La grande interview de Chris Wright

International / 30.03.2021

La grande interview de Chris Wright

Chris Wright : « J’ai envie de gagner toutes les courses du monde… mais l’Arc plus que les autres ! »

À l’heure où nous écrivons ces lignes, Wonderful Tonight (Le Havre) fait partie des 10 chevaux les plus en vue chez les bookmakers pour l’Arc 2021. Son propriétaire, Chris Wright, nous a raconté l’histoire de ses chevaux. Et la sienne aussi !

Par Adrien Cugnasse

Ceux qui ont lu sa biographie – One Way or Another - My Life in Music, Sport and Entertainment, publié en 2013 – vous le diront tous : la vie de Chris Wright est un tourbillon. Au point qu’il semble avoir vécu autant que deux ou trois hommes à la fois ! Tout a commencé de la plus modeste des manières. Dans le village de Louth, près des eaux froides de la mer du Nord. Dans la famille de Chris Wright, on est agriculteur. Depuis toujours. Mais le jeune homme montre une aptitude précoce à organiser des événements sportifs et culturels qui rassemblent la jeunesse locale. Et puis il a une certaine ambition et l’envie d’élargir ses horizons. Il sera le premier des Wright à voyager. Le premier à mettre un pied à l’université aussi, afin d’y étudier le journalisme sportif et politique. À défaut d’être un étudiant zélé, il devient rapidement responsable des animations musicales de la fac. Puis manager de groupes. Puis producteur de musique, cofondant le célèbre label Chrysalis Records.

Ses années folles. À cette époque, au début des années 1960, la Grande-Bretagne devient une puissance musicale. Et les jeunes du monde entier adorent le son anglais. Mais rapidement, le Britannique s’implante aussi aux États-Unis, où il recrute d’autres talents. Durant des décennies, Chrysalis Records va être associé des dizaines d’artistes qui ont constitué la bande son de millions d’existences : Ten Years After, Jethro Tull, Procol Harum, Blondie, Ultravox, Spandau Ballet… et bien d’autres. Tout en ayant le sens de la fête, Chris Wright était l’un de ceux qui ont mené à bon port le navire, alors les groupes s’adonnaient à tous les excès. Il a d’ailleurs coutume de dire au sujet de cette époque folle : « Ce qu’on raconte est totalement vrai. Et c’est peut-être même en-dessous de la réalité. » Plus tard, Chris Wright a aussi œuvré – avec succès – dans l’univers de la télévision et dans celui de la radio. Malgré une vie professionnelle aux multiples rebondissements, une famille nombreuse et son implication dans des œuvres de bienfaisances, il a trouvé du temps pour ses passions. Et notamment celle des courses. Ce mardi, il nous a confié : « Malheureusement, je n’ai pas encore trouvé de pétrole dans le Gloucestershire. Il faut donc faire preuve d’une certaine sagacité pour tenter d’être compétitif face aux plus gros propriétaires et éleveurs. J’essaye d’y ajouter un peu de créativité aussi. »

La naissance d’une passion. Au sujet de son enfance, Chris Wright se souvient : « Il n’y avait pas beaucoup de chevaux autour de moi. Par le passé, la ferme où j’ai grandi en avait accueillis pour le travail. Néanmoins, j’ai un peu monté étant enfant. Mais je n’étais pas doué. Ma sœur l’était plus que moi ! Je n’étais pas un parieur non plus. Et nous n’allions qu’épisodiquement aux courses. C’est plus tard que cette passion s’est vraiment développée. » Les galopeurs sont en effet arrivés à la trentaine, au milieu d’une vie professionnelle survoltée. Après avoir été copropriétaire de quelques sauteurs et même d’une cour d’entraînement, sans succès notables, les courses auraient pu rester une expérience sans lendemain. Mais c’était sans compter sur un signe du destin : « Tony Stratton-Smith, le fondateur de Charisma Records, était le producteur de Genesis. Mais c’était aussi un ami et un passionné de courses. C’est vraiment lui qui m’a persuadé de me lancer. Mais aussi et surtout d’acheter mon premier cheval de plat : Crime of Passion (Dragonara Palace). Nous ne l’avions pas payé très cher, alors qu’elle était yearling, car son pedigree n’était pas franchement à la mode. Mais elle était née pour être "vite et précoce". Or je pense que c’est probablement ce qu’il fallait aux jeunes propriétaires que nous étions. Elle a été très bonne et  comme on dit dans ce cas : c’est elle qui a fait son propre pedigree. »

