Épisode 15 : Frankel et Sir Henry, un crack et son serviteur

Magazine / 12.02.2021

Épisode 15 : Frankel et Sir Henry, un crack et son serviteur

Ras-le-bol de 2020 ! Alors histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l’année (20)21.

Frankel (Galileo) et Sir Henry Cecil se sont rencontrés au bon moment. Le talent à l’état brut d’un cheval. La classe d’un artiste à la fin de son séjour terrestre. Ensemble, ils ont formé le couple parfait, le premier devenant dans les mains de l’autre le plus grand champion du galop moderne. Sir Henry Cecil avait dit : « Je ne peux pas croire que dans l’histoire des courses il y ait déjà eu un meilleur cheval. » Affaibli par six ans de lutte contre le cancer, l’homme a terminé par un chef-d’œuvre, en façonnant un monstre imbattable. Quatorze course, quatorze victoires. Les handicapeurs lui ont rendu hommage au moment de la publication des ratings 2012. Frankel a terminé sa carrière à 140. Selon ce rating, il n’était donc pas le meilleur cheval vu depuis 1977 (l’année de naissance de l’échelle). Le classement a fait l’objet d’un recalibrage, pour tenir compte de l’évolution de la science du handicap, ce qui a abouti à la baisse de Dancing Brave (Lyphard) de 141 à 138. Le titre de meilleur cheval au monde est donc revenu à Frankel.

Une soirée d’août à Newmarket

Notre crack porte le nom d’un autre artiste, le grand Robert J. Frankel, mort en novembre 2009. Au moment de nommer les yearlings, le prince Abdullah et ses collaborateurs ont choisi le plus beau pour rendre hommage à l’entraîneur qui a symbolisé la réussite de Juddmonte aux États Unis. Le jeune Frankel sortait donc de l’ordinaire. Mais c’était une brute, difficile à gérer. Sir Henry Cecil, avec l’aide de son équipe – et du jockey Tom Queally –, a beaucoup travaillé pour lui apprendre le métier. J’ai eu la chance de suivre (presque en direct) ses premiers pas, le vendredi 13 août 2010. Une amie m’a appelé pour me dire : « Regarde la maiden de 19h35 à Newmarket, le gagnant est pas mal. » Le gagnant, c’était Frankel. Et son dauphin, c’était Nathaniel (Galileo).

La brute et l’artiste

Dix ans plus tard, on se rend compte de ce qui s’est passé : les autres chevaux n’allaient pas assez vite pour le cacher. Lors de son premier Groupe, les Royal Lodge Stakes (Gr2), sur 1.600m à Ascot, le pauvre Tom Queally a tenté de positionner Frankel en queue du petit peloton. Mais, à mi- tournant, il a dû sortir en troisième épaisseur. Le poulain a fait le trou en quatre foulées et il a gagné par 10 longueurs. Dans les Dewhurst Stakes (Gr1), Frankel a refait les bras à Queally pendant 800m avant de partir tout seul, comme pour manger ses rivaux. Après la course, le jockey avait du mal à faire ses lacets de chaussures… Mais les 2.000 Guinées et le Derby avaient leur favori !

Les 2.000 Guinées de bout en bout

L’antepost betting est un piège pour les optimistes. Sir Henry Cecil n’a jamais pris au sérieux l’idée de courir le Derby. Mais les bookmakers ne se sont pas privés de l’opportunité de détrousser quelques victimes… De son côté, Cecil voyait clairement les choses : son objectif était de gagner les Guinées mais surtout de façonner son chef-d’œuvre, en transformant ce talent sauvage en une machine imbattable. Son plan d’attaque était un grand classique : une course de rentrée avant le Gr1. C’est déjà ce programme qu’il avait suivi avec ses deux gagnants classiques sur le mile : Bolkonski (Balidar) et Wollow (Wolver Hollow), lesquels avaient triomphé avec Dettori (le père). Frankel a donc pris la route de Newbury pour les Greenham (Gr3). Sur 1.400m, il a rencontré Excelebration (Exceed and Excel), sa victime de prédilection. Il s’est imposé de quatre longueurs, au canter. Pourtant, Sir Henry Cecil avait prévenu les parieurs : son poulain n’était qu’à 80 % de sa forme. Dans les Guinées, Frankel est sorti des boîtes comme un lion à la poursuite d’un gibier imaginaire. Le champion avait déjà réagi comme cela une fois : lors de son dernier galop, il avait galopé comme leader de… son leader ! Frankel a pris quinze longueurs au peloton. Et il a terminé avec un avantage de six longueurs sur des rivaux plus que fatigués. Son rating fut de 130, une valeur de fou pour un 3ans le 30 avril.

