Le magazine : Saudi Cup : Mishriff, l’ambassadeur rêvé

International / 23.02.2021

Le magazine : Saudi Cup : Mishriff, l’ambassadeur rêvé

La victoire de l’européen Mishriff dans la Saudi Cup a rapporté 10 millions de dollars à son entourage, mais bien plus au Jockey Club saoudien dans sa volonté d’émerger sur la scène hippique mondiale ! On vous explique pourquoi.

La symbolique est forte. Un cheval entraîné en Grande-Bretagne, gagnant classique en France, a remporté la course la plus richement dotée au monde, courue sur le dirt. C’est un message fort envoyé aux Européens : oui, on peut faire le déplacement fin février à Riyad, quand nos courses sont quasiment à l’arrêt et qu’il faut parfois sortir le matin sous la neige ou sur des pistes gelées, affronter des spécialistes de la surface… et les battre. Cette victoire de Mishriff va créer des vocations. Et l’Arabie Saoudite, dans les années à venir, peut rêver que sa grande course devienne un vrai championnat du monde.

Ce caractère international, la Breeders’ Cup l’a conquis, mais en organisant une, puis deux réunions, et il est rare que les meilleurs américains rencontrent les top-européens dans la même course. Oui, Arcangues (Sagace) avait battu Bertrando (Skywalker), alors que Raven’s Pass (Elusive Quality) et Henrythenavigator (Kingmambo) avaient offert un jumelé à l’Europe, mais c’était en 1993 et en 2008… Et, en 2008, Santa Anita n’était pas doté d’une piste de dirt mais d’une Pro-Ride, soit une fibrée.

Le succès de Singspiel (In the Wings) dans la deuxième édition de la Dubai World Cup, en 1997, pour son premier essai sur le dirt, avait donné le même espoir aux européens, mais les éditions suivantes sont revenues aux américains ou aux Godolphin entraînés sur place. Il a fallu attendre 2010 et l’inauguration de Meydan, où la Tapeta avait été choisie pour "rééquilibrer" les chances, pour assister au succès d’un européen d’entraînement – mais brésilien de naissance – Gloria de Campeao (Impression), entraîné en France par Pascal Bary. Est-ce le passage du dirt à la Tapeta qui a joué ? Gloria de Campeao avait conclu deuxième, 14 longueurs derrière l’américain Well Armed (Tiznow) l’année précédente, et huitième en 2008. La période Tapeta aura duré quatre ans, avant que l’organisateur ne revienne au dirt en 2015, pour faire revenir les américains…

La prophétie de Dettori. Riyad a-t-il trouvé la formule magique ? Une piste en dirt qui convienne aux américains… sans trop désavantager les européens. La recette ? Un champ de courses aux dimensions européennes avec une longue ligne droite – le parcours des 1.800m dirt de la Saudi Cup ne comporte qu’un tournant, alors que les chevaux américains ont l’habitude d’en négocier deux sur ce genre de distance –, avec une surface américaine… mais qui projette moins que le vrai dirt des États-Unis. En septembre 2019, quand le Jockey Club saoudien avait lancé sa campagne de séduction à destination des professionnels, la texture de la piste avait beaucoup été évoquée, à grand renfort d’interviews de Lanfranco Dettori ou d'Olivier Peslier. Le premier avait expliqué : « Je monte là-bas depuis près de vingt ans. L’hippodrome est basé sur celui de Belmont. De toutes les pistes en dirt sur lesquelles j’ai monté, c’est celle que je préfère car vous pouvez gagner en allant devant ou en attendant. C’est un hippodrome sans piège. Les projections y sont beaucoup moins importantes que sur les autres pistes en dirt. Je pense que les chevaux de turf s’y adapteront. »

Patrick Biancone : « Le meilleur a gagné »

« Il ne faut surtout pas dénigrer Mishriff. Pourquoi a-t-il gagné ? Parce qu’il était le meilleur, tout simplement. Ce qui l’a peut-être aidé un peu, c’est que les deux américains, Charlatan et Kniks Go, sont allés vraiment très vite devant, et leur tenue reste à démontrer… L’an dernier, dans le Saudi Derby, Mishriff avait déjà montré que le dirt ne le contrariait pas. Vous savez, les chevaux de gazon peuvent s’adapter au dirt. Rappelez-vous d’Arcangues. À la fin, ce sont toujours les chevaux qui décident. Cigar, par exemple, était né pour être un cheval de turf. Mais c’est quand il a couru sur le dirt qu’il est devenu le champion que l’on connaît. Il n’y pas de règle. »

La Saudi Cup, le soft power et la diplomatie sportive

La Saudi Cup est un bon exemple de soft power, dont la définition officielle (source avec ce lien https://www.vie-publique.fr/fiches/38155-quest-ce-que-le-soft-power) est : « Capacité d’un État à influencer et à orienter les relations internationales en sa faveur par un ensemble de moyens autres que coercitifs (menace ou emploi de la force). Il renforce ainsi la légitimité de son action internationale, ce qui constitue également un facteur de puissance. » Le contraire du soft power est le hard power ou pouvoir de contrainte (menace ou emploi de la force).

