Flavien Prat : « Le système français de formation des jockeys est le meilleur »

International / 23.02.2021

Flavien Prat : « Le système français de formation des jockeys est le meilleur »

À seulement 28 ans, Flavien Prat a réussi l’exploit de remporter son millième succès sur le continent américain, en selle sur Clockstrikestwelve (New Year’s Day) vendredi dernier. Après une période compliquée en France, le fils de l’entraîneur de trot Frédéric Prat symbolise à merveille le rêve américain.

Par Emmanuel Rivron

Jour de Galop. – Que signifie pour vous ce cap des mille victoires américaines ?

Flavien Prat. – Je débute actuellement ma sixième année complète aux États-Unis et, sincèrement, je ne pensais pas à gagner mille courses lorsque j’ai décidé de m’installer ici. Cela fait plaisir de passer un tel cap, d’autant que c’est venu assez vite.                                                   

Vous avez quitté la France à 22 ans. Pourquoi aviez-vous pris ce choix risqué de partir aux États-Unis ?

Ce n’était pas forcément risqué. Quand je suis parti, je savais où je mettais les pieds car j’avais passé deux hivers chez Leonard Powell, avec l’aide de Tony Clout et de mon agent de l’époque, Édith Dutertre. Ensuite, par le biais de Pierre-Yves Bureau et des frères Wertheimer, j’avais eu l’occasion de passer deux autres hivers chez Richard Mandella. Je n’avais certes pas beaucoup monté mais je connaissais le système et je ne partais pas dans l’inconnu. En France, ma situation n’était pas excellente, pas comme je l’espérais tout du moins. Même si quelques entraîneurs m’ont toujours fait confiance et m’apportaient leur soutien, mes résultats n’étaient pas ceux que j’attendais. À partir de ce moment, je n’avais pas grand-chose à perdre. Ma situation stagnait.

En France, vous avez été Étrier d’or, gagné au niveau Gr1 et, malgré cela, votre carrière ne parvenait pas à décoller. Comment expliquez-vous cela ?

Déjà, il est dur de faire sa place dans les pelotons français. J’ai très vite beaucoup monté et gagné des courses en tant qu’apprenti. Cela n’a pas été facile mais la réussite est arrivée vraiment vite. Ensuite, une fois que j’ai perdu ma décharge, cela a été un peu dur. J’ai alors dû aller en province, ce que je n’avais jamais fait jusqu’alors. Être beaucoup moins sollicité à 18 ans est difficile à vivre. Je n’étais pas préparé à cela. Durant cette période, j’ai dû me remettre en question. Moralement, cela n’a pas été simple. Cela n’a pas porté ses fruits directement en France mais je pense que cela m’a servi quand je suis parti aux États-Unis, avec un état d’esprit différent. Aux États-Unis, il n’y a pas de contrats entre casaque et jockey. Le marché est plus ouvert et offre donc plus d’opportunités. Ces contrats ferment un peu les portes en Europe et limitent les chances. Chaque système possède ses avantages et inconvénients.

Avez-vous pensé à une éventuelle carrière aux États-Unis, dès votre premier séjour ?

La première fois, c’était juste une expérience que j’avais adorée. Ensuite, l’idée a fait son chemin avec la perte de la décharge et les difficultés rencontrées. J’y pensais mais je ne voulais pas abandonner l’espoir de faire une belle carrière en France. Je pense que si j’étais parti plus tôt, cela n’aurait pas été aussi bien, dans le sens où j’ai dû me forger un mental. Grâce à mes expériences hivernales, je me suis bien adapté aux courses rapidement, mieux que certains jockeys. En plus de cela, j’avais la décharge, ce qui m’a beaucoup aidé.

Comment expliquez-vous la réussite des jockeys français à l’étranger ?

Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup mieux que le système français pour la formation des jockeys. Le fait de monter sur des tracés très variés est notamment une super école. En France, je me suis déjà vu monter sur des hippodromes du Nord, du Sud, de l’Ouest et de l’Est dans la même semaine. C’était rythmé, certes, mais à côté de cela, j’ai énormément appris. C’était aussi passionnant de découvrir différentes villes et de connaître la France comme peu de personnes la connaissent. Il est certain que le rythme de vie est différent aux États-Unis. C’est bien plus calme, avec beaucoup moins de déplacements. Je dois monter sept mois dans l’année à Santa Anita, trois à Del Mar à deux heures de chez moi mais où l’on reste pendant le meeting. Ensuite, il y a un autre mois à une demi-heure de chez moi. J’apprécie énormément ce rythme.

