Interview : l’aventure saoudienne des Lermyte

22.03.2021

Interview : l’aventure saoudienne des Lermyte

Portée par le projet "Saudi Vision 2030", impulsé par le prince Mohammed ben Salmane, l’Arabie Saoudite s’est inscrite dans le calendrier international des courses hippiques depuis l’an passé et la réunion de la Saudi Cup. Cela fait désormais deux ans que l’entraîneur français Christophe Lermyte s’y est installé, rejoint il y a peu, et pour quelques semaines, par son fils, Jérôme, jockey. Leur association a démarré sur les chapeaux de roue puisque leur premier partant s’est imposé d’entrée de jeu. Le talent n’a pas de frontières. Entretien avec le père et le fils.

Jérôme Lermyte : « L’Arabie Saoudite me plaît beaucoup ! »

JDG Arabians. – Pourquoi être venu en Arabie Saoudite ?

Jérome Lermyte. – Le fait que mon père y entraîne m’y a décidé. Et puis, il faut dire qu’entre une blessure et le coronavirus, je n’ai monté que trois mois l’an dernier. Habituellement, je prends un peu de vacances en hiver, mais pas cette année. L’occasion était donc bonne de lui rendre visite et de travailler ensemble, ce que nous n’avions encore jamais fait ! Par chance, première course, première victoire. Cela tombait vraiment bien.

Vous gagnez avec la jument arabe Generalat Shammar, malgré un numéro à la corde tout à l’extérieur…

Après avoir regardé beaucoup de courses disputées ici, j’ai constaté que les gros numéros à la corde ne sont pas forcément un gros désavantage. On voit souvent les chevaux bien finir ici. Je n’ai pourtant pas l’impression que cela soit plus profond en dedans. J’en ai d’ailleurs discuté avec Mickaël Barzalona et nous étions d’accord sur le fait qu’il y avait un petit avantage à se tenir à deux mètres de la corde. Ce pourrait être un avantage visuel car, ici, les chevaux qui vont devant, partent souvent "à la mort". Du coup, ils prennent la corde et ceux qui ont attendu font le tour à l’extérieur. Avec le dirt, il y a aussi les projections et, à l’extérieur, on en prend moins. Mais, franchement, cette piste est vraiment top-classe ! Comparée au dirt américain, que je connais bien, celle-ci soulève moins. Le dirt semble plus léger et les chevaux ont l’air d’y être plus à l’aise contrairement aux États-Unis, où ils peuvent parfois "piocher" pour finir.

Quelle pourrait être la suite pour cette jument arabe ?

Generalat Shammar (General) était encore trop bas en rating pour disputer l’Obaiya Arabian Classic (L PA), le jour de la Saudi Cup. Après cette rentrée victorieuse, elle a été alignée dans une course qualificative, mais a été battue. Ella a conclu deuxième d’un cheval intouchable (15 longueurs), Mutawakel Al Khalediah (Laith Al Khalediah) [deuxième de l’Obaiya Arabian Classic depuis, ndlr]. Aller à Dubaï courir la Kahayla Classic (Gr1 PA) pourrait être une option, mais il y a beaucoup d’engagés et ce ne sera pas facile.

La réunion de la Saudi Cup, où se rencontrent les plus grands professionnels du monde hippique, cela doit faire rêver ?

Oui, l’année dernière, je l’ai regardée à la télévision. Cette année, j’y suis et j’espère que l’année prochaine, je pourrai avoir un cheval pour monter au cours de la réunion. C’est un rêve, pas un objectif concret.

Venir régulièrement ici, c’est quelque chose qui vous tente ?

Je suis un peu en repérage et ce que je vois me plaît beaucoup. Je ne m’y attendais pas forcément, à vrai dire. Je n’étais pas venu dans cette optique, seulement pour voir mon père que je n’avais pas vu depuis cinq ans. Nous étions tous deux à des endroits du monde opposés et très pris par notre travail. Lui, ici, et moi à faire la navette entre l’hippodrome de Woodbine et celui de Fair Grounds. Avec la pandémie, la saison a été chamboulée : d’une part, je n’avais pas intérêt à aller aux États-Unis, et d’autre part, il était compliqué de voyager. À terme, et du fait que la saison à Woodbine s’arrête en décembre, cela pourrait me permettre de venir chaque hiver, comme beaucoup de jockeys français qui se déplacent à l’étranger. Je sais qu’on court toute l’année ici. Moi, je ne peux pas le faire, sauf si j’ai un contrat avec une écurie comme celle du prince Faisal par exemple. Bref, je vais étudier la chose de près. Si le pays continue à s’ouvrir de cette façon, il y a sûrement quelque chose à faire. Les courses sont d’un bon niveau et elles vont continuer à s’améliorer, comme la qualité de vie. Ce n’est pas encore Dubaï, mais ils ont un objectif et un projet "Saudi Vision 2030", celui d’être un pays "moderne".

