Rendez-vous avec…  Frank Walter : « Les courses, notre vaccin contre la morosité »

Autres informations / 20.04.2021

Rendez-vous avec… Frank Walter : « Les courses, notre vaccin contre la morosité »

RENDEZ-VOUS AVEC…

Frank Walter : « Les courses, notre vaccin contre la morosité »

Avec l’écurie Waldeck, les Walter père et fils ont eu le bonheur de remporter le Prix de la Grotte (Gr3). Leur élève et représentante Cirona leur permet de vivre leur rêve classique. Frank Walter est l’invité de Rendez-vous avec…, le podcast consacré aux entretiens de JDG Radio. À écouter en intégralité en cliquant ici (avec ce lien https://www.jourdegalop.com/podcasts)

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. - D’où vient la passion familiale pour les courses ?

Frank Walter. - Mon arrière-grand-père avait un élevage dont Waldeck est le nom. Il élevait pour l’agriculture et un petit peu pour les courses. Sa propriété se trouvait en Prusse orientale, dans une zone qui est à présent une enclave russe. Nous avons gardé le nom et ses couleurs ! Mon grand-père, lui, était gentleman. Il a beaucoup monté en obstacle, ayant aussi son permis d’entraîner. Avant la guerre, il était actif en Prusse orientale puis à Francfort. Pendant quarante-cinq années, il a été starter et commissaire. Durant mon enfance, j’ai passé mes week-ends avec lui sur les hippodromes et mes vacances à Baden-Baden ! J’ai même séché l’école pour aller aux courses…

Mon père a pris la relève : il monte encore actuellement en course à l’âge de 71 ans ! Dans quelques semaines, il va prendre part à une course sur 1.400m à Milan. Sa passion est encore plus grande que la mienne : il est à cheval tous les matins. Moi-même, j’ai monté à l’entraînement jusqu’à l’âge de 14 ou 15 ans. Ensuite, les études et le travail m’ont éloigné des courses. Mon père est allemand, ma belle-mère italienne. Le moteur de la passion, c’est la relation avec le cheval. Le pur-sang est un animal d’une grande sensibilité. Partager ces moments avec les chevaux, cela rend humble. Et cela permet de mieux gérer les relations avec les hommes. Il y a aussi le partage… Avec mon père, j’ai une relation très fusionnelle. Grâce aux résultats, nous avons aussi impliqué le reste de la famille. Les amis sont aussi rentrés dans ce cercle. Si nous pouvons voyager pour voir un cheval, nous le faisons. Je suis déjà allé jusqu’aux États-Unis pour assister à une course ! Quand nous sommes allés à Syracuse voir Coco Demure (Titus Livius) gagner sa Listed, c’était aussi un voyage culturel… et des souvenirs qui restent.

Depuis quand êtes-vous propriétaire ?

En 2006, mon grand-père nous a quittés. Avec mon père, nous nous sommes promis de pérenniser la tradition familiale. Nous étions alors basés en Italie, et l’un de nos premiers achats fut Paladino di Sabbia (King Charlemagne), l’oncle de Cirona (Maxios). Gagnant de maiden et Quinté en Italie, le poulain a aussi couru l’équivalent italien du Prix de Fontainebleau (Gr3), terminant deuxième. Mon père est donc allé voir sa sœur Coco Demure dans un pré et nous l’avons achetée. Leur deuxième mère venait de l’élevage de Sa Majesté la reine d’Angleterre ! Coco Demure a couru dès l’été de ses 2ans. Future mère de Cirona, elle a gagné son maiden pour sa quatrième sortie, avant de remporter le Criterium Aretuseo (L) au mois de décembre de ses 2ans sur l’hippodrome de Syracuse. L’année était belle, car son frère était un espoir classique. Pour les petits propriétaires que nous étions, c’était très beau. À 3ans Coco Demure a de nouveau gagné et même couru les classiques italiens. Mais elle n’en avait probablement pas le niveau et valait certainement l’équivalent de 42 à 44 de valeur en France. De très bons moments, vécus en famille. Mes trois filles suivent. Cela crée une émulation.

Elle est ensuite devenue une super poulinière. Quel est son parcours au haras ?

Nous étions un peu novices au moment de faire saillir Coco Demure. La jument n’avait pas un très bon modèle, mais beaucoup d’énergie. Et c’est ce qu’elle transmet. Ce sont des chevaux qui ne sont pas parfaits physiquement mais qui vont aux courses et se préparent très vite ! Nous avions alors rencontré Joe Hernon et les trois premiers produits de la jument sont issus d’étalons de Coolmore. Cajula  par Rock of Gibraltar, un super cheval de course – a gagné trois épreuves. Son nom est la synthèse de celui de mes trois filles : Carla, Julia et Laura ! Le deuxième, White Chocolate (Mastercraftsman), a remporté cinq courses en Angleterre, dont son maiden à Newmarket à 2ans. Elle a même couru les Lillie Langtry Stakes (Gr2). Le suivant, Qaysar (Choisir), deuxième de Listed, a remporté huit courses en Angleterre sous la casaque d’Al Shaqab Racing. Le quatrième produit, Chares (Ivawood), a gagné le Critérium de Lyon (L) avant d’être exporté à Hongkong. Viennent ensuite Cirona et une 2ans par Territorries (Invincible Spirit), à l’entraînement chez Christophe Ferland. Dans le cas de Cirona, nous sommes allés à Maxios (Monsun) pour essayer un sang différent. J’avais aussi le souvenir de sa victoire dans le Prix du Moulin de Longchamp (Gr1), de cinq longueurs et dans un super chrono en terrain souple. Cheval avec de la taille, il semblait convenir à la jument. Maxios avait réalisé l’une de ses meilleures valeurs sur 1.600m à ParisLongchamp. La victoire de Cirona sur ce parcours est donc en quelque sorte un clin d’œil ! Bien sûr, nous avons reçu beaucoup d’offres pour Cirona. Mais la vente de Chares nous permet de vivre le rêve avec la pouliche cette année.

