Le boss de l’Europe

International / 28.02.2021

Le boss de l’Europe

Qui est le patron des entraîneurs en Europe ? C’est certainement Willie Mullins. On connaît sa réussite incroyable en obstacle, de l’Europe au Japon en passant par les États-Unis. Mais Willie Mullins, c’est encore plus que cela. Il a sellé des gagnants à Royal Ascot et, en 2012, il a même gagné deux courses avec le même cheval (Simenon) lors du meeting de Sa Majesté ! Il a remporté l’Irish St Leger (Gr1) devant les gagnants de Gold Cup (Gr1) Order of St George et Trip to Paris. En Australie, les entraîneurs de plat ont bien compris qu’il fallait se méfier de lui. Et il y a une semaine, il a coché la case "victoire à Riyad" sur son passeport. Willie Mullins a couru à Hongkong, à Meydan, dans la Japan Cup… Peu importe le défi, il n’hésitera pas à le relever. Oui, il est the boss !

La grande interview

Taille patron

Cheltenham approche et les Britanniques vont bientôt voir arriver l’armée des camions verts de George Mullins, transportant l’armada irlandaise. Willie Mullins amène cette année un escadron impressionnant. L’occasion rêvée pour une interview… Mais aussi un prétexte pour parler de plein d’autres sujets et de cette année pas comme les autres.

Par Anne-Louise Échevin

Quand on pense Willie Mullins, on pense obstacle en premier. Mais vous croiserez aussi l’entraîneur à Royal Ascot, où il a déjà gagné. Vous le croiserez en Australie, où il a gagné au niveau Groupe en plat et fini sur le podium de la Melbourne Cup… Et il y a une semaine, il a coché la case "Arabie Saoudite" en remportant la Neom Turf Cup avec True Self (Oscar). Non, Willie Mullins ne rime pas qu’avec obstacle ! L’entraîneur a commenté : « Nous sommes ravis ! Lorsque nous avons acheté True Self, c’était dans l’objectif d’aller en obstacle avec elle. Et elle a gagné quelques bonnes courses dans la spécialité. Puis nous l’avons mise en plat et elle s’est complétement révélée, même si elle a davantage un pedigree pour aller en obstacle. Elle a montré une bonne accélération et ses propriétaires sont ravis de pouvoir voyager avec elle : elle a gagné en Arabie Saoudite, mais aussi en Australie. Et il n’est pas impossible qu’elle vienne en France un jour. »

Le palmarès à l’international de Willie Mullins est vertigineux. Entre le plat et l’obstacle, il a gagné en Irlande, Grande-Bretagne, France, Japon, Australie, États-Unis et Arabie Saoudite. Alors quelle est la prochaine étape ? « Nous irons où nous pourrons, à la recherche de courses et d’allocations ! Là où nous avons une chance, et si les propriétaires désirent voyager… »

Les Irlandais sont partout. Au-delà de Willie Mullins, cette capacité qu’ont les Irlandais à entraîner des chevaux de haut niveau aussi bien en plat qu’en obstacle est impressionnante : actuellement, Jessica Harrington, Joseph O’Brien ou Gordon Elliott le font très bien. Que se passe-t-il donc en Irlande pour expliquer cela ? Willie Mullins nous a dit : « Je crois que c’est en raison de la nature même de notre programme. Nous avons des réunions de courses mixtes et il faut dire que beaucoup d’Irlandais aiment l’obstacle : si vous le leur demandez s’ils désirent avoir un cheval de course, ils vont d’abord penser à un cheval d’obstacle. L’amour de l’obstacle est ancré dans la culture irlandaise. Les choses sont ainsi : on passe de l’obstacle au plat, du plat à l’obstacle… Ce système-là fonctionne bien en Irlande. Je crois que les entraîneurs irlandais n’ont pas peur d’aller partout dans le monde. »

Les entraîneurs irlandais jonglent entre plat et obstacle et, en plus, sont sans frontières : le premier étranger à avoir gagné la Melbourne Cup, c’était Dermot Weld, en 1993 (lequel a aussi entraîné des chevaux d’obstacle à ce moment-là). En 1990, l’entraîneur était aussi devenu le premier européen à gagner une épreuve de la Triple couronne américaine (Belmont Stakes). En 2017, les Irlandais ont joué un drôle de tour aux Australiens dans leur plus grande course : on n’a vu que du vert sur le podium, avec Joseph O’Brien qui, insolemment, battait papa Aidan, tandis que Max Dynamite (Great Journey) se classait troisième pour Willie Mullins. Non sans humour, Patrick Mullins avait commenté : « Nous avons parcouru 16.000 km pour essayer de gagner la course et nous avons été battus par deux camarades qui habitent à une heure de chez nous ! »