Quand repartez-vous ?

À partir de la mi-mars, je retourne au Canada pour monter les premiers galops et préparer la saison, qui débute mi-avril. En attendant, comme je vous l’ai dit, je suis venu monter pour mon père. Depuis quelque temps, je le fais également pour le prince Faisal bin Khaled bin Abdulaziz Al Saud, qui possède la plus grosse écurie ici [la casaque de Mishriff, lauréat de la Saudi Cup, ndlr].

Comment votre vie au quotidien se passe-t-elle ?

La vie de jockey y est assez cool. Par rapport à la France, c’est certain. Il n’y a des courses que deux fois par semaine, ce qui laisse pas mal de temps libre. La vie ici me surprend agréablement. Ce n’est pas aussi strict qu’on peut l’imaginer. C’est même plutôt agréable. En ce qui concerne l’hippodrome de Riyad, il est magnifique, vraiment top, et pourtant j’ai vu beaucoup d’hippodromes dans le monde entier ! Il est impressionnant… La piste et les infrastructures sont parfaites pour les chevaux et les professionnels. En réalité, c’est un fonctionnement un peu à l’américaine.

Votre père travaille-t-il pour une casaque en particulier ?

Oui, il entraîne pour Khalaf Al Shammari, un homme d’affaires qui a des chevaux de course depuis un moment. Mais il a envie de développer cela et de passer à la vitesse supérieure. Il a monté une écurie cette année, directement sur l’hippodrome de Riyad. Il a acheté un bout de terrain, à l’arrière du champ de courses, et y a fait construire son écurie. Ce n’est pas comme aux États-Unis, où tout est déjà prêt. Depuis, il commence à acheter des chevaux, surtout des pur-sang anglais. Au départ, il avait exclusivement des pur-sang arabes, qui étaient sur l’hippodrome privé d’Al Khalediah, le seul lieu où il y avait des courses pour ces chevaux. Les courses d’arabes sont autorisées depuis peu sur celui de Riyad. Et puis, monsieur Al Shammari avait des chevaux parfois dispersés à différents endroits. On a donc récupéré quatre, cinq chevaux depuis quelques mois, dont un pur-sang anglais élevé localement sur place, Alnabrah (Spring at Last). Cette pouliche de 4ans courait pour la première fois pour son entraînement l’autre jour et a terminé troisième. Pour notre premier partant pur-sang anglais, nous sommes très contents, surtout qu’elle n'était sortie qu’une seule fois auparavant, en août dernier, où elle n’avait pas très bien couru.

Le pur-sang arabe était-il une découverte pour vous ?

Non, j’en avais fait l’expérience lors de mon passage au Qatar. Cela faisait quelque temps que je n’en avais pas monté. Les bons chevaux arabes ne sont pas vraiment différents à monter que les pur-sang anglais. En revanche, ils ont une petite encolure et c’est plus dur pour finir. Ils ont aussi un caractère différent. Il faut donc parfois jouer un peu avec eux, les bluffer. Mais on s’adapte.

Christophe Lermyte : « Ici, les chevaux sont des rocs. Il n’y a pas de place pour les chevaux moyens »

JDG Arabians. – Qu’est-ce qui vous amène en Arabie Saoudite, après une fructueuse carrière au Maroc ?

Christophe Lermyte. – Je voulais changer d’air et j’ai eu cette proposition. Je suis d’abord venu voir, pour me faire une idée, et j’ai finalement décidé de rester.

Pour qui travaillez-vous ?

Pour Khalaf Al Shammari. C’est un businessman. Il voulait un entraîneur français qui prenne soin des chevaux. Il a beaucoup voyagé et connaît bien l’Europe, pour avoir notamment des chevaux en France. Il n’est pas pressé et me laisse du temps.

Comment votre vie au quotidien, ici, se passe-t-elle ?

C’est totalement différent. Ici, nous travaillons à "l’américaine". Les chevaux sont très durs, ce sont des rocs. Ce n’est pas comme en France, où l’on va gentiment dans un parcours avant de finir dans les 400 derniers mètres. C’est sûrement à cause du dirt qu’il y a autant de vitesse. Les chevaux un peu tendres, vous ne les voyez plus.

