Tanya Gunther : « Avec Policy of Truth, nous rêvons de gagner un classique européen »

International / 22.04.2021

Tanya Gunther : « Avec Policy of Truth, nous rêvons de gagner un classique européen »

Tanya Gunther : « Avec Policy of Truth, nous rêvons de gagner un classique européen »

En 2018, Tanya et John Gunther ont fait la sensation en sortant un gagnant de Triple couronne américaine (Justify) et de Gr1, Royal Ascot (Without Parole). Le père et la fille galopent désormais vers leur nouveau rêve : un classique en Europe ! Dans trois semaines, leur élève Policy of Truth sera au départ de la Poule...

Le 18 avril, Policy of Truth (Siyouni) a fait beaucoup d’heureux en remportant le Prix de Fontainebleau (Gr3). À commencer par ses copropriétaires, Olivier Carli et Pia Brandt. Mais aussi Anna Sundström qui l’a élevé pour le compte de Tanya et John Gunther. Les bookmakers en ont fait le meilleur des français (à 10/1) en vue de la Poule d’Essai des Poulains (Gr1). Mais il ne sera pas le premier partant de ces éleveurs dans un classique européen. On se souvient par exemple de Bookrunner (Tiznow), non placé dans une grande édition des 2.000 Guinées (celle d’Australia, Kingman, Night of Thunder…) L’an dernier, Kenzai Warrior (Karakontie) n’a pas pu prendre part à l’arrivée du même classique, après avoir gagné les Horris Hill Stakes (Gr3).

L’enfance de l’art. John Gunther est canadien et c’est près de Vancouver qu’il a commencé à élever. Une de ses filles, Tanya, a totalement épousé le passe-temps paternel, dévorant les pedigrees dès l’enfance. En 2018, elle confiait d’ailleurs à Bloodhorse : « Pendant mon enfance, mon père était tous les week-ends dans la presse hippique… et c’est toujours le cas aujourd’hui ! Et j’ai donc été exposée à cette "obsession" dès mon plus jeune âge. D’une certaine manière, je le copiais. Son engouement pour les chevaux de course est devenu le mien également. » Pour faire carrière dans la finance, elle rejoint Londres. Pour assouvir sa passion du galop à fond, le père s’est offert Glennwood Farm, dans le Kentucky. Un haras qui a toujours eu une vingtaine de poulinières : une goutte d’eau dans l’océan de l’élevage américain. L’installation dans le Kentucky remonte à trente ans, mais le premier lauréat de Gr1 est arrivé bien plus tard, avec Stevie Wonderboy (Stephen Got Even). Né en 2003, il a gagné la Breeders' Cup Juvenile (Gr1). La même année voyait le jour First Samurai (Giant's Causeway), gagnant des Champagne Stakes et des Hopeful Stakes (Grs1).

Changer de vie. Avec la génération 2008, ils "sortent" Stay Thirsty (Bernardini), lauréat des Travers Stakes (Gr1). Au même moment, Tanya Gunther prend une décision radicale : elle va vivre de sa passion.  Après avoir claqué la porte de Lehman Brothers, elle s’implique à fond dans le haras familial. Comme, elle l’expliquera en 2018 sur la scène d’Equestricon (le Ted Talk des courses américaines), l’accueil n’est pas franchement chaleureux dans le Kentucky. Pour certains, c’est "la fille de". D’autres l’appellent "la folle". Changer de vie, vivre de l’élevage, c’est le rêve de bien des passionnés. Pourtant beaucoup échouent, là où Tanya Gunther a finalement réussi. Mercredi, elle nous a confié : « Je n’ai pas d’explication. J’ai simplement décidé de vivre de ma passion. C’est un métier très difficile. Peu importe votre parcours. Il réclame de l’endurance, de la dureté. Peut-être que les gens qui échouent sont ceux qui jettent trop vite l’éponge. Et cela peut se comprendre d’une certaine manière, car il y a beaucoup plus de bas que de hauts. Il faut croire en son travail et continuer. Peut-être suis-je plus "obstinée" que la moyenne… Disons plus déterminée ! »

Tout s’accélère. À la barbe de l’establishment hippique local, l’association père/fille fait des miracles, avec sept gagnants de Gr1 individuels en sept générations (de 2010 à 2015). Il s’agit de Tamarkuz (Breeders' Cup Dirt Mile), Materiality (Florida Derby), Mo Town (Hollywood Derby), Without Parole (St James’s Palace Stakes), Vino Rosso (Breeders' Cup Classic), Competitionofideas (American Oaks)… et Justify (Scat Daddy). Invaincu en six sorties, ce dernier a remporté la Triple couronne, offrant à ses éleveurs une place sur l’Olympe du sport hippique américain. Une telle réussite, sans l’appui d’un grand nombre de juments, c’est un exploit. À ce sujet, John Gunther confiait à Bloodhorse : « Notre secret ? J’étudie les pedigrees et les courses depuis toujours. Mais je dois reconnaître l’apport décisif de ma fille. Tanya a une vision très analytique des choses au moment de concevoir les croisements. J’ai plus d’expérience et de feeling. Le fait qu’elle vienne à mes côtés, ici dans le Kentucky, a vraisemblablement une part importante dans notre succès. » Mercredi, nous avons demandé à Tany Gunther quel était le croisement dont elle était la plus fière : « Je pense que c’est celui de Justify. Sur le papier, j’y croyais vraiment. Scat Daddy faisait la monte à 30.000 $. Ce n’était pas un étalon cher. Mon père y croyait aussi, mais à ce moment-là, Scat Daddy (Johannesburg) était considéré comme un étalon de gazon. Or nous voulions produire un cheval de dirt avec une jument qui avait couru sur cette surface. Parfois, vous croyez à un croisement et il ne marche pas. Mais quand ça fonctionne, c’est extraordinaire. Tout me plaisait dans celui-là… la complémentarité, la structuration du pedigree. Je ne peux pas vous en dire plus ! (rires) »

