Laure Castelnerac : « L’idée, c’est de produire peu, mais des bons avec du modèle »

15.03.2022

Laure Castelnerac : « L’idée, c’est de produire peu, mais des bons avec du modèle »

Lorsque l’on parle de l’élevage du pur-sang arabe de course en France, on pense au Sud-Ouest. Pourtant l’Ouest possède dans ses rangs des éleveurs passionnés, issus notamment du monde de l’endurance, comme le haras de Castelnérac.

JDG Arabians. – Ael Star, un poulain que vous avez élevé, s’est imposé d’entrée de jeu dans le Prix Magicienne, à Pau, début février. Attendiez-vous de tels débuts ?

Laure Castelnerac. – Non, pas du tout. Ael Star (Dahess) est à l’entraînement depuis l’année dernière. Mais avec la Covid et le fait qu’il était un peu tardif, il n’a débuté qu’à 4ans. Nous savions qu'il faisait bien son travail, qu'il était sérieux. Sa mère, Guest del Falot (Djorman), nous avait étonnés en débutant. Ael Star est son premier produit et, aujourd’hui, on découvre que cette jument peut aussi être une bonne reproductrice. On rêve un peu… Nous y croyons, même si la situation est compliquée. Bref, ce fut une vraie bonne surprise.

Justement, parlons de la mère d’Ael Star. Comment est-elle arrivée chez vous ?

Au départ, nous pratiquions l’endurance. Mais j’ai toujours adoré les courses de pur-sang arabes. Mon premier cheval arabe était issu des courses. Il s’appelait Anthelios (Djelfor) et appartenait à Pierre Waquet, qui en était aussi l’éleveur. Ce pharmacien d’Arcachon avait monté un petit élevage. Le cheval avait couru pour Jean-Marc de Watrigant mais moi, je l’ignorais. J’ai découvert le cheval à Saint-Malo dans un petit club. Il avait eu une tendinite et avait 4ans. Venant de reprendre l’équitation, je travaillais, avec deux enfants. Mais je suis tombée sous le charme de ce cheval. Il était entier, ce qui n’était pas pratique car je montais en club. Je l’ai acheté et nous avons concouru en endurance. Mais le pur-sang arabe de course m’a toujours intéressée, leur modèle me plaît. Plus tard, nous avons souhaité élever. Pour cela, nous avons cherché une jument avec des origines courses. Notre première mère, une  Dormane (Manganate) a malheureusement eu une tumeur à l’intestin. C’était horrible… Cela nous a mis un coup d’arrêt. Mais j’ai continué à parcourir les annonces jusqu'à trouver Guest del Falot. Elle était à la Ganaderia del Falot, 50 km au nord de Barcelone. Ils produisent pour l’endurance, mais adorent les origines françaises et font tout le temps saillir leurs chevaux à Pau. Sur place, j’ai notamment vu la mère de Guest del Falot, Last Guest (Way to Go). Elle était à l’entraînement chez un cavalier d’endurance mais pas à vendre. J’ai donc acheté la fille qui était au sevrage. Elle avait 6 mois, était toute petite. Au milieu du champ, elle avait une belle classe de galop. Je suis repartie avec elle en Bretagne. Mais un an plus tard, après avoir fait le forcing, j’ai pu acheter la mère. C’est avec cette dernière que nous avons commencé l’élevage puisque Guest del Falot était destinée à courir.

Quel a donc été le premier produit que vous avez fait naître ?

Last Guest a d’abord produit Way to Star (Dormane), qui n’a pas couru suite à des problèmes de santé et qui a fait un peu d’endurance. J’hésite encore à la mettre à l’élevage. Toutefois, si elle a les qualités de sa sœur et laisse passer l’influence des étalons, cela pourrait être intéressant car on peut croiser une fille de Dormane avec n’importe lequel des fils d’Amer (Wafi). Cela ne pose pas de problème, au contraire. Ensuite, nous avons eu Mister General (General). Il a couru un peu en France avant de partir au Qatar l’année dernière et a d’ailleurs gagné au mois de décembre dernier.

Guest del Falot a-t-elle aussi brillé en compétition ?

Elle a tout de suite montré de la qualité Elle a débuté par une deuxième place, sur l’hippodrome du Bouscat. J’ai eu une proposition d’achat mais l’affaire ne s’est pas faite. Parfois, dans la vie, on se dit : « Mince, j’ai raté une occasion ». Et puis maintenant, nous sommes ravis de l’avoir gardée. Elle a du caractère, de la précocité, un super modèle et c'est une super poulinière. La vie nous a menés à des endroits que nous n’avions pas prévus, surtout avec la mort de notre première jument [Guest del Falot a gagné le Prix Ourour (L), sa deuxième sortie, avant de se classer troisième de la Qatar Coupe de France ( Gr1 PA), ndlr].