Aurait-il gagné le Derby ?

L’espace de quelques jours, la possibilité du Derby a été débattue, avec un test dans les Dante Stakes (Gr2). Mais Sir Henry Cecil avait dit : « On va voir comment il encaisse cette course. S’il va très bien, il pourrait aller sur les Dante. Mais tenir 2.400m, c’est une autre histoire. » Il s’est avéré que la démonstration de Newmarket avait beaucoup coûté à Frankel. Son entraîneur a très tôt annoncé que le poulain irait sur les St James Palace Stakes (Gr1) à Royal Ascot. Aurait-t-il gagné son Derby ? Selon son rating, il avait huit livres d’avance sur la valeur 122 attribuée au lauréat d’Epsom Pour Moi (Montjeu). Avec un super gagnant des 2.000 Guinées, on peut prendre le risque de tester sa tenue sur 2.400m. Mais avec Frankel, l’objectif n’était pas de tenter un coup dans le Derby : c’était de façonner une légende. Cela dit, Frankel pouvait gagner le Derby mais il se serait brûlé les ailes en une course.

Plus sage et plus fort

Selon plusieurs analystes, les St James Palace Stakes (Gr1) sont la moins bonne course de Frankel. Il y avait pris le relais de son leader dans le tournant et Zoffany (Dansili) avait refait beaucoup de terrain pour finir à trois quarts de longueur. Sir Henry Cecil avait expliqué : « Il s’est assagi et une fois devant, tout seul, il s’est repris. C’est bien car il sera plus facile à gérer. Il a grandi et mûri ces dernières semaines. » Une heure avant, le 4ans Canford Cliffs (Tagula) avait fait forte impression en devançant Goldikova (Anabaa) dans les Queen Anne Stakes (Gr1). Le Racing Post a crédité Frankel de 122 et son aîné de 130. Les Sussex Stakes (Gr1) furent le grand match pour le titre de meilleur miler. Sir Henry Cecil a choisi de présenter Frankel tout seul, sans leader, prenant le risque d’une course tactique dans un lot de quatre partants seulement. Le poulain a très vite compris que son adversaire n’était pas l’homme sur son dos mais le cheval qui le marquait à la culotte. Il a imposé un train correct mais, quand Richard Hughes a déboîté Canford Cliffs à 200m du poteau, la course était terminée. Frankel a franchi le poteau avec cinq longueurs d’avance sur un rival qui avait tout donné pour essayer de le suivre. Les handicapeurs ont monté le crack à 135. Puis à 136 après un autre canter dans les Queen Elizabeth II Stakes (Gr1).

Bullet Train, frère et leader

La décision de garder Frankel à l’entraînement à 4ans était logique. Le crack avait encore de belles choses à nous montrer. Et il avait trouvé un leader parfait, son demi-frère Bullet Train (Sadler’s Wells), lequel était capable de le tirer sur 1.200m. On connaît la suite : Frankel a mis cinq longueurs à Excelebration dans les Lockinge (Gr1) et 11 dans les Queen Anne. Après Royal Ascot, les handicapeurs ont sorti l’incroyable rating de 140. Les Sussex Stakes, avec son fidèle Bullet Train, se sont transformés en un simple canter.

Le chef-d’œuvre d’York

Il manquait encore un coup de pinceau à Sir Henry Cecil pour terminer son chef-d’œuvre. Il devait prouver que Frankel n’était pas QUE le plus grand miler de tous les temps. Il fallait montrer qu’il pouvait aller plus loin. Massacré par la chimiothérapie, l’entraîneur était pourtant au rendez-vous lors des Juddmonte International (Gr1). Frankel était accompagné par Bullet Train, avec Twice Over (Observatory) comme carte de réserve. Le leader n’a pas pu jouer son rôle car Aidan O’Brien avait aligné deux lièvres pour endurcir la course et gâcher la fête avec St Nicholas Abbey (Montjeu). Frankel a pris le cheval de Coolmore (lauréat de six Grs1) en ligne de mire. À 500m du but, les deux chevaux sont arrivés sur la même ligne, avec leurs jockeys tirant dessus. À 50m de l’arrivée, Frankel a mis dans le rouge St Nicholas Abbey. Et il nous a offert le plus beau spectacle hippique de ce siècle. Le chronomètre a enregistré 600m en 34”74, St Nicholas Abbey a perdu la deuxième place aux dépens de Farhh (Pivotal). Ce dernier a terminé à sept longueurs de Frankel, lequel n’a eu besoin que d’un seul coup de cravache. Sir Henry Cecil a rassemblé ses derniers souffles pour dire : « Cette course m’a rajeuni de vingt ans. »