Chercher la perle rare. Lorsque Tanya Gunther a choisi Scat Daddy, il avait certes l’étiquette gazon si dévalorisante dans le Kentucky. Mais son taux de black types par partants (15,9 %) faisait de lui l’un des cinq meilleurs étalons américains. Alors proposé à 25.000 $, Curlin (Smart Strike) avait lui aussi de bonnes statistiques (10,5 %). Il donnera aux Gunther le double lauréat de Gr1 Vino Rosso, qui a notamment remporté la Breeders' Cup Classic (Gr1), autre sommet du galop américain. En 2016, pour sa dernière année de monte, Scat Daddy était proposé à 100.000 $. En 2021, Curlin officie à 175.000 $. En 2020, elle confiait à Julian Muscat (The Owner Breeder) : « Je suis curieuse par nature. Mon expérience dans la banque d’investissement, où tout est constamment questionné et analysé, m’a poussée à aborder d’une manière sensiblement différente l’élevage. J’étudie les étalons et leurs statistiques. Particulièrement ceux qui sont sous-évalués par le marché et donc plus accessibles, tout en étant capables de donner des chevaux performants. Cela permet d’identifier des étalons de qualité dont le prix de saillie n’est pas à cinq ou six chiffres. »

Concernant l’achat des juments, Tanya Gunther nous a confié mercredi : « C’est un ensemble de choses. Principalement le pedigree et le physique. Il faut qu’elle puisse donner de beaux chevaux car nous vendons des yearlings. Et le pedigree, c’est ce qui attire l’œil. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles une jument n’est pas devenue black type. Nous cherchons donc aussi à savoir pourquoi, en étudiant la carrière de course… »

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que père et fille ont parfois eu le nez creux. Marozia (Storm Bird), perdue dans le programme anglais avec son pedigree américain, a été dénichée pour 50.000 $ sur le ring de Keeneland. Elle est mère ou grand-mère de six black types, dont trois gagnants de Gr1 (Stay Thirsty, Tamarkuz et Without Parole). Molto Vita (Carson City), achetée 24.000 $, est désormais mère (ou grand-mère) de trois black types dont le lauréat de Gr1 Mo Town (Uncle Mo).

Contre la limitation des étalons. Tanya Gunther a signé une tribune très remarquée dans le TDN au sujet du stallion cap proposé par le Jockey Club américain. Mercredi, elle nous a expliqué : « Prendre une telle décision, en contradiction avec ce qui se passe ailleurs dans le monde, c’est un grand risque pour la filière américaine. On voit déjà que des prospects étalons quittent les États-Unis pour faire la monte ailleurs dans le monde. Et la limitation du nombre de saillies va probablement accélérer ce phénomène. La valeur d’un étalon, et l’intérêt de le stationner à un endroit précis, se base sur le nombre de juments qu’il peut saillir. Limiter officiellement ce nombre, c’est limiter la valeur dudit étalon.

En ce qui concerne la diversité, je pense que la limitation ne changera rien. Si vous ne pouvez pas aller à un étalon, vous irez à son fils. Qu’une telle décision soit prise aux États-Unis, le pays de la liberté d’entreprise, avec un élevage très commercial, c’est vraiment surprenant et inattendu. » En 2018, John Gunther expliquait au TDN : « Il y a plusieurs années, j’ai eu le sentiment qu’un glissement dans la qualité des étalons s’opérait au profit des îles Britanniques. Nous avons donc décidé d’envoyer des juments américaines aux meilleurs étalons européens, où la section des sires est exceptionnelle. »