Quand l’Arabie Saoudite organise la "course la plus riche du monde", elle fait du soft power.

Les courses, mais aussi la Formule 1, le football, le golf … Si vous gardez un œil sur le monde du sport, vous aurez remarqué que l’on parle de plus en plus de l’Arabie Saoudite. Le (Paris) Dakar se court dans le désert saoudien depuis 2020. En 2019, l’Italie a organisé dans le pays sa Supercoupe de football, l’Espagne a suivi le même chemin en 2020. Depuis 2019, l’European Tour de golf a ajouté un tournoi en Arabie Saoudite, avec la présence des meilleurs joueurs mondiaux. En décembre 2019, le pays a accueilli ce qui était considéré comme le match de boxe de l’année (entre les poids lourds Anthony Joshua et Andy Ruiz). Et, le 28 novembre 2021, vous assisterez au tout premier Grand Prix de Formule 1 disputé en Arabie Saoudite. La Saudi Cup s’inscrit dans ce développement sportif, destiné à faire rayonner le pays à l’international.

Le plan Saudi Vision 2030

Saudi 2030. Tous ces événements appartiennent au grand plan de l’Arabie Saoudite pour diversifier son économie : le Saudi Vision 2030, dévoilé en 2016. Pour simplifier : sous l’impulsion du prince Mohammed ben Salmane (dit MBS), l’Arabie Saoudite souhaite sortir d’une dépendance économique liée au pétrole et trouver de nouveaux débouchés. Le pays a toujours une étiquette de nation extrêmement conservatrice. Via le sport, il trouve un moyen de faire sa promotion à l’international et une occasion de proposer une nouvelle image, plus moderne. L’Arabie Saoudite n’invente rien en la matière : dans le Golfe, le Qatar a beaucoup utilisé la diplomatie sportive depuis plusieurs années, tout comme Dubaï avant lui. Et des superpuissances controversées, comme la Chine ou la Russie par exemple, utilisent également le sport mais différemment : en accueillant aussi les plus grandes compétitions internationales (soft diplomacy), à l’image des Jeux Olympiques ou de la Coupe du monde de football, mais aussi en tentant de tout gagner pour montrer leur puissance ; en ce sens, on est plus dans une diplomatie traditionnelle, où la force prévaut. Rappelez-vous : en temps de guerre froide, le bras de fer entre l’U.R.S.S. et les États-Unis (avec leurs alliés du bloc de l’Ouest) se jouait aussi via les compétitions sportives et le nombre de médailles d’or gagnées. On était alors dans une forme de soft diplomacy plutôt hard… et vice versa !

Sept grands coups (ou presque) sur le dirt

Par Franco Raimondi

Le dirt et le gazon, ce n’est pas la même chose. Le dernier gagnant européen d’une course de la Breeders’ Cup sur le dirt est Wilko (Awesome Again), qui avait affiché 28/1 dans le Juvenile à Lone Star Park en 2004. Le seul lauréat de la World Cup sur le dirt entraîné sur le Vieux Continent demeure Singspiel (In the Wings), dans la deuxième édition qui remonte à 1997, puisque tous les autres représentant de la famille Maktoum ayant brillé à Nad Al Sheba et Meydan étaient entraînés à Dubaï. J’ai le plaisir de vous proposer la liste des sept meilleurs chevaux d’Europe qui ont brillé dans une grande course sur le dirt.

Par Franco Raimondi

1 - Sheikh Albadou - Breeders’ Cup Sprint 1991

Entraîneur : Alex Scott

Il fut le premier européen capable de gagner une course de la Breeders’ Cup sur le dirt et il reste le seul européen ayant battu les américains dans le Breeders’ Cup Sprint. Il fallait du courage et son entraîneur, le regretté Alex Scott, en avait à revendre. En Europe, Sheikh Albadou (Green Desert) avait gagné les Nunthorpe et s’était classé deuxième dans le Prix de l’Abbaye de Longchamp et dans la Sprint Cup (Grs1). Il n’était pas le meilleur sprinter d’Europe mais il rencontrait un lot d’américains très ordinaire et il a trouvé du dirt-macadam – sans trop de projections – et une monte extraordinaire de Pat Eddery.