Pourquoi les courses américaines sont-elles jugées moins tactiques qu’en Europe ?

En Europe, la sélection se fait en fonction de l’hippodrome, avec des parcours et des typographies différentes. Aux États-Unis, les tracés sont coulants et la sélection se fait par le rythme qui est bien plus soutenu : cela se gagne dès le départ. De plus, les épreuves sur le dirt se courent complètement différemment. Il faut tout de suite se placer en bonne position. Automatiquement, c’est différent, d’autant qu’il faut faire avec les projections.

Comment se déroulent les courses en Californie dans ce contexte de Covid ?

Chaque État, chaque hippodrome a ses propres règles qui évoluent très souvent. Actuellement, les compétitions se déroulent à huis-clos en Californie. Les propriétaires peuvent revenir mais il n’y a pas de public. Cela fait bizarre les week-ends des bonnes courses où il y a toujours du monde en règle générale. Il y a donc un manque, surtout lors des bonnes réunions et les week-ends. L’année dernière, pour la reprise des courses, les jockeys étaient basés sur l’hippodrome, dans des caravanes. Nous restions pendant quatre jours à l’hippodrome et nous nous faisions tester de nouveau juste avant que les courses ne reprennent. C’était compliqué mais c’est ce qui nous a permis de recommencer à travailler. Nous avions tout le confort sur place, notamment des cuisiniers. La Californie était en confinement mais il n’y avait pas l’interdiction de sortir de chez nous. Le gouvernement nous disait juste de rester à la maison et tout le monde jouait le jeu dans l’ensemble. Concernant les galops, au lieu des quatre ou cinq habituels, nous ne pouvons en faire que deux ou trois actuellement par matinée.

Dans ce contexte sanitaire, avez-vous pu rentrer en France cet hiver ?

Je n’ai hélas pas pu rentrer en France comme les autres hivers. J’espère que nous allons en finir et que nous pourrons nous déplacer un peu plus dans les mois à venir. Pour autant, j’ai tout de même pu suivre le meeting de Vincennes, comme j’aime à le faire tous les hivers. Héros de Fleur (Ludo de Castelle) porte mes couleurs. Il a gagné un Gr2 et s’est placé dans un Gr1. La première à courir sous mes couleurs a été Andréa d’Ecajeul (Let’s Go Along) qui a fait une belle carrière. Elle m’a ensuite donné au haras Folelli (Timoko) qui m’avait offert un Critérium des Jeunes (Gr1). Les années ont passé mais je me rappelle avoir bataillé avec Alexandre Abrivard, Mathieu Daougabel ou encore Mathieu Mottier dans les courses de poneys qui constituent une superbe école. J’ai été le seul à me diriger vers le galop mais j’ai toujours voulu suivre cette voie. J’ai longtemps monté des shetlands et suis venu assez tard sur les chevaux.

Comment avez-vous jugé votre saison 2020 ?

Deux mille dix-neuf avait été exceptionnelle pour moi et 2020 plus ou moins bien pour tout le monde. Cela étant, je n’avais jamais fait autant de gagnants que la saison passée avec 195 victoires. J’étais également le jockey ayant gagné le plus de groupes au cours de l’année avec 28 succès. La saison 2020 a donc été très bonne. En 2021, j’ai changé d’agent. Je ne travaille plus avec Derek Lawson mais avec Brad Pegram. Après un bon début d’année, j’ai connu un coup de mou, puis c’est bien reparti. Le rythme est bon et j’espère bien le garder.

Quels sont vos objectifs pour la saison à venir ?

Les objectifs sont toujours plus ou moins les mêmes d’année en année, c’est-à-dire tomber sur les chevaux pour courir et gagner les bonnes courses. Disputer un Kentucky Derby, par exemple, c’est quand même quelque chose. La première fois que j’y suis allé, j’avais monté durant le week-end et j’avais assisté au Kentucky Derby des tribunes. Jamais je n’avais assisté à un tel show. C’est une course vraiment à part : je souhaite à n’importe quel jockey de la monter. Nous, Européens, ne nous rendons pas compte de l’importance d’une telle épreuve. La gagner en 2019 avec Country House (Lookin at Lucky) a été vraiment un moment exceptionnel dans ma carrière, tout comme mes victoires dans des Breeders’ Cups.

Pouvons-nous entretenir l’espoir de vous voir participer à une grande course européenne ces prochaines années ?

Si l’occasion se présente, cela me ferait évidemment plaisir de monter une bonne course en Europe. Mais je me concentre sur ma carrière américaine, ce n’est donc pas évident d’être partout.