Sol Kumin, super-héros

International / 09.05.2021

Sol Kumin, super-héros

Nom : Kumin. Prénom : Solomon, dit Sol. Âge : 45 ans. Propriétaire : depuis 2014… Nombre de Grs1 gagnés : 73 ! C’est l’histoire d’une success story comme les États-Unis semblent en avoir le secret. Sol Kumin aura, dimanche 16 mai à ParisLongchamp, deux bonnes chances de devenir propriétaire classique en France, avec Easter et King’s Harlequin. Nous lui avons demandé les secrets de sa réussite.

Photo La joie après la victoire de Lady Eli dans le Breeders' Cup Juvenile Fillies Turf - Breeders' Cup.jpg

Par Anne-Louise Échevin

Success story, mode d’emploi. En l’espace de quelques années, Sol Kumin a mis à ses pieds les courses américaines, via ses entités Madaket Stable, Monomoy Stables, Head of Plains Partners, Sheep Pond et, auparavant, Beacon Hill Partners, Great Point Stables ou encore Nantucket Thoroughbred Partners. Depuis 2014, Sol Kumin a gagné une Triple couronne, le Kentucky Derby (deux fois), la Breeders’ Cup Classic, les Diamond Jubilee Stakes, la Breeders’ Cup Mile, la Breeders’ Cup Distaff, les Kentucky Oaks… La liste est longue !

Nous avons demandé à l’homme ayant fait fortune à Wall Street si le secret de la réussite venait d’un management lié à son expérience du stock-exchange. Il nous a tout dit : « Je crois qu’avoir travaillé à Wall Street nous a aidés à avoir du succès dans les courses. Nous pensons à des pratiques que nous utilisons tous les jours dans nos métiers et qui nous ont aidés à trouver comment gérer notre écurie. Je pense à des choses comme :

- engager les bonnes personnes, en lesquelles vous avez confiance et que vous mettez dans une position de réussite ;

- bien traiter les gens, bien les rémunérer et, ainsi, leur donner les meilleures chances de réussir pour vous ;

- faire appel aux données pour prendre des décisions : il faut faire confiance aux données et je suis toujours surpris du fait que si peu de gens les utilisent ;

- penser à gérer les risques du mieux que vous le pouvez : nous préférons avoir 33 % dans trois chevaux que 100 % d’un cheval.

- ne faites pas les choses parce que c’est ainsi que tout le monde fait. Essayer des choses différentes. Sortez des sentiers battus. Soyez créatifs ;

- osez engager de jeunes personnes et leur offrir une chance, suivez votre instinct. Nous faisons ainsi avec nos entraîneurs et courtiers ;

- faire preuve de diligence quand il y a un événement à traiter. Que ce soit par rapport à un cheval, un partenaire, un agent, un entraîneur. »

Photo : Easter, un espoir classique français sous les couleurs de Sol Kumin - SD.jpg

L’Europe après les États-Unis ? Jusqu’à présent, le nom de Sol Kumin résonnait en Europe comme celui d’un propriétaire américain achetant des chevaux à l’entraînement et les exportant plus ou moins rapidement, vers les États-Unis. Il y a eu Uni (More than Ready), dont il a acheté une part après sa troisième place dans le Prix de la Californie (L) et qui a recouru deux fois en France avant de devenir championne chez l’oncle Sam. Il y a eu A Raving Beauty (Mastercraftsman), achetée après sa deuxième place dans le Premio Lydia Tesio (Gr1) et exportée directement aux États-Unis. Plus récemment, il y a eu Sotoro (Toronado), acheté via Arqanaonline et qui devait courir le Djebel (non-partant) avant de s’envoler pour les États-Unis.