Un Festival vraiment pas comme les autres. Le prochain voyage ne sera pas en Australie, mais à Cheltenham… Il sera bien loin d’être simple ! En fin de semaine, le protocole sanitaire a été dévoilé pour les Irlandais effectuant le déplacement. L’an dernier, Cheltenham avait eu lieu sous son format normal. Quelques jours plus tard, le Royaume-Uni avait mis les courses (et le sport) à l’arrêt et, depuis, le public n’a pas fait son retour – à part quelques jours ici et là, en nombre limité. Les propriétaires avaient pu retrouver par moment les chemins des hippodromes, avec beaucoup de restrictions. En plat, durant la saison précédente, les entraîneurs étrangers ont souvent dû rester à domicile, en raison des quarantaines : Aidan O’Brien n’avait pas eu à sortir son haut-de-forme pour Royal Ascot et John Gosden n’avait pas pu accompagner Enable (Nathaniel) à ParisLongchamp...

Les Irlandais peuvent se rendre à Cheltenham et Willie Mullins ira en Angleterre, mais ce ne sera vraiment pas un Festival comme les autres : « Oui, je serai présent à Cheltenham. Mais je ferai le déplacement avec un personnel réduit au minimum. Les entraîneurs irlandais, il me semble, devront rester tous ensemble au même endroit, les jockeys irlandais ensemble à un autre endroit… Il y a beaucoup de restrictions mises en place. Mes employés ne pourront pas aller tous les jours aux courses : seuls ceux qui s’occupent d’un partant le jour J y auront accès. Et il faut bien entendu faire des tests avant de partir : vraiment, le protocole sanitaire est très important. Une fois de retour en Irlande, je suppose que je devrai faire une quarantaine ainsi que mon équipe. Mais si nous revenons avec un joli chèque de Cheltenham, cela ne nous posera pas trop de problème ! »

Merci le Brexit. Au mois de janvier, Willie Mullins a envoyé Grangée en Angleterre pour une course à Market Rasen et a partagé sa surprise sur la T.V.A. à payer. Depuis, quelques réponses ont été apportées mais la réalité est là : avec le Brexit et la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, devenu un pays tiers, exporter des chevaux pour courir ou pour l’élevage est devenu un cauchemar digne de faire trembler les plus phobiques administratifs d’entre nous. Depuis, d’autres acteurs des courses, dont les Anglais, ont partagé leurs déboires : Richard Hobson, qui a souligné une augmentation non négligeable des coûts, ou encore un vétérinaire de Newmarket qui, pour l’envoi d’un cheval en Italie, a souligné la nécessité de 80 signatures et de 40 pages de paperasserie en trois langues différentes (au lieu de quatre pages et une signature) !

Imaginez donc ce que cela représente pour Cheltenham, un meeting si important et essentiel pour les Irlandais, qui y envoient une sacrée cavalerie… Willie Mullins indique : « Exporter des chevaux depuis l’Irlande vers le Royaume-Uni implique beaucoup plus de paperasserie. Je crois que nous pouvons surmonter tout cela mais cela va nous coûter plus cher et va nous demander beaucoup plus de temps. Concernant l’administratif, il nous faut désormais travailler avec le département de l’Agriculture en Irlande ainsi que celui en Angleterre, ainsi que les douanes. Au final, j’amène le même nombre de chevaux à Cheltenham que d’habitude. Ce n’est pas moi qui gère tout l’administratif, j’échappe à cela ! C’est un problème que les entraîneurs français venant au Royaume-Uni connaissent ou vont rencontrer. »

Près de la moitié des favoris du Festival ! Revenons à Cheltenham… Nous n’allons pas demander à Willie Mullins de nous parler de chacun de ses chevaux pour le Festival. Dans la semaine, l’entraîneur irlandais a réalisé plusieurs tours de cour avec les médias anglo-irlandais donc, si vous souhaitez les consulter, vous avez le choix : Sporting Life, Racing Post, Timeform, At the Races, Racing UK, The Irish Times, Irish Miror, Sun Ireland, The Winners Enclosure… Nous en oublions et, à cela, il faut ajouter podcasts et différentes émissions TV ! Pour autant, l’entraîneur irlandais ne refuse pas de répondre à d’autres sollicitations des médias, bien qu’ayant un peu de pain sur la planche. C’est ainsi que Willie Mullins fonctionne : il répond aux sollicitations de tous. Pour les éleveurs français, il est facile d’avoir des nouvelles de leurs chevaux.