Avez-vous d’autres juments ?  

Coco Demure nous a apporté beaucoup de bonheur. Malheureusement, la poulinière est morte en 2019. Tout ce qu’elle nous a offert, ce sont des choses que l’on ne peut pas s’acheter.

Désormais, nous avons deux poulinières. Nous avons acquis Al Baidaa (Exceed and Excel), une Godolphin, par l’intermédiaire de Federico Barberini chez Tattersalls. Après un produit de Masar (New Approach), elle va être saillie par Make Believe (Makfi) puis revenir au haras de la Mercerie.

Nous sommes également conseillés par Ghislain Bozo et copropriétaires d’une jument stationnée à l’écurie des Monceaux, Débutante (Gold Away). Cette sœur de Danedream (Lomitas) est elle-même black type. Débutante était entraînée par Alain de Royer Dupré, un professeur de choix à l’école du propriétariat !

Quel bilan faites-vous de vos expériences dans les écuries de groupes ?

Pour réussir notre entrée dans la colonne des propriétaires, à la hauteur du temps et des moyens dont nous disposons, nous avons aussi pratiqué les écuries de groupes. Cela a commencé avec Pascal Adda et le Club Galop. Une belle aventure avec plus de cent personnes. Il y a environ huit ans, avec Ghislain Bozo et Nicolas de Chambure, nous avons créé le Meridian Racing Club. Bocaiuva (Teofilo) avait couru le Prix de Diane (Gr1) sous cette casaque. Lauréate de Listed, elle a été battue du minimum dans le Prix de Flore (Gr3). Lui aussi placé de Groupe, Money Maker (American Post) a remporté le Prix Yacowlef (L). Que de grands moments ! Cabral (Henrythenavigator), gagnant de course "B", nous a permis de rencontrer Christophe Ferland. Et quand Cajula, premier produit de Coco Demure, a eu l’âge de partir à l’entraînement, nous le lui avons envoyé. Il n’y a pas meilleur rapport qualité/prix que cet entraîneur !

Tous les espoirs sont permis pour Cirona ?

Oui, toutes les options sont ouvertes. Nous voulions rentrer à Longchamp sur 1.600m. Je pense que c’était un choix judicieux et si la pouliche avait été quatrième, nous aurions signé tout de suite. Elle gagne bien et elle est très bien rentrée. Le chrono des 600 derniers mètres est très correct. Cirona a tout à fait le niveau pour rester compétitive sur 1.600m et aller sur la Poule d’Essai des Pouliches (Gr1). Elle est aussi engagée dans le Prix Saint-Alary (Gr1), mais son option principale reste le Prix de Diane (Gr1). Elle va aussi être engagée dans les Coronation Stakes (Gr1)… Cirona va dans tous les terrains.

Votre expérience professionnelle influence-t-elle votre activité de propriétaire ?

J’ai travaillé pendant vingt ans chez Accenture. Je suis formaté au fait que les choses doivent être gérées, structurées, pour les engagements comme pour les croisements. À mon sens, le propriétaire a un rôle de stimulateur, d’initiateur. Il faut savoir aussi donner des responsabilités aux gens. Et c’est comme cela que cela doit fonctionner. En France, nous avons trois chevaux chez Christophe Ferland, trois chez Alessandro et Giuseppe Botti et un chez Jean-Claude Rouget. En Italie, les chevaux sont chez Angelo Candie qui est un entraîneur basé à Rome. Mon père met quinze minutes le matin pour y aller et monter son lot ! Nous en avons aussi deux en propriété chez Fabrizio Camici.

France Galop a fait un travail génial de promotion des courses de 2ans et la France est désormais l’un des meilleurs endroits pour en avoir à l’entraînement. Chaque pays a ses caractéristiques. Les États-Unis sont aussi très intéressants pour les juments de 4 à 5ans. Cirona va avoir une belle année à 3ans ici. Mais pourquoi ne pas l’envoyer là-bas ensuite ? Nous y sommes ouverts, et ce d’autant plus que j’ai des activités à Los Angeles. L’Allemagne a aussi ses avantages, comme l’Italie. Entre l’élevage et l’entraînement, nous avons entre quinze et seize chevaux. Quelle chance de pouvoir courir malgré le Covid ! J’en parlais récemment avec Alessandro Botti. C’est un peu notre vaccin contre la morosité et le climat pesant de cette période.

Vous êtes un élu de la Fédération des propriétaires. Que représente cet engagement ?

Nous essayons au sein de la Fédération d’améliorer les services aux propriétaires. Que cela soit par le partage d’expérience, d’informations et d’apprentissages. Nous pouvons toujours apprendre les uns des autres. C’est avec cette idée que je me suis lancé dans ce mandat. Il faut donner un peu de son temps. Il faut tirer les courses vers le haut. Quand on voit le regain d’intérêt pour la Formule 1, pourquoi ne pourrions-nous pas y arriver ? À mes amis pris d’une subite passion pour la Formule 1, je leur dis que dans les courses, ils pourraient passer de spectateurs à acteurs !

L’expérience et l’accueil aux courses peuvent être améliorés. Si plus de personnes s’intéressent aux courses, il y aura aussi plus de sponsors. Il y a dix ans, le Prix de la Grotte était sponsorisé par une banque. Cette année, il n’y a pas de sponsor. Pourquoi ? Il y a bien des choses à mettre en œuvre, à travailler, en France et ailleurs. Tout en faisant attention au respect de l’animal, lequel me semble bien pris en compte désormais.