNE

Khalid Abdullah : en quoi sa réussite peut tous nous inspirer

Le prince Abdullah avait de très grands moyens financiers. En ce sens, un certain nombre d’éléments qui ont fait sa réussite ne sont pas imitables par le commun des mortels. Mais d’autres le sont. Et c’est sur ceux-là que nous avons choisi de nous attarder.

Par Adrien Cugnasse

Donner envie de se dépasser

Interrogé par Nick Luck ce mercredi, André Fabre a bien résumé la chose : « Il savait donner aux autres l’envie de lui donner le meilleur d’eux-mêmes. » Aussi anodine que cette phrase puisse paraître au premier abord, elle est en fait essentielle. Le prince Abdullah a fait adhérer son personnel d’élevage et ses entraîneurs à son projet, en leur permettant de se projeter sur le long terme. Une fois intégrés, les éléments de valeur progressent et s’impliquent pendant des années, offrant à l’ensemble une stabilité propice à la réussite.

Se montrer fidèle

En 1990, alors en difficulté, Sir Henry Cecil a pour la première fois de sa carrière écrit à un propriétaire pour lui demander de lui confier des chevaux. Ce propriétaire, c’était Khalid Abdullah, lequel lui est toujours resté fidèle, même dans les années les plus creuses de sa carrière.

Juddmonte n'a eu que deux racing managers depuis 1982 : Grant Pritchard-Gordon (1982-1999) puis Teddy Grimthorpe (1999-2021). De la même manière, Philip Mitchell a dirigé Juddmonte pendant trois décennies, cédant sa place à l’âge de 68 ans.

James Delahooke, qui fut l’un des hommes clés de l’ascension de Juddmonte, a dit mercredi : « Des personnes comme Rory Mahon [directeur de l’un des sites irlandais, ndlr] et Simon Mockridge [directeur des haras anglais] sont là depuis le début. À présent, ils sont au sommet de leurs domaines respectifs. Ils ont été extrêmement loyaux et ont rendu de grands services à Juddmonte. »

Faire confiance aux hommes de l’art

Même s’il avait lui-même de grandes connaissances – notamment au niveau des pedigrees –, Khalid Abdullah a toujours su faire confiance aux hommes de l’art. John Gosden a récemment rapporté à la presse anglaise une anecdote très révélatrice sur celle qui allait devenir une remarquable poulinière : « Zenda (Zamindar) a gagné sa première course – pour sa troisième sortie – au mois de mai de ses 3ans. J’ai alors demandé au prince si je pouvais la présenter au départ dans la Poule d’Essai des Pouliches (Gr1) car elle me montrait vraiment des choses remarquables. Il m’a alors répondu que si j’y croyais – et même si elle n’avait gagné qu’un maiden – alors il fallait tenter le coup. Et Zenda a gagné ce classique à 30/1. Plus tard, cette lauréate de Gr1 lui a donné Kingman (Invincible Spirit), champion en piste et au haras. Si vous croyiez vraiment en quelque chose, il vous soutenait à fond. » L’entraîneur a ensuite déclaré : « C’était un donneur d’ordre exigeant. Mais lorsqu’il prenait l’avion, il n’expliquait pas au pilote comment tenir le manche. Il savait faire confiance aux personnes de valeur, que ce soient les cadres ou les entraîneurs. Tout était fait de manière très réfléchie. Et il était toujours très au courant de ce qui se passait pour l’ensemble de ses chevaux. »

Autre signe de grande confiance dans ses équipes, l’achat d’Arrogate (Unbridled's Song). Il fallait en effet une bonne dose de confiance dans les hommes de chevaux à son service au moment de débourser 560.000 $ pour un yearling qui n’avait pas un cheval de Gr1 avant la troisième génération dans son pedigree. Le quadruple lauréat de Gr1 a, bien sûr, largement justifié ce demi-million.

Respecter ses interlocuteurs

La parole de John Magnier est rare. Quand il parle, on l’écoute donc : « Khalid Abdullah était un homme de parole. Un gentleman tenant toujours ses promesses. Sa réussite dans l’élevage parle d’elle-même et elle ne fut jamais acquise au détriment des autres. Il va laisser un grand vide. Puisse-t-il reposer en paix. »

Ne pas se disperser

La fidélité du prince envers les hommes est voisine de la discipline qui consiste à rester fidèle à ses engagements. À ne pas changer de ligne de conduite en permanence. À ne pas se disperser. D’ailleurs, il a rassemblé ses forces sur les deux scènes hippiques ayant sa préférence : l’Europe et les États-Unis.