Ael Star a-t-elle eu d’autres produits ?

Nous avons le 4ans Izadi Star (Azadi), un grand poulain très typé par son père, assez fin et très dans le sang. Le 3ans Joe Star (Al Mourtajez) est puissant, avec beaucoup de force. Enfin nous avons une pouliche née l’année dernière, Kelle Star (Al Mouwaffak).

Combien avez-vous de poulinières ?

À la maison, nous avons Guest del Falot, Last Guest, Way to Star et une nouvelle qui vient d'intégrer notre élevage. Sourrad Avel (Akim de Ducor) est une petite-fille d’Akbar (Djelfor) et de Nuits St Georges (Dunixi). À l'entraînement chez Jean-Pierre Totain, elle n’a pas débuté car c'était l'année où il arrêtait son activité. J'ai été très impressionnée par son modèle. Un éleveur qui souhaitait arrêter nous l'a vendue et nous a donc confié la jument, ce qui est un bel exemple de solidarité et de mutualisation entre les petites structures. Elle va faire un peu d'endurance cette année. Nous aimons bien avoir le double débouché pour les poulains ensuite. D'ailleurs, nous avions aussi qualifié la mère de Guest del Falot en endurance. De cette manière, chaque cheval a sa chance et peut avoir une carrière qui lui convient.

Guest del Falot vous a permis de faire une rencontre décisive…

Oui, celle de Thomas Fourcy. Alors que Guest del Falot allait sur la fin de son année de 2ans, je cherchais un entraîneur. Mais je ne connaissais personne dans ce milieu. Nous étions des inconnus et nous le sommes toujours d’ailleurs (rires). Après avoir rencontré deux ou trois entraîneurs peu emballés par notre projet, un ami nous a dirigés vers Thomas. Il était encore jockey à l’époque. Nous l’avons rencontré à Saint-Cloud, pour les belles courses de 3ans. Il est ensuite allé monter en course et cela ne s’est pas forcément bien passé. Il est revenu en nous disant : « Vous voulez toujours me confier un cheval ? » Nous avons répondu par l'affirmative et l’histoire a démarré comme cela.

Pourquoi le courant passe-t-il aussi bien entre vous ?

Tous les entraîneurs ne sont pas en capacité de comprendre ces chevaux. Chaque cheval, chez nous au haras, est un individu à part entière. Il a son caractère et ses spécificités. Nous aimons travailler avec des gens comme nous, qui individualisent complètement. Il faut toujours y mettre du cœur et écouter ses intuitions. De toute façon, nous sommes de petits artisans. Comme beaucoup. Il faut que chaque cheval ait son destin, sa chance et son parcours. On essaie de faire avec son caractère aussi et c'est cela qui nous plaît. Même si, évidemment, on a des déconvenues.

Après la victoire d'Ael Star, nous étions hystériques (rires). Nous sautions dans le bureau, j'ai cru que nous allions passer à travers le plancher (rires). Nous avons fêté cela pendant une semaine (rires). Nous regrettons juste de n'avoir pu y être. Oui, la rencontre avec Thomas a été déterminante. Nous n'aurions peut-être pas persévéré sans cela car le milieu n'est pas toujours facile. Nous avons sympathisé et nous lui accordons une grande confiance. Humainement, c'est vraiment quelqu'un de remarquable. Il nous aide désormais car il est coéleveur de certains de nos poulains, notamment le dernier qui est chez lui, le 4ans Izadi Star.

Vous avez également eu de bons résultats en endurance ?

J'ai commencé l'endurance avec Anthelios, qui a désormais 26ans. Nous avons couru à l'international, dans les plus belles courses. Récemment, un produit d'Anthelios, Akkbar, vient de très bien courir pour ses débuts en endurance, aux Émirats. L'idée, c'est de faire peu de chevaux, mais des bons, avec du modèle. Il est vrai qu'ils ont tous du modèle aujourd'hui. Quand on voit les 3ans en course, certains sont des monstres... sauf Lady Princess (General) ! Elle a un cœur incroyable. Nous voulons produire de bons pur-sang arabes, avec du bon cardiaque, de bonnes jambes et une belle ligne du dessus. S’ils n’ont pas de chance en course, ils l’auront ailleurs. Mister General a été vendu au Qatar [tout comme Ael Star, ndlr].

J'espère que nous pourrons un jour voir nos chevaux courir à l'étranger. L’objectif, c’est de pouvoir voyager, de rencontrer des gens, de continuer à faire naître des chevaux qui nous plaisent. L'esthétique du cheval est très importante. C'est un bonheur de les voir dans nos champs. On les voit ensuite changer au préentraînement et lors des premiers mois d'entraînement. C'est ce qui me plaît. Les pur-sang arabes au rond, ce sont de belles bêtes. Ils sont plus expressifs que les pur-sang anglais, mais parfois dans le mauvais sens du terme. Quand ils n'ont plus envie, c'est fini. Ils ont leur petit caractère. Ils sont sensibles.