2 - Arazi - Breeders’ Cup Juvenile 1991

Entraîneur : François Boutin

Arazi (Blushing Groom) fut de loin le meilleur 2ans européen des trente dernières années mais il avait tout contre lui : quatorze sur quatorze à la corde, deux tournants et il débutait sur le dirt. Après 400m, il était à douze longueurs de Bertrando (Skywalker), invaincu. C’est un autre Pat (Valenzuela) qui a réussi à inventer un slalom au sein du peloton dans le dernier tournant : il a gagné par cinq longueurs. Sur ce succès, il a terminé une campagne de 2ans parfaite, avec sept victoires, un rating international de 130 et un rating Timeform de 135 : dix livres de plus que Sheikh Albadou dans le sprint.

3 - Arcangues - Breeders’ Cup Classic 1993

Entraîneur : André Fabre

Un Fabre à 133/1, c’est un record. Arcangues (Sagace) avait gagné le Prix d’Ispahan (Gr1) en terrain léger et, franchement, sa cote folle était la seule bonne raison de mettre une pièce pour un parieur européen qui connaissait l’art du maître cantilien. Jerry Bailey n’avait pas compris le nom du cheval et n’avait reçu aucun ordre, si ce n’est « good luck ! ». Il a inventé un parcours à la corde, au cœur du peloton. Quand le passage s’est ouvert, il a fondu sur le pauvre Bertrando (Skywalker), passé de Bruce Headley à Bobby Frankel, et il l’a battu par deux longueurs. Un ami japonais qui était venu dîner chez moi m’a pris pour un génie car on avait joué ensemble vingt livres gagnant et placé. Le génie était un autre…

4 - Singspiel - Dubai World Cup 1997

Entraîneur : Michael Stoute

La deuxième édition de la Dubai World Cup fut reportée du samedi au jeudi suivant suite au déluge qui avait frappé Nad Al Sheba, entraînant le forfait du lauréat du Prix de l’Arc de Triomphe Helissio (Fairy King). Singspiel (In the Wings), qui avait terminé l’année 1996 en remportant la Japan Cup (Gr1), était opposé aux deux brésiliens de Richard Mandella, Siphon (Itajara) et Sandpit (Baynoun). Les deux avaient terminé dans cet ordre dans le Santa Anita Handicap (Gr1), quatre semaines auparavant. L’intervalle entre les deux courses, avec le voyage intercontinental, était trop court et la ligne droite de Nad Al Sheba trop longue pour les deux. Singspiel n’a pas souffert avec les projections, il a pris le bon passage et il a gagné en pur style Bailey.

5 - Johannesburg - Breeders’ Cup Juvenile 2001

Entraîneur : Aidan O’Brien

L’ambiance à New York était morose… C’était après l’attaque contre les tours jumelles. Comme d’habitude, nos confrères américains, gourmands d’infos sur les européens, nous posaient la question sur Johannesburg (Hennessy) qui, comme Arazi, arrivait invaincu en six sorties avec trois Grs1 dans son C.V. La réponse était claire : « Les amis, il n’est pas Arazi. » C’était vrai mais, monté par Mick Kinane, il a mangé le dirt et a surtout accéléré sur cette surface. Il avait battu un lot moyen mais son pedigree criait "dirt" de tous les côtés et il est devenu un bon étalon de dirt, en produisant notamment Scat Daddy.

6 - Go and Go - Belmont Stakes 1990

Ce diable de Dermot Weld ! Il avait déjà compris que Go and Go (Be my Guest) était un cheval pour les États-Unis et il avait fait le déplacement à 2ans pour gagner sur le gazon le Laurel Futurity (Gr2), avant de le courir dans la Breeders’ Cup Juvenile, où il avait déçu. Il l’a préparé avec deux courses sur le gazon avant de l’envoyer à New York pour les Belmont Stakes (Gr1), avec une jolie paire d’œillères. Unbridled (Fappiano) avait gagné le Kentucky Derby (Gr1) avec l’aide du Lasix, qui était interdit à New York. Go and Go a couru nature et il s’est promené, alors qu’Unbridled a terminé quatrième à plus de douze longueurs. Unbridled a pris sa revanche dans la Breeders’ Cup Classic, sans Lasix.

7 - Sakhee - 2e Breeders’ Cup Classic 2001

Un seul gagnant du Prix de l’Arc de Triomphe a tenté sa chance dans la Breeders’ Cup Classic : Sakhee (Bahri). Il a couru comme un gagnant mais il est tombé sur le monstre Tiznow (Cee’s Tizzy). Sakhee, avec Dettori, avait pris l’avantage à 200m du poteau mais le californien n’a pas lâché le morceau et il a gagné d’un nez. Un monstre impartial, car douze mois auparavant, il avait joué le même coup au Coolmore Giant’s Causeway (Storm Cat).

(photo Sakhee)