Le cas de Without Parole. Cette tentative a notamment donné Without Parole (Frankel). Issu d’une mère américaine, ce lauréat des St James’s Palace Stakes (Gr1) à Royal Ascot est stationné en Angleterre à Newsells Park Stud depuis cette année. Tanya Gunther nous a confié mercredi : « C’est un nouveau challenge ! Nous passons de l’autre côté de la barrière cette fois-ci. C’est l’étape supérieure de notre implication dans les courses européennes. Les courses américaines ont bien des points communs avec celles d’Europe, mais elles restent vraiment différentes. Nous avons renforcé notre jumenterie européenne pour soutenir Without Parole. Il va saillir la mère de Policy of Truth par exemple. » Ce qui peut parfois surprendre, c’est que les Gunther n’hésitent pas à sursaillir. Lors de la conception de Without Parole, Without You Babe (Lemon Drop Kid) ne semblait pas mériter un étalon à 125.000 £. Cette jument non black type n’avait pas encore de caractère gras dans sa production. Tanya Gunther nous a expliqué : « Il est certain que nous avions vraiment peur qu’elle ne soit pas acceptée. Mais nous sommes allés à Newmarket. Et nous avons parlé avec l’équipe de Juddmonte, d’éleveur à éleveur. Lorsque nous avons eu la confirmation qu’elle allait être saillie par Frankel, ce fut un réel soulagement. Mon père a toujours beaucoup cru en cette jument, dont le pedigree a ensuite pris une tout autre ampleur. Elle portait Without Parole lorsque Tamarkuz a remporté le Godolphin Mile (Gr2). Il a plus tard gagné le Breeders' Cup Dirt Mile (Gr1). »

Une tentative française. Tanya Gunther poursuit : « L’élevage, c’est un chemin long et tortueux ! Le cœur de notre activité est au Kentucky. Mais mon père a des intérêts en Europe depuis longtemps. Nous aimons les courses de gazon et avons petit à petit accru notre présence sur le Vieux Continent. Nos juments européennes sont en majorité stationnées à Newsells Park Stud. Mais nous avons aussi des juments en Irlande et en France. » Comme dans le cas de Without Parole, la mère de Policy of Truth semblait sursaillie : l’étalon officiait à 45.000 € en 2017 et la jument fut rachetée 32.000 Gns décembre 2018… Tanya Gunther nous a confié : « Siyouni (Pivotal) avait attiré notre attention, en 2017, il s’affirmait comme l’une des valeurs montantes du parc européen. Nous sommes allés le voir en Normandie. Nous avions fait une première fois ce croisement en 2015, quand l’étalon officiait à 20.000 €. » Au sujet du dernier passage de la jument sur un ring, où elle n’a atteint que 32.000 Gns, Tanya Gunther explique : « Nous savions qu’elle avait donné de beaux foals. Pour certains, les choses ne se sont pas passées comme prévu en course. Mais le jour de la vente, elle était vide. Cela avait de quoi refroidir certains acheteurs. Nous y avons vu une opportunité, cela fait partie du jeu. Sa fille Siberian Iris (Excelebration) avait remporté deux courses aux États-Unis, un cheval dans lequel nous étions impliqués et que nous avions préparé pour les ventes. Siberian Iris a plus tard décroché du caractère gras. »

Le rêve classique. À Deauville, Policy of Truth n’atteint que 34.000 €, étant acquis à l’amiable par son entraîneur, l’éleveur se souvient : « Les meilleurs acheteurs l’ont vu aux ventes. Mais c’était un poulain très massif à cet âge et ce n’est pas un hasard s’il était à la vente d’octobre : il avait besoin de temps. Sa taille a fait fuir certaines personnes.

Aujourd’hui, à 3ans, c’est impressionnant de voir un tel gabarit capable de produire de telles accélérations. Félicitations à Pia Brant de l’avoir aussi bien géré.

Les chevaux seront toujours là pour nous surprendre. Pour dépasser nos espérances. Et dans ce cas, c’est vraiment enthousiasmant de suivre leur parcours.

Jaime beaucoup les courses françaises et nous sommes vraiment très heureux d’avoir un des chevaux en vue pour les classiques français. Nous n’avons pas encore gagné de classique en Europe. Si Policy of Truth y parvient, ce serait la réalisation d’un autre rêve. Nous croisons les doigts. En tout cas, il nous rend vraiment fiers ! C’est formidable ce qu’il a fait en bon terrain. Sur le papier, c’est un miler. Et s’il va au-delà, il ne sera pas notre premier élève à aller sur plus long que ce que son pedigree l’indique. Beaucoup de gens pensaient que Justify n’avait pas assez de tenue dans son pedigree pour gagner les Belmont Stakes. Et pourtant, il l’a fait... Les chevaux peuvent nous surprendre.

Nous en avons eu à l’entraînement en France par le passé. J’adorais aller les voir le matin à Chantilly, c’est un endroit magnifique. J’aime aussi beaucoup les hippodromes français, ayant eu la chance d’aller à Chantilly, Saint-Cloud, Maisons-Laffitte… »

Lorsqu’on lui demande quelle est sa motivation après les succès de Justify, Vino et Without Parole, elle conclut : « En sortir d’autres comme ça ! Élever un gagnant de Gr1, c’est un challenge énorme. Nous essayons de rester constants dans notre travail d’éleveur, tout en améliorant la qualité de notre jumenterie. Le rêve, c’est de gagner des Gr1, et des classiques si possible. Voilà notre moteur. Mais nous avons bien conscience que c’est extrêmement difficile et que le résultat est loin d’être systématiquement au rendez-vous. »