Votre haras de Castelnérac est situé en Bretagne, une région peu connue pour le pur-sang arabe de course ?

Pouvoir travailler avec Thomas nous aide. Sans cela, nous nous sentirions trop isolés, ne serait-ce que géographiquement car on n’est pas dans le Sud-Ouest. Nous sommes dans le Morbihan. Il y a beaucoup d'éleveurs d'endurance dans la région mais pas d'arabes de galop. Nous avions essayé de monter quelque chose avec le président de l'A.C.A. de la région, car beaucoup d'éleveurs ici avaient des origines courses. Nous voulions mutualiser des choses pour essayer d'envoyer de bons poulains à un entraîneur. Il y a beaucoup de très bons éleveurs en Bretagne. D'ailleurs, cela suscite de l'intérêt désormais et je commence à recevoir des appels. Je les encourage. Ce qui est dommage, c'est que nous n'ayons aucune course dans la région. En avoir à Pornichet, par exemple, ce serait super. Il y a tout ce qu'il faut en Bretagne pour cela. Les chevaux, je les vois ici et il y a des éleveurs encore plus calés que moi en génétique. Je reçois beaucoup de messages sur Facebook et cela commence à intéresser les gens. Bref, il faudrait un circuit près de chez nous car c'est compliqué de ne pas pouvoir voir ses chevaux débuter. On met toute cette énergie et on apprend l'avant-veille que le cheval débute à Pau. C'est à 1.000 kilomètres, on a des boulots à côté... On les regarde à la télé. Ce sont des joies énormes et comme je le disais à mon mari, des émotions comme celle-là, c'est génial. C'est rare car avec les chevaux, on passe par tous types d'émotions. Cet été, un poulain de 2 mois, Kastel Star (Al Mamun Monlau), s'est cassé la jambe dans le champ. Nous l’avons soigné. Il est superbe mais ne verra sans doute jamais un champ de courses. Nous l'avons soigné tout l'été et une victoire comme celle d'Ael Star nous récompense. Elle efface tous les désagréments. C'est top. On a eu une joie immense. En plus, c'était une grosse surprise. Cela nous donne des perspectives pour la suite et cela nous encourage. Nous sommes des passionnés, mais quand on prend parfois des "bouillons", de bonnes nouvelles comme celle-là, c'est bien. Et puis une victoire en débutant, cela valorise vraiment la mère. 

Les offres ont dû affluer pour Ael Star ?

Comme Ael Star a 4ans, il ne faut pas faire la fine bouche non plus. Nous n’avons vendu aucun cheval l'année dernière et nous avons des frais fixes [depuis, Ael Star a été exporté au Qatar et a pris une excellente troisième place pour ses débuts, après avoir trébuché dans les premiers mètres, ndlr]. Le marché est compliqué avec le Moyen-Orient. Les prix ne sont plus les mêmes. C'est très strict sur le plan vétérinaire. Il ne suffit pas d'avoir un bon cheval. Mais cela reste une belle satisfaction. Au Moyen-Orient, les gens élèvent beaucoup désormais. Quand ils en font naître 100, moi j'en ai un. Alors quand il gagne, je suis d'autant plus contente.

Si Ael Star a une belle carrière à l’étranger, cela valorisera votre élevage…

Je suis persuadé qu'il n'a pas fini de nous étonner. Ael Star est encore immature et n'a pas terminé sa croissance, même s'il a beaucoup changé. Il est né pour avoir une carrière de course. Il faut en revanche qu'il aille chez un bon entraîneur. La seule difficulté quand un cheval part à l’étranger, c’est la visibilité. En endurance comme en course, c'est pareil. Il est parfois compliqué d'avoir des nouvelles. Il faut se détacher d'eux, on est bien obligé. Les chevaux ont leur destin. On les fait naître quand même…

Néanmoins, l’exportation offre de réelles perspectives pour les chevaux…

C'est vrai que le programme français est compliqué pour ceux qui ne font pas partie de l’élite. Dès qu'un cheval gagne, il doit tout de suite aller contre les meilleurs. Si on est réaliste, à moins d’avoir le très bon cheval, on court dans milieu de tableau. Vendre peut être la solution pour trouver un programme plus adapté pour le cheval. À l'étranger, il y a des courses handicaps, voire des réclamers, comme au Qatar, ce qui peut permettre à un cheval d'avoir une carrière. C’est valorisant pour nous, en tant qu'éleveur. C’est une chance, ce marché : les pays du Moyen-Orient achètent nos chevaux, apportent beaucoup au galop français et valorisent nos chevaux chez eux.