Alors on se demande si la présence d’Easter (Exopshere) et de King’s Harlequin (Camelot) dans les Poules d’Essai indique un changement de stratégie. Si, après avoir mis les États-Unis à ses pieds, le propriétaire a décidé de devenir un acteur majeur de la scène européenne. Sol Kumin nous donne sa vision : « En réalité, être un propriétaire ayant de la réussite sur la scène nationale ou internationale n’est pas ce qui compte pour moi. Nous essayons juste de prendre du plaisir et d’avoir des chevaux avec des personnes qui nous plaisent. Nicolas de Watrigant nous a trouvé quelques chevaux récemment pour lesquels la bonne chose à faire est de rester en France, plutôt que d’être importés tout de suite aux États-Unis. Et cela nous procure beaucoup de plaisir. Je pense continuer à avoir des chevaux en France dans le futur. J’ai rencontré Nicolas il y a quatre ou cinq ans et il a réalisé un travail incroyable pour nous. Il est attentif, il est honnête, a un bon jugement et il sait ce que nous aimons. J’adore travailler avec lui et j’espère que cela continuera encore longtemps. Notre équipe actuelle, aux États-Unis, est composée de John Panigot et d’Amanda Motz, qui gère notre écurie au jour le jour, et nous faisons appel à Liz Crow et Donato Lani pour acheter des chevaux aux ventes. »

Les importations continueront. Sol Kumin prévoit de laisser des chevaux en France mais continuera aussi à acheter en Europe pour exporter vers l’Amérique. Cela fait après tout partie du fonctionnement des écuries : « J’adore acheter des chevaux en France et ailleurs en Europe, puis les amener aux États-Unis. C’est une partie importante de notre programme et nous allons continuer de fonctionner ainsi. J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer Nicolas de Watrigant et Hubert Guy, rapidement après m’être lancé dans le propriétariat. Ils sont des membres importants de notre équipe. Tous deux sont talentueux, fiables, et ils sont devenus des amis. Ils savent quel cheval va s’adapter aux États-Unis ou non. Nous avons aussi eu la chance d’avoir des chevaux chez Chad Brown, Nicolas Clément et Graham Motion, lesquels ont une réussite incroyable avec des chevaux importés depuis l’Europe. Il est vrai que les chevaux sont de plus en plus chers donc il faut savoir être patient et attendre ceux qui rentrent dans les prix que vous vous êtes fixés. »

Photo : Lady Eli, celle par qui tout a commencé - Breeders' Cup.JPG

Merci Lady Eli ! Vous souvenez-vous de Lady Eli (Divine Park) ? C’est grâce à elle que Sol Kumin a attrapé le virus des courses. Cette formidable jument avait survolé le Breeders’ Cup Juvenile Fillies Turf (Gr1) pour sa troisième sortie et on regrette de ne pas l’avoir vue en Europe : elle avait le niveau pour bien faire chez nous. Elle a été un des tout premiers achats de Sol Kumin : « Nous nous sommes lancés dans les courses il y a six ans environ et nous ne connaissions rien de ce sport avant d’avoir nos premiers chevaux. Nous avons été extrêmement chanceux au début puisque l’un des premiers chevaux que nous ayons achetés était Lady Eli, nommée ainsi en référence à ma femme [Elizabeth, ndlr]. Nous avons vécu une expérience extraordinaire et nous avons ainsi mordu à l’hameçon ! » Achetée 160.000 $ à Keeneland, à 2ans, en 2014, Lady Eli a gagné presque 2.960.000 $ en course et sera revendue 4.200.000 $ à Keeneland en novembre 2018.

Lady Eli a été le déclencheur. Mais beaucoup de choses ont changé depuis : Sol Kumin, avec ses différentes entités de course, a monté un vrai business. Ce n’était pourtant pas vraiment le plan : « À ce moment-là, les courses étaient un hobby et nous n’avions pas dans l’idée de nous développer. Mais dans les trois ou quatre dernières années, nous avons décidé de nous lancer plus sérieusement et avions un plan – qui change tout le temps ! – sur la façon de développer notre programme. Jusqu’à ce jour, nous avons eu beaucoup de chance, ce dont nous sommes conscients, et nous espérons que la chance continue d’être avec nous. »

De Lady Eli à Justify, en passant par Fluffy Socks. Revenons à Lady Eli. La pensionnaire de Chad Brown est restée invaincue en six sorties, jusqu’aux Belmont Oaks Invitational Stakes