Celle qui a tout changé. Née en 1980, Crime of Passion a remporté les Cherry Hinton Stakes (Gr3). Elle s’est aussi classée deuxième des Queen Mary Stakes (Gr2) et troisième du Prix Robert Papin (Gr1). Alors que les offres commencent à pleuvoir pour Crime of Passion, le jeune propriétaire les décline toutes. Y compris une venant d’un propriétaire voulant alors rester discret et qui s’est plus tard révélé le cheikh Hamdan Al Maktoum. A ce jour, Crime of Passion est l’aïeule de 13 black types, dont l’étalon de Rathasker Stud Bungle Inthejungle (Exceed and Excel), gagnant des Cornwallis Stakes et des Molecomb Stakes (Grs3). Chris Wright est toujours impliqué dans la carrière de ce dernier. Mais il a aussi été copropriétaire de Dark Angel (Acclamation) lors de sa victoire dans les Middle Park Stakes (Gr1). On connaît sa réussite au haras. Chris Wright a également fait partie de l’écurie de Groupe possédant la carrière de course (mais pas celle au haras) de Motivator (Montjeu), lauréat du Racing Post Trophy et du Derby d’Epsom (Grs1). Le propriétaire et éleveur explique : « Il me reste un breeding right de Dark Angel et plusieurs de Bungle Inthejungle. Dans les premières années de mon élevage, j’ai surtout concentré ma stratégie sur la vitesse et la précocité. Commercialement, c’est plus évident. Et pour un éleveur-propriétaire qui n’a pas les moyens des plus gros acteurs du marché, c’est dans le créneau de la vitesse et de la précocité qu’on a les meilleures chances de tirer son épingle du jeu. Un "petit éleveur" comme moi a rarement sa place dans les grandes épreuves sur 2.000m et plus. Il y a donc une certaine ironie à ce que ma casaque brille dans les courses de tenue ces dernières années, notamment grâce à Wonderful Tonight. J’ai actuellement 20 mères, réparties presque à égalité entre la France, l’Angleterre et l’Irlande. C’est Hubert Honoré qui prépare nos yearlings français pour les ventes. »

Les hauts et les bas. Parmi les grandes heures de sa casaque, outre les chevaux cités ci-dessus, il y a bien sûr les victoires de Culture Vulture (Timeless Moment), la première anglaise à remporter la Poule d’Essai des Pouliches (Gr1), de Nicer (Pennine Walk), gagnante des 1.000 Guinées d’Irlande (Gr1) et bien sûr de Chriselliam (Iffraaj), lauréate de la Breeders' Cup Juvenile Fillies Turf (Gr1). Pourtant la vie des courses a aussi ses moments noirs. Et après avoir refusé des offres faramineuses, cette 2ans exceptionnelle est morte accidentellement à 3ans. Mais comme dans la vie professionnelle, il faut savoir rebondir et apprendre de ses déboires. En 2008, Chris Wright confiait d’ailleurs à Julian Muscat : « On peut avoir de la chance. Ou en manquer. Mais le golfeur Gary Player a dit un jour que plus on s’entraîne, plus on a de la chance. Et j’y crois vraiment. En arrivant dans les courses, je pensais savoir beaucoup de choses. Quelques décennies plus tard, j’ai conscience du fait que mes connaissances sont bien limitées… mais bien supérieures à celles de mes débuts. Je n’ai jamais dépensé des sommes folles pour acheter des chevaux et mes poulinières sont d’anciennes juments de course qui ont porté ma casaque. »

Son rêve d’Arc. Au sujet de la lauréate des British Champions Fillies & Mares Stakes et du Prix de Royallieu (Grs1), élevée par Sylvain Vidal et Mathieu Alex, Chris Wright poursuit :

« Nous n’avons acquis Wonderful Tonight que pour une seule raison : David Menuisier est tombé fou amoureux d’elle. La pouliche n’a pas été vendue sur le ring et nous avons fait une offre le lendemain [le bon à 40.000 € a été signé par l’entraîneur et Crispin de Moubray, ndlr] Wonderful Tonight n’avait pas une page de catalogue exceptionnelle. Bien que cela ce soit amélioré dernièrement. Au terme d’une véritable chasse au trésor, j’ai d’ailleurs pu racheter une sœur de sa mère, qui était quelque part en Pologne. Pour le croisement, nous avons fait simple : elle est allée à Le Havre (Noverre) ! » Il poursuit : « La course que je rêve de gagner, c’est le Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1). Plus que la Melbourne Cup (Gr1). Plus que le Derby d’Epsom (Gr1). » Lorsqu’on lui rétorque que sa préférence est pour le moins inhabituelle pour un Britannique, il répond du tac au tac : « Peut-être ne suis-je pas l’Anglais le plus typique ? Je me considère avant tout comme un Européen. Je passe beaucoup de temps en France et je pratique d’ailleurs votre langue. Ceci étant dit, je pense vraiment que le Prix de l’Arc de Triomphe est la plus grande course d’Europe pour un cheval de distance intermédiaire. Il faut une superstar pour gagner une telle épreuve. J’ai envie de gagner toutes les courses du monde, mais celle-ci plus que toute autre ! »

L’esprit sportif. Chris Wright a été propriétaire d’un club de football professionnel, ainsi que d’un club de rugby : « J’aime regarder le sport à télévision. Mais lorsqu’on est impliqué dans la gestion d’un club, le football est un sport très compliqué. En dehors du sommet de la pyramide, c’est financièrement difficile. Celui qui possède une équipe se retrouve face à de nombreuses difficultés. Comme les courses, le football est fait d’une succession de déceptions. J’ai eu beaucoup de joies avec le Wasps Rugby Football Club. Quand vous gagnez des titres, c’est bien sûr très divertissant. Mais avec les Queens Park Rangers F.C., c’était moins divertissant. Impossible de penser remporter la Premier League ou la Champions League.