Il y a vingt ans, le grand éditorialiste du Racing Post Tony Morris expliquait à ce sujet : « Comme toujours, l’objectif premier reste les grandes courses européennes. Et la grande majorité des produits de l’élevage – nés en Europe ou en Grande-Bretagne – vient à l’entraînement en Europe au départ. Il y aura toujours le temps d’exploiter le riche programme américain pour les femelles et chevaux d’âge plus tard dans leur carrière. »

Gérer… même quand on a des moyens !

Ses premiers chevaux n’ont pas été bons et pourtant Khalid Abdullah ne s’est pas découragé, démontrant dès le départ qu’il avait la patience nécessaire à une activité aussi difficile que les courses et l’élevage. Le jeune Khalid Abdullah a ensuite fait partie des acheteurs qui ont fait flamber les prix au tournant des années 1970/1980, à la grande époque des batailles rangées de Keeneland où Sangster, Magnier, O’Brien, Niarchos et les Maktoum ont transformé l’herbe du Kentucky en or en barre. En 1978, Known Fact (In Reality) fut par exemple acquis pour l’équivalent de 800.000 $ actuels, Rainbow Quest (Blushing Groom) – élevé par Alan Clore – pour une somme correspondant à 2,5 millions de dollars de 2021. Le prince a ensuite eu une politique d’achat plus ciblée et plus cadrée, malgré la réussite de certains chevaux achetés très cher aux États-Unis. Au sujet de ce tournant, James Delahooke expliquait d’ailleurs : « Il est de notoriété publique qu’il a par exemple beaucoup dépensé dans les casinos à Londres et ailleurs. Après cette période, il a souhaité construire quelque chose. Un jour, alors que je lui demandais comment il avait fait pour si bien réussir professionnellement, il m’avait répondu : pendant que toute ma famille jouait, je travaillais. C’était un gentleman très habile mais à partir d’un certain point, il a souhaité créer quelque chose qui avait de la valeur. Et il s’avère que c’était l’élevage. Or, il est arrivé à ses fins. » Pour une faute qu’il a plus tard reconnue, Delahooke a quitté Juddmonte. Mais il n’en reste pas moins un témoin privilégié de la genèse de l’opération. Ce mercredi, il a expliqué : « Nous devions travailler avec un budget très précis et à la fin de chaque année, j’avais un budget à présenter pour chacun des trois haras, dans trois pays différents… en tenant compte de la moindre fourchette. Un exercice assez exténuant ! Sa réussite, c’est celle de sa passion, de sa détermination et de son approche pragmatique. » C’est aussi une certaine rigueur qui a prévalu au moment de transmettre les rênes de Juddmonte à la génération suivante, comme l’explique John Gosden : « Quand je lui disais pour plaisanter que son stud-book maison devenait trop volumineux, à cause du nombre de juments, il me répondait qu’il aimait tous ses chevaux. Que c’était son grand luxe. Mais il a ensuite rationnalisé la taille de l’opération en vue de la transmettre, revendant plusieurs haras, en Angleterre et aux États-Unis. Son entité hippique était gérée avec professionnalisme, pas dans l’idée d’en tirer profit bien sûr, mais de manière très ordonnée. »

Croiser en "homme de cheval" plutôt qu’en théoricien du sang

L’un des grands risques de l’élevage, c’est lorsque la passion des pedigrees prend le dessus sur le reste. Or, bien souvent, ce sont les croisements réalisés en "homme de cheval" qui fonctionnent le mieux, avec le bon équilibre entre recherche généalogique et étude de la conformation et du comportement. Cet équilibre fonctionne en tout cas beaucoup mieux que les croisements ne reposant que sur les affinités et autres inbreedings.

En 2001, le toujours très bien informé Tony Morris évoquait la "méthode Abdullah" dans les colonnes du Racing Post : « Les propositions de croisements sont la synthèse de plusieurs voix, en donnant une importance toute particulière au physique et au tempérament des deux géniteurs. La décision finale revenant toujours à Khalid Abdullah. »

Les quelques croisements dont nous avons pu nous-mêmes parler avec l’équipe de Juddmonte étaient toujours très pragmatiques et empreints de logique. Au sujet de celui qui a donné Enable (Nathaniel), Claire Curry, l’analyste en pedigree qui officie chez Juddmonte, nous a par exemple confié en 2017 : « Nous voulions utiliser un cheval avec de la taille sur Concentric (Sadler’s Wells). Nathaniel (Galileo) toise 1,66m. Même s’il est lauréat sur 2.400m, c’est un cheval qui avait de la vitesse, comme il l’a prouvé en finissant tout près de Frankel (Galileo) à 2ans et en remportant les Eclipse (Gr1, 2.000m) (…) Certaines juments envoyées à Frankel lors sa première saison étaient porteuses du sang de Sadler’s Wells (Northern Dancer). Nous avons donc décidé d’aller dans le même sens en croisant Concentric avec Nathaniel. C’est le croisement qui a donné Enable et cela semble avoir fonctionné pour les deux étalons. Dans le cas de Frankel, c’est le croisement d’Eminent (Prix Guillaume d'Ornano, Gr2), Cunco (bet365 Classic Trial, Gr3) et Last Kingdom (Prix Daphnis, Gr3). »