Faire un tour de cour de la Team Mullins pour Cheltenham nous demanderait un autre article. Les chiffres sont hallucinants : sur les vingt-huit courses du Festival, treize des favoris sont entraînés à Closutton… Sans compter les deuxièmes et troisièmes favoris. Sur les quinze courses les plus importantes de Cheltenham (Groupes et Listeds hors handicaps), dix des favoris sont des "Mullins". L’entraîneur est déjà le recordman de victoires lors du Festival de Cheltenham (72 succès). Il a gagné tous les Grs1 du Festival sauf le Champion Chase (Gr1), dont il a le favori cette année : Chacun Pour Soi (Policy Maker). Il peut donc faire le Grand Chelem … Willie Mullins garde les pieds sur terre : « Oui, j’amène a priori une équipe très bien composée à Cheltenham cette année. Et je suis même surpris qu’elle soit aussi forte ! Nous sommes surpris… et enchantés. Nous avons réalisé un fantastique Dublin Racing Festival et, lors du Christmas Festival de Leopardstown, cela s’était déjà très bien passé. Nos chevaux partent donc favoris et il s’agit désormais de les garder dans le même état de forme qu’au mois de février à Leopardstown. Ils ont l’air en bonne forme en tout cas. Les allocations étaient bonnes à Leopardstown, c’était important de bien y réussir. »

Home of jump racing. Penchons-nous sur l’Irlande. Sur les quinze plus grandes courses du Festival, seuls deux favoris sont entraînés en Angleterre : Shishkin (Sholokhov) dans l’Arkle Trophy Chase (Gr1) et Paisley Park (Oscar) dans le Stayers’ Hurdle (Gr1). Depuis 2010, les entraîneurs irlandais ont été couronnés à huit reprises Champion trainers à Cheltenham (sept fois pour Willie Mullins, deux fois pour Gordon Elliott). Sur les tribunes de Cheltenham, il est écrit Home of jump racing. Mais l’Irlande a pris le dessus dans la spécialité sur le Royaume-Uni et le Festival 2021 pourrait être le théâtre d’une très nette domination irlandaise. Après le Dublin Racing Festival, en février, Nicky Henderson était mortifié : « Je souhaiterais ne pas avoir regardé cela, c’était quelque peu effrayant ! Je n’ai pas montré les courses à mes chevaux : Épatante n’avait pas besoin de voir Honeysuckle, Shishkin n’avait pas besoin de voir Énergumène et Altior, Chacun pour Soi. Je les ai vus et cela m’a fait un peu peur. Je n’ai jamais rien vu de tel : alors bien joué Willie, c’était un week-end impressionnant. (…) Nous devons répondre à cela : les Britanniques doivent s’affirmer, sinon nous allons nous prendre une soufflante à Cheltenham et nous n’avons certainement pas besoin de cela. »

Nous avons demandé à Willie Mullins s’il avait une explication sur cette domination irlandaise : « Je crois que le système de courses en Irlande est bon et les allocations sont bonnes aussi. Cela veut dire que beaucoup de propriétaires veulent avoir des chevaux en Irlande et cela a peut-être un impact sur la qualité générale des chevaux en Grande-Bretagne, où les allocations sont moins importantes. Je crois que la structure du programme des courses et les allocations en Irlande attirent pas mal de propriétaires, surtout pour les bons chevaux. En Grande-Bretagne, pour trouver des allocations importantes, il faut surtout s’attaquer au programme des gros handicaps. »

Et le programme ? Des voix se sont élevées cette année sur un problème qui n’est pas nouveau : en dehors du Festival de Cheltenham et d’Aintree, le programme anglais souffre. Les chevaux ont énormément d’opportunités et peuvent tracer leur bonhomme de chemin tranquillement, sans grande opposition, jusqu’à Cheltenham. Les Irlandais, logiquement, restent chez eux et viennent pour le Festival. Nous avons demandé à Willie Mullins ce qu’il en pensait, certains observateurs ayant estimé que tous ses récents gagnants de Gr1 couraient sans réelle opposition avant Cheltenham : « Concernant le programme anglais, ce n’est pas à moi de m’exprimer. Sur le programme irlandais d’obstacle, je trouve qu’il fonctionne très bien, qu’il est très bien construit. Certaines personnes ont dit que les courses d’obstacle étaient trop centrées sur Cheltenham, mais je crois que le monde des courses doit comprendre à quel point c’est une chance d’avoir un meeting comme Cheltenham. C’est un moment unique, le Graal. Grâce au Festival, des propriétaires fortunés investissent dans les chevaux d’obstacle car ils caressent le rêve de courir et gagner à Cheltenham. Avoir le Festival comme sommet de notre sport est une chance. »

Déjà net leader en Irlande.