Le rugby, le football et les courses sont trois sports différents. Avec des motivations sociales distinctes. Et les trois sont difficiles à manager d’un point de vue financier. Si demain, je trouve du pétrole et que je rachète Manchester City, peut-être que je vous tiendrai un discours différent. Mais ce n’est pas le cas !

Pour en revenir aux courses, soyons honnête : 9 fois sur 10, il faut faire face à une situation décevante. Dans 4 % des cas, c’est du bonheur. Et dans 1 % de cas, c’est un sentiment extatique. Et ce pourcent d’extase vous fait continuer… Cela arrive rarement, mais le simple fait que cette extase existe rachète le reste. »

Une âme d’éleveur. Sur un coup de tête et pour ne pas laisser Richard Bronson acheter la ferme voisine de sa maison de campagne, Chris Wright a fondé Stratford Place Stud. Rapidement, l’élevage est devenu le moteur de sa passion : « Le plaisir est immensément plus fort avec un cheval que vous avez élevé. J’ai souvent plus de joie à voir un de mes élèves gagner, même si je l’ai vendu, qu’avec un cheval acheté aux ventes mais qui porte ma casaque. Et dans le cas de Wonderful Tonight, qui entrera un jour au haras, je suis déjà en train de la regarder avec les yeux de l’éleveur. » Récemment, Sweet Lady (Lope de Vega) a remporté de six longueurs le Prix La Camargo (L). Au sujet de celle qui s’affirme comme un espoir classique, il détaille : « La victoire de Sweet Lady m’a vraiment ravi. Elle a été impressionnante, n’est-ce pas ? Malheureusement, la mère, High Heel Sneakers (Dansili), est morte, et si j’avais pu prévoir cela, je n’aurais pas vendu Sweet Lady. L’élevage, c’est si difficile. J’ai cette famille depuis longtemps, ayant élevé sa deuxième mère, Sundae Girl (Green Dancer) à partir d’une bonne souche américaine. Elle m’a donné deux black types, dont High Heel Sneakers, troisième du Prix Vanteaux (Gr3). À son tour, cette dernière a produit Sweet Lady, vendue chez Arqana, ainsi que Toujours L'Amour (Authorized), lauréate des Oaks Trial Stakes (L) puis mère d’un cheval prometteur chez Chad Brown, Principled Stand (Kingman). »

Francophile. Chris Wright a depuis longtemps des chevaux en France – même si la plus grande partie de son effectif est outre-Manche –, et il nous a dit : « Lorsque Jonathan Pease a pris sa retraite, on m’a recommandé Fabrice Chappet. J’ai aussi des chevaux chez Xavier Thomas-Demeaulte dans le Sud-Ouest. Je ne souffre pas de la distance qui me sépare de mes chevaux. De toute façon, je ne peux pas non plus aller voir courir ceux qui sont en Angleterre ! Et je prends le même plaisir à gagner une course en France qu’en Grande-Bretagne. Au-delà de Wonderful Tonight et Sweet Lady, j’ai plusieurs espoirs pour l’année 2021. Chocoya (Sepoy) vient de se classer deuxième du Prix Montenica (L) où elle a été battue par un bon cheval. Je pense qu’elle a de la marge. Chez David Menuisier, j’ai King Créole (New Approach), un poulain qu’il estime [et qui est engagé dans le Prix du Jockey Club ainsi que dans le Grand Prix de Paris (Grs1), ndlr] Chez Fabrice Chappet, j’ai bien sûr Ken Colt (Kendargent), mais aussi et surtout Acapulco Gold (Bungle Inthejungle). Lauréate de Listed à Vichy à 2ans, elle s’est classée quatrième du Prix Morny (Gr1). De retour à l’entraînement à Chantilly, nous comptons beaucoup sur elle cette année à 3ans.

Enfin, bien sûr, chaque 2ans est porteur d’espoir. Mais tant qu’ils n’ont pas débuté, il est difficile de s’exprimer à leur sujet. » Lorsqu’on lui demande de comparer les deux côtés de la Manche, il explique : « La force des courses anglaises, ce sont les grands meetings : Goodwood, York, Royal Ascot… En France, en dehors des belles courses et de Deauville l’été, l’enthousiasme est moindre. Ceci étant dit, la France a la chance d’avoir beaucoup d’hippodromes, un retour à la filière important grâce au PMU et une bonne gestion de la part de ses dirigeants. » Désormais septuagénaire, Chris Wright s’est lancé de nouveaux défis. À commencer par celui de mettre à profit ses talents d’éditorialiste. Son podcast Wrightonthenail, où l’on parle culture et politique, est un succès. Il renoue avec sa vocation de jeunesse, le journalisme. Lui qui a été interviewé toute sa vie est désormais passé de l’autre côté du micro : « C’est beaucoup de travail ! Interviewer les gens, c’est difficile. Mais je m’améliore d’épisode en épisode. Je vous encourage vivement à écouter mon dernier, vous ne le regretterez pas… c’est mon meilleur à ce jour !  »