Vous êtes installé sur l’hippodrome de Riyad ?

Oui, avant j’étais sur l’hippodrome d’Al Khalediah. Je n’avais pas le droit d’y entraîner des pur-sang anglais. Depuis deux mois et demi, nous avons notre propre écurie ici, à Riyad, et nous commençons à rentrer des chevaux. Nous avons deux grands paddocks, un pour les mâles, l’autre pour les femelles, contrairement à ce qui se fait ici, où les paddocks sont plus petits que les nôtres. J’ai eu mon premier partant pur-sang anglais avec Alnabrah (Spring at Last), qui est troisième. C’est un cheval élevé localement que j’ai acheté aux ventes du prince Sultan. J’ai aussi rentré un cheval de Dubaï par Deep Impact (Sunday Silence). J’en ai encore d’autres là-bas. J’ai une vingtaine de chevaux pour l’instant et nous en prévoyons quarante pour l’an prochain. Il faut que nous gardions quatre, cinq pur-sang arabes d’un bon niveau et le reste en pur-sang anglais. Pour ces derniers, il y a plus de courses et plus d’argent. Avec les pur-sang arabes, il faut surtout viser les belles épreuves.

Y a-t-il des conditions particulières pour acheter des chevaux ?

On ne peut pas les rentrer directement. Il leur faut un rating minimum de 85, ce qui équivaut à 39 de valeur en France. Ceci afin de ne pas rentrer n’importe quoi. Un cheval de ce niveau en France, vous ne l’achetez pas à moins de 100.000 €. Et puis des chevaux de Quinté +, voire de Listed, ne sont pas forcément à vendre.

Votre fils vous a rejoint cet hiver. Premier partant ensemble à Riyad, premier gagnant…

Oui, avec Generalat Shammar (General), une jument que j’avais débutée l’année dernière et qui a effectué sa rentrée à Al Khalediah en décembre dernier. Je n’ai pas pu la courir dans la Prince Sultan bin Abdulaziz World Cup en janvier dernier car les engagements arrivaient trop vite et je ne voulais pas "l’allumer", lui faire courir n’importe quoi pour tenter d’avoir un rating suffisant. À Riyad, elle a effectivement gagné facilement. Je veux en prendre soin, car elle est par General (Amer), un étalon dont les produits nécessitent d’être attendus. La fois suivante, elle est battue par un bon cheval, Mutawakel Al Khalediah. Quand il a démarré à l’entrée de la ligne droite, nous avions l’impression qu’il sortait des boîtes. De toute façon, je pense qu’elle aurait été un peu tendre pour ce genre de courses, que ce soit la World Cup ou le jour de la Saudi Cup. Le but, c’est d’avoir des chevaux qui durent.

Une jument qui est née en France…

Oui, chez Guy Barry. Elle est issue de Kerlia Lotoise (Kerbella). C’est la sœur utérine de Naame (Dahess), un poulain qui a gagné la Coupe des 3ans dans un très bon style. D’ailleurs, j’ai une autre jument issue de cet élevage avec laquelle j’ai gagné cette année à Riyad, Maroussia Lotoise (Dahess).

C’est vrai et pour sa première association avec votre fils !

Je l’avais débutée l’année dernière à Al Khalediah. Elle avait gagné sur le mile le jour de la Prince Sultan bin Abdulaziz World Cup et son jockey, Fabrice Veron, m’avait dit qu’elle devrait aller sur plus long. Mais après plusieurs courses, je me suis ravisé et je l’ai finalement engagée sur 1.400m, sur la piste de Riyad. Finalement, c’est bien une jument de vitesse. Ici, ce qui est trompeur, c’est que quelle que soit la distance, on va à la même vitesse. On sort des boîtes et on roule ! Soit les chevaux tiennent, soit ils s’arrêtent.

Avez-vous un autre pur-sang arabe qui mérite d’être cité ?

Je pense à Asad Al Khalediah (Khalid El Biwaibiya), un vrai dur. Il a été deuxième de l'UAE President Cup à Al Khalediah, deux saisons en arrière. C’est le frère de Baseq Al Khalediah (Tiwaiq), qui a gagné le Qatar Total French Arabian Breeders’ Challenge des 3ans (Gr1 PA) en France.

Les pur-sang arabes, vous les connaissez bien pour en avoir entraînés au Maroc ?

