Betfair : attention danger ?

Courses / 02.02.2021

Betfair : attention danger ?

Betfair : parier (to bet) au prix le plus juste (fair). L’opérateur a révolutionné le pari outre-Manche. Les joueurs sont devenus bookmakers… Puis les bookmakers sont devenus des joueurs : aïe ! On peut jouer gagnant, perdant et en live betting. Second aïe : pouvoir jouer "perdant" (ou plutôt : miser la défaite d’un cheval) et gagner malgré tout, cela s’appelle tenter le diable. L’affaire Viking Hoard/Charles Byrnes est le tout dernier scandale dans lequel Betfair se retrouve impliqué.

Le scandale : un cheval shooté aux tranquillisants pour une affaire de jeu

Le 18 octobre 2018, Viking Hoard, pensionnaire de Charles Byrnes, est arrêté dans une course de haies à Tramore, en Irlande. Le vétérinaire sur place examine le cheval, constate un rythme cardiaque très bas et demande des analyses. Le résultat tombe : Viking Hoard est positif à l’acépromazine, un tranquillisant, et a reçu une dose 100 fois supérieure au seuil réglementaire. Le cheval a couru complétement "shooté" : cet acte a mis en danger tous les participants à la course. L’Irish Horseracing Regulatory Board (I.H.R.B.) a ouvert une enquête.

La British Horseracing Authority (B.H.A.) a de son côté alerté les Irlandais sur un pari suspect enregistré via Betfair sur la performance de Viking Hoard. Un parieur a racheté pour 34.889 € de paris lay (perdants) sur Viking Hoard, pour toucher 3.200 € de bénéfices : une prise de risque énorme ! Le 19 janvier 2020, l’I.H.R.B. a publié un compte-rendu détaillé de son enquête.

Betfair et ses partenaires. L’enquête révèle trois autres paris suspects dans le passé sur Viking Hoard ainsi que sur un autre pensionnaire de Charles Byrnes. Tous ces paris ont été placés par le même compte, passé par une société à responsabilité limitée, laquelle a ensuite placé les paris sur le marché de Betfair. Ces sociétés à responsabilité limitée sont ce que Betfair appelle des "White Label Partners". Betfair leur donne notamment l’accès à son global liquidity pool, sa masse de paris. Théoriquement, Betfair doit être en mesure de savoir qui se cache derrière chaque compte utilisant son marché, même ceux de ses White Label Partners. Le mystérieux compte de l’affaire Viking Hoard serait lié à un parieur connu pour des cas de matchs truqués et basé dans un pays lointain. Kevin Blake (journaliste pour At the Races) parle de l’Asie. Contacté par le Racing Post, Betfair a indiqué ne pas commenter une enquête en cours : y-a-t-il une enquête judiciaire ?

Charles Byrnes suspendu six mois. Charles Byrnes, l’entraîneur de Viking Hoard, n’a pas pu être relié au compte et aux paris suspects. Il nie avoir donné des tranquillisants à Viking Hoard, estimant que le cheval a pu être drogué dans les écuries de l’hippodrome de Tramore par une tierce personne alors qu’il était sans surveillance. L’I.H.R.B. a donc sanctionné Charles Byrnes par une suspension de six mois pour négligence (avoir laissé son cheval se trouvant sous sa responsabilité seul), estimant que « la suspicion, aussi forte soit elle, ne peut faire office de preuve ».

Dans son communiqué, le comité de l’I.H.R.B. déclare : « Cette affaire démontre les défis spécifiques et supplémentaires posés par la possibilité de jouer des chevaux perdants sur l’intégrité des courses, et d’obtenir des gains significatifs sur cela. Le souhait d’autoriser une telle pratique ou la manière dont il faut mieux la contrôler mérite une étude significative et poussée : ce problème est au-delà des pouvoirs de ce Comité. » Depuis 2019 (soit après le cas Viking Hoard), les White Label Partners alliés à Betfair ne sont plus censés pouvoir proposer des paris lay.

Betfair est légal en Grande-Bretagne, en Irlande ainsi qu’en Australie. Mais l’opérateur propose des paris sur beaucoup de courses internationales, y compris des pays où le betting exchange n’est pas autorisé. C’est le cas de la France.