Si vous regardez le classement des entraîneurs en Irlande, Willie Mullins est en tête. Vous allez nous dire : rien d’étonnant, il a été couronné sans interruption depuis la saison 2007/2008. Oui, mais Willie Mullins n’est pas forcément en tête aussi tôt dans la saison. Le titre s’est même déjà joué dans un sprint lors du Festival de Punchestown (fin avril, début mai). Les pourcentages de réussite marquent. Pour Willie Mullins, ce sont 456 partants pour 131 victoires et 3.358.000 € d’allocations. Le pourcentage de réussite à la gagne est de 28,7 %. Gordon Elliott, son dauphin, compte quant à lui 962 partants pour 146 gagnants et 2.744.000 €, soit 15,1 % de réussite à la gagne. Gordon Elliott court beaucoup durant l’été et l’automne, d’où son nombre impressionnant de partants, au contraire de son principal rival qui n’enclenche que pour la fin de l’année, en début de saison.

L’optimisme des propriétaires irlandais. La dernière fois que nous avons parlé avec Willie Mullins, c’était en avril 2020 : les courses étaient à l’arrêt en Irlande, les Festivals de Fairyhouse et Punchestown annulés. Pour l’obstacle irlandais, 4 millions d’euros d’allocations étaient partis en fumée. Nous craignions donc un effondrement du commerce entre la France et l’Irlande. Presque un an après, voici l’analyse de l’entraîneur : « Nous avons été très surpris, en bien ! Les propriétaires irlandais sont très heureux que les courses continuent : depuis l’interruption l’an dernier et la reprise, les courses ont pu se dérouler. Et je crois que tout le monde s’est dit que nous allons voir le bout de cette pandémie. Nous avons cette chance que les courses aient toujours lieu : plutôt que d’avoir tout à l’arrêt, les chevaux peuvent courir, engranger des allocations et les propriétaires les ont donc laissés à l’entraînement. Évidemment, c’est dommage qu’ils ne puissent pas aller aux courses mais ils sont déjà heureux qu’il y ait des compétitions. Donc il y a finalement toujours une volonté de leur part d’acheter des chevaux. »

Il y a un autre obstacle : le Brexit n’a pas que des conséquences sur le Royaume-Uni. Il peut impacter le commerce et le déplacement entre la France et l’Irlande : tous les chevaux ne prennent pas l’avion ! Traditionnellement, un cheval pouvait aller de l’Irlande à la France – et vice versa – en passant par l’Angleterre. Cela est désormais largement compromis. Il faudra s’adapter : « Beaucoup de gens, désormais, amènent les chevaux en Irlande directement depuis Cherbourg. Il est devenu difficile d’utiliser le Royaume-Uni comme point de passage entre la France et l’Irlande, étant donné tout le travail administratif que cela représente. Donc il faut passer par un long voyage en ferry : ce n’est pas idéal mais les choses sont ainsi. Au fur et à mesure de la saison, nous verrons comment cela évoluera et allons trouver quels sont les meilleurs moyens de se déplacer au regard du Brexit. Je crois qu’un nouveau protocole sera dévoilé au mois de juillet : mais je n’ai aucune idée de s’il facilitera ou compliquera encore plus les choses ! Pour le moment, les douanes, que ce soit pour entrer ou sortir d’Angleterre, ne sont pas encore bien au point. »

À bientôt ? Willie Mullins est aussi un grand amateur d’Auteuil et si ses raids victorieux ont parfois pu énerver certains professionnels français, il a aussi contribué à mettre notre temple de l’obstacle sur le devant de la scène internationale. Il aime la France et, d’ailleurs, vous pouvez (en temps normal) le croiser au week-end de l’Arc. L’entraîneur a dû faire l’impasse sur Auteuil l’an passé. Un retour est-il prévu pour cette année ? On pense à Bénie des Dieux ** (Great Pretender), gagnante de la Grande Course de Haies d’Auteuil (Gr1) et qui doit faire l’impasse sur Cheltenham… « Bénie des Dieux a pris du retard et, dans l’immédiat, nous espérons l’avoir bien pour Punchestown. Mais nous croisons les doigts pour que l’on revienne à la normale ou à un semblant de normalité, et que nous puissions revenir à Auteuil cette année. J’ai vraiment hâte de pouvoir revenir en France ! » De plus, à un si impressionnant palmarès, il manque tout de même une course : le Grand Steeple-Chase de Paris (Gr1) !

« Nous allons essayer de le gagner (rires) ! Il faut voir si nous avons un cheval assez bon pour cela… » Depuis la France, on se dit qu’un Al Boum Photo (Buck’s Boum) à Auteuil, cela aurait fière allure…