Il a nagé plus vite que Cirrus

Frankel avait répété son 140 de rating. Mais les Juddmonte International restent le sommet de sa carrière. Ce jour-là, à York, il aurait battu n’importe quel crack. Même sur 2.400m. Mais le plan d’une tentative dans le Prix de l’Arc de Triomphe est resté au fond d’un tiroir. Il lui restait un seul test, pas le moindre, dans les Champion Stakes (Gr1). Cirrus des Aigles (Even Top) était le meilleur au monde (après Frankel) avec un rating de 130 et le terrain lourd représentait un grand plus pour lui. Frankel a raté son départ et il a dû rendre quelques longueurs à Cirrus des Aigles, lequel a animé à sa guise. Un seul cheval au monde pouvait battre Fighting Cirrus dans de telles conditions. Dans un terrain défoncé comme celui d’Ascot, il était impossible de parcourir 200m en moins de 12”. Pourtant, Frankel l’a fait, offrant un ultime cadeau à l’homme qui l’a transformé en crack et à nous tous des souvenirs impérissables.

LE PEDIGREE

Un avenir à la Galileo

Sir Henry Cecil n’a pas eu la chance de voir les produits de son crack. Il nous a quittés le 11 juin 2013. Frankel avait presque terminé sa première saison à 125.000 £ (142.500 €). Tout le monde en voulait. Mais Juddmonte n’a jamais surexploité ses étalons et sa première génération comptait 119 produits, alors que la deuxième était plus réduite (102). Puis, pendant deux années, il a eu moins de 100 foals. En 2015, ses premiers yearlings ont affiché un prix moyen de 663.650 €, pour 19 vendus. Il a eu son premier gagnant avec son premier partant, Cunco, le 13 mai 2016 à Newbury, pour la casaque chilienne de Don Alberto et l’entraînement de John Gosden. Son premier Groupe est arrivé en juillet avec la pouliche Fair Eva. Fin 2016, il comptait six lauréats de Groupe dont la japonaise Soul Stirring, la fille de Stacelita (Monsun), qui a remporté l’Hanshin Juvenile Fillies (Gr1). Frankel a battu un record, devenant l’étalon le plus rapide pour franchir le cap de 40 gagnants de Groupe. Il a en désormais 43, dont 12 au niveau Gr1. Son meilleur produit est Cracksman, qui a gagné deux fois les Champion Stakes. Il est issu de sa première génération. Le tarif de Frankel est monté à 175.000 £ (200.000 €) en 2018. En Angleterre et en Irlande, il s’est classé troisième du classement des étalons 2018, l’année où ses premiers produits avaient 4ans. Les pessimistes vous diront que son année 2020 n’a pas été terrible, avec une douzième place outre-Manche, et une 17e en Europe. Mais si on tient compte des gains hors du Vieux Continent il est quatrième, à la photo avec Teofilo (Galileo) et Dubawi (Dubai Millennium). De plus, en 2020, il a eu 29 gagnants âgés de 2ans. Son record. En 2021, il est représenté par 149 sujets de 2ans, dont 17 à l’entraînement en France. Et 130 yearlings. Le meilleur est certainement à venir. Personne ne sera surpris si le successeur de Galileo au haras n’est autre que Frankel.

FRANKEL EN CHIFFRES

140

Les handicapeurs ont baissé à 138 le rating de Dancing Brave (141 en 1985) au moment de publier le classement 2012. Avec 140, Frankel est le meilleur cheval au monde depuis 1977.

14

Le crack a terminé sa carrière invaincu en 14 sorties, dont dix au niveau Gr1. Ribot avait gagné seize courses, dont six équivalent à des Grs1.

76,25

Frankel a gagné ses quatorze courses avec une marge totale de 76,25 longueurs. Il a remporté six Grs1 par cinq longueurs ou plus.

5

Excelebration a été la plus grande victime de Frankel. Les deux se sont affrontés cinq fois. Sans Frankel sur sa route, le cheval formé par Marco Botti puis passé chez Aidan O’Brien aurait gagné le Prix du Moulin de Longchamp, le Prix Jacques le Marois et les Queen Elizabeth II Stakes.

0,05

C’est la cote de Frankel pour son succès dans les Sussex Stakes en 2012. Il était à 0,5/1 (ou moins) lors de 11 de ses 14 sorties.