Betfair et la France : non, mais…

Le principe du parieur/bookmaker est interdit chez nous : logique, puisque le bookmaker n’a pas le droit de cité ! Théoriquement, un parieur français ne peut pas non plus accéder à Betfair ou à un site de betting exchange : la localisation via son adresse IP l’en empêche. Dans la pratique, cela reste possible mais très compliqué. Il faut déjà avoir un bon VPN pour tromper la géolocalisation et de la motivation pour rentrer dans les clous des différentes demandes administratives (compte bancaire au Royaume-Uni, etc.)…

La réglementation vis-à-vis de Betfair. En revanche, le site de Betfair propose à ses parieurs de jouer sur les courses françaises. Nous avons demandé au PMU si cela était autorisé. Voici une première réponse sur la réglementation : « Le PMU a un accord avec le groupe Paddy Power - Betfair pour la commercialisation de paris à cote fixe sur les courses françaises, en masse séparée, au Royaume-Uni et en Irlande par lequel nous leur concédons un droit d’utilisation des données et les images des courses françaises. Dans ce cadre, l’organisation de la prise de paris est sous la responsabilité du partenaire, dans le respect de la réglementation locale qui lui est applicable, la prise de paris en "betting exchange" n’est pas possible dans le contrat qui nous lie. »

Cela ne répond pas complètement à la question : si le contrat liant Paddy Power et le PMU ne permet pas l’exchange betting, Betfair est-il dans l’illégalité en proposant les courses françaises ? Voici les précisions du PMU : « La jurisprudence de la B.H.A. au Royaume-Uni et en Irlande permet à tous les opérateurs locaux agréés de prendre des paris sur des courses hippiques étrangères, y compris dans le cadre de paris dits en "betting exchange", si elles ne font pas l’objet d’une diffusion locale des images de courses. Les paris en betting exchange disponibles sur la plateforme de Betfair sont réalisés dans le respect de la règlementation nationale applicable au Royaume-Uni ainsi qu’en Irlande, sans utilisation des images et données fournies par le PMU dans le cadre du contrat cote fixe. » En simplifiant, Betfair peut proposer les courses françaises, mais ne peut en aucun cas se servir de toutes données fournies par les autorités de courses françaises à sa "maison mère" Paddy Power.

Pourquoi Hongkong et le Japon ont déclaré la guerre à Betfair ?

À l’international, deux grands pays de courses n’ont pas hésité à croiser le bras avec Betfair : le Hong Kong Jockey Club (H.K.J.C.) et la Japan Racing Association (J.R.A.). Nous parlons ici des deux plus grands betting pools et des deux plus grands pays de pari mutuel du monde.

Surprise ! En septembre 2019, Betfair Australia a lancé un betting exchange sur les courses de Hongkong. En mars 2020, bis repetita mais sur les courses japonaises. Dans les deux cas, l’entreprise a indiqué n’être en violation d’aucune loi ou réglementation imposées par le H.K.J.C. ou la J.R.A. Dans les deux cas, les sociétés de course sont montées au créneau et ont fait en sorte que cela cesse le plus vite possible. Et Betfair Australia a fini par plier.

Partons du principe que la démarche de Betfair Australia n’était pas illégale, jouant sur les zones d’ombre du système. Pourquoi Hongkong et le Japon ont-ils réagi aussi fortement ? Du côté du H.K.J.C. comme de la J.R.A., on signale pour commencer que Betfair Australia a ouvert des marchés sur leurs courses sans leur demander l’autorisation… Et sans même les prévenir : le H.K.J.C. a appris l’existence de ce marché via les médias, la J.R.A. via l’annonce sur le site de Betfair Australia. C’est pour le moins cavalier.