Acheter (et garder) des juments qui ont montré de la qualité en course

James Delahooke se souvient des principes à l’œuvre lors de l’achat de la majorité des juments fondatrices : « Il y a évidemment trois facteurs importants : l’aptitude, la conformation et le pedigree. Si vous êtes assez chanceux pour être en mesure de vous offrir les trois rassemblés dans une même jument, alors vous le faites. Mais si je devais faire un compromis sur un, je ne sacrifierais jamais la qualité sportive. Parce qu'il y a une corrélation claire entre les performances d'une jument, et celles de sa progéniture. Les juments de Gr1 donnent plus de chevaux de Gr1 que les gagnantes de Gr3. C'est un fait. »

Étudions le cas de cinq juments parmi les plus importantes de Juddmonte : Bahamian, Mofida, Slightly Dangerous, Sookera et Rockfest.

Cinquième des Oaks d'Epsom, Bahamian (Mill Reef) a remporté le Prix de l'Espérance (Gr2, 3.000m, aujourd'hui Prix Hubert de Chaudenay) avant d'être rétrogradée à la troisième place. Elle s’est classée ensuite deuxième du Prix de Pomone (Gr2). C’est l’aïeule de Kingman (Invincible Spirit), Oasis Dream (Green Desert)…

Issue d’un pedigree relativement faible, Mofida (Right Tack) fut une pouliche de Groupe sur le sprint, montant à de nombreuses reprises sur le podium à ce niveau. On lui doit Zamindar (Gone West), Zafonic (Gone West), Announce (Selkirk), Prohibit (Oasis Dream), Zacinto (Dansili)…

Slightly Dangerous (Roberto), deuxième des Oaks d’Epsom (Gr1), a donné les champions Warning (Known Fact) et Commander In Chief (Dancing Brave).

Sookera (Roberto) a gagné les Cheveley Park Stakes (Gr1). C’est l’aïeule de l’inoubliable Hasili (Kahyasi), elle-même black type en France (puis mère de Dansili, Cacique, Banks Hill, Champs Élysées, Intercontinental, Heat Haze…)

Le cas de Rockfest (Stage Door Johnny) est intéressant. Placée du Lingfield Oaks Trial (Gr3), elle a donné trois black types dont Rainbow Lake (Rainbow Quest), gagnante des Lancashire Oaks (Gr3). À son tour cette dernière a donné cinq sujets de stakes, dont le champion stayer Powerscourt (Sadler's Wells) et Kind (Danehill), lauréate de Listed sur 1.000m et 1.200m. À son tour, Kind a produit l’extraterrestre Frankel (Galileo) ! Cette famille est bien à l’image de Juddmonte : un élevage qui a gagné toutes les grandes courses de tenue – dont quatre fois le Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1)* – tout en étant capable de sortir six champions à 2ans (Warning, Zafonic, Distant Music, Oasis Dream, Frankel et Special Duty). Une performance probablement unique dans l’histoire de l’élevage européen.

* Khalid Abdullah a gagné six Arcs, mais les deux premiers avec des chevaux qu’il n’avait pas élevés.

Limiter le nombre de ses étalons

Approximativement, 30 % des juments de Juddmonte allaient à la saillie des étalons-maison, lesquels sont finalement peu nombreux au regard de la taille globale de l’opération. En 2021, ils n’étaient que cinq au haras en Angleterre : Kingman, Frankel, Expert Eye (Acclamation), Bated Breath (Dansili) et Oasis Dream, ces derniers prenant la suite de Dansili, Zafonic ou encore Rainbow Quest.

Le prince a vendu beaucoup d’étalons – en fin de carrière sportive ou après leurs débuts au haras – ne conservant que ceux qu’il considérait comme la crème de la crème. C’est ainsi que des chevaux avec des palmarès de premier plan sont partis faire la monte pour d’autres entités, à l’image de Danehill (Danzig), Rail Link (Dansili), Beat Hollow (Sadler’s Wells), Sunshack (Rainbow Quest), American Post (Bering), Workforce (King’s Best), Zambezi Sun (Dansili), Roussillon (Riverman), Empire Maker (Unbridled), Showcasing (Oasis Dream), Martaline (Linamix)… et tant d’autres.

Quel cheval du prince Abdullah vous a le plus marqué ?

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