Oui et je sais surtout comment bien les utiliser. Ils sont plus fragiles physiquement et mentalement que les pur-sang anglais. Il faut savoir lever le pied au bon moment avec eux, sinon c’est fini. Le pur-sang arabe, il faut savoir le regarder et ne surtout pas le négliger. Être patient, lever le pied ou accélérer au bon moment. Ne pas les courir quand ils sont moins bien, même si la course est tentante, car c’est terminé ensuite. Il faut également faire très attention à leurs tendons. Le lieu de naissance d’un cheval a aussi beaucoup d’importance.

C’est-à-dire ?

Regardez les lieux de naissance des pur-sang anglais, on ne fait pas naître des cracks à Marseille ou à Toulouse. La qualité du sol, l’alimentation y sont pour beaucoup. Déjà, quand vous élevez des chevaux dans le sable, ils sont souvent tordus de partout. Ici, on nourrit au Red Mill comme en France, pas seulement à l’orge et/ou à l’avoine. Nous avons même de la luzerne.

Pourtant le climat est un élément central dans ce pays ?

En Arabie Saoudite, l’été il fait 57° à l’ombre et plus de 40° la nuit. D’ailleurs, à cette période, ils courent sur l’hippodrome de Taif, une ville située dans les montagnes de Sarawat. Il y fait meilleur. C’est à côté de La Mecque et non loin de la ville côtière de Djeddah. Mais on s’habitue à la chaleur. La preuve, lorsqu’il ne fait que 24-25°, nous mettons des couvertures aux chevaux… !

Il y a beaucoup de courses en Arabie Saoudite ?

Les courses reprennent au mois de mai [auparavant c’était en juillet, ndlr] à Taif. Il y a une course d’un million de dollars qui est programmée cette année pour les pur-sang arabes. Les allocations ont augmenté également. À Riyad, il y a souvent trois maidens par réunion, avec vingt partants par course ! Il y a également six courses pour les 2ans par week-end de courses. D’ailleurs, un nouvel hippodrome est en construction à 140 km de Riyad, qui est magnifique. Ce serait bien qu’il y ait deux jours de courses par semaine sur ce nouvel outil, car il y a beaucoup de chevaux ici. C’est énorme.

Que manquerait-il éventuellement ?

Déjà, la piste en gazon, installée à Riyad pour la première édition de la Saudi Cup, n’a pas été utilisée cette année, hormis pour la grande réunion. Il est prévu de faire une course de pur-sang arabes dessus, d’après ce que j’ai vu dans le programme, mais rien n’a été décidé. Enfin, si tous les chevaux ne font pas le sable et mériteraient de courir plus souvent sur le gazon, certains ne tournent pas à gauche. Il n’y a rien corde à droite ici. Même le nouveau ne le sera pas. Mais bon, nous n’allons pas nous plaindre. Les hippodromes sortent de terre, les gens commencent à faire de l’élevage partout, notamment de pur-sang arabes.

Comment jugez-vous vos résultats depuis votre arrivée ?

J’ai fait une bonne année 2020, terminant deuxième chez les entraîneurs de pur-sang arabes, derrière Al Khalediah. Mon classement est pour l’instant le même cette saison. Nous pourrions tout axer sur une politique d’achat de chevaux, avec parfois de mauvaises surprises, mais mon propriétaire a décidé d’acheter des poulinières.

Vous faites donc de l’élevage ?

Oui, nous avons une poulinière américaine qui a mis bas récemment. Nous élevons à Janadriyah, à 10km de l’écurie. Des pur-sang anglais et arabes. Nous avons Kerlia Lotoise (Kerbella), Kelinda Lotoise (Madjani), une fille de Kerlia Lotoise qui n’a pas couru, Melissa Lotoise (Munjiz) et Djamila Al Mels (Akbar), qui a gagné en France chez Didier Guillemin. Elle a eu un produit de l’étalon maison, Nashmi Al Khalediah (Tiwaiq). Mon patron l’avait acheté pour courir en France notamment mais, suite des problèmes de jambes, il est devenu étalon. Le produit est un très beau poulain qui ressemble à sa mère. Il a la couleur de son père, mais la morphologie de sa mère. Par contre, cette saison, nous n’utiliserons pas "Nashmi" mais plutôt Dahess et d’autres étalons. De toute façon, l’élevage est quelque chose de très compliqué. C’est un point d’interrogation. Je me souviens d’une personne au Maroc qui m’avait fait toute la génétique de nos juments. Elle avait préparé une utilisation d’étalons en lien avec cette génétique et… cela n’avait pas du tout marché !