Hongkong et le Japon, le "lay" et l’intégrité. Ensuite, le H.K.J.C. et la J.R.A. refusent tout simplement de prendre le moindre risque concernant l’intégrité des courses : et autoriser de jouer perdant est, selon eux, un danger de ce côté-là. Un point de vue qui se comprend. Voici ce qu’a dit le H.K.J.C. : « Le Hong Kong Jockey Club prend ce problème très au sérieux car cela représente un vrai danger autour de questions sur l’intégrité et aussi une infraction grave à ses droits de propriété intellectuelle. De plus, donner l’opportunité à des gens de jouer des chevaux comme perdant va à l’encontre de tous nos principes. » Même ton du côté de la J.R.A. : « Une plate-forme de betting exchange qui permet de parier sur des chevaux perdants et d’en tirer des profits est totalement inacceptable du point de vue du respect de l’intégrité des courses et aussi du principe du sport, qui est que tous les compétiteurs doivent viser la victoire. »

Comment Hongkong et le Japon ont fait plier Betfair Australia. Si Betfair Australia n’a brisé aucune règle, comment Hongkong et le Japon ont-ils pu faire plier l’opérateur sur le "simple prétexte" qu’ils n’aimaient pas l’idée ? Cela reste imprécis pour Hongkong, mais la J.R.A. a publié un communiqué pour revenir sur l’"affaire Betfair" après avoir obtenu gain de cause (et en réaction à la communication de Betfair Australia sur le sujet) : « Grâce au soutien et à la coopération des autorités de courses et de nos connections en Australie, et dans d’autres pays, Betfair a indiqué le 28 mai qu’il avait pris la décision de ne plus proposer les courses japonaises. »

Betfair avait indiqué auparavant dans son communiqué sur l’arrêt des courses japonaises : « La J.R.A. a menacé de retirer leur présence de tous les canaux qui permettent actuellement aux Australiens d’avoir accès à leurs courses, ainsi que de potentiellement restreindre la possibilité pour les chevaux d’aller courir en Australie. Étant donné le dérangement que cela poserait aux parieurs australiens ainsi qu’aux courses australiennes, en tant que passionnés de course, nous avons donc cessé de proposer ce marché. » Si l’on en croit Betfair, la J.R.A. n’aurait donc pas hésité à montrer les muscles.

Derrière Betfair Australia. Betfair Australia porte la marque Betfair mais n’appartient plus au "vrai Betfair" européen. Betfair Australia a été créé en 2004 : 50 % appartenait à Betfair et 50 % à Crown Resorts, un groupe connu pour les casinos. En 2014, Betfair a vendu sa moitié à Crown Resorts, qui détient depuis 100 % de Betfair Australia : c’est donc toujours la marque Betfair et il y a toujours accès à la masse de l’opérateur britannique, mais Betfair Australia opère désormais de manière indépendante par rapport à son grand frère.

Le Hong Kong Jockey Club, qui a rendu publique la lettre envoyée à Betfair Australia pour lui demander de retirer Hongkong de son marché, indique : « Nous sommes au courant que Betfair [Australia, ndlr] est une société à responsabilité limitée enregistrée dans l’état de Victoria et appartient actuellement [au 4 septembre 2019] à 100 % à l’entreprise publique Crown Resorts Limited. Selon nos connaissances, et selon les déclarations de Betfair dans le passé, Betfair ne propose des paris sur les courses et le sport que dans les pays où il y a un accord avec les autorités hippiques et de sport locales. (…). Le Club est aussi très inquiet par le contexte dans lequel Betfair [Australia] a choisi de proposer des paris sur les courses de Hongkong. Comme vous le savez, dans les jours récents, une série d’accusations ont été publiés dans les médias australiens (et internationaux) sur des échecs probables de Crown Resort sur l’identification et la gestion de risques fondamentaux par des sociétés qu’il contrôle. » Le H.K.J.C. fait référence à des cas de blanchiment d’argent, de non-respect des lois sur les paris, de partenariat avec des opérateurs liés à des trafics de drogue, d’être humains et au crime organisé…

Une enquête indépendante sur des malversations dans les courses irlandaises

Vendredi 29 janvier, la chaîne irlandaise RTÉ a révélé qu’une enquête indépendante allait être diligentée par le gouvernement irlandais sur des accusations de malversation dans les courses. Ce n’est pas lié à l’affaire Viking Hoard : le gouvernement irlandais aurait été alerté, fin 2020, par un mystérieux lanceur d’alerte, sur des pratiques frauduleuses concernant le monde des courses irlandaises. L’intégrité des courses irlandaises est remise en cause depuis plusieurs mois : à la fin du mois d’octobre 2020, Jim Bolger avait lancé un pavé dans la mare à ce sujet, déclarant au Racing Post que le dopage était le problème numéro 1 des courses en Irlande, appelant à davantage de contrôles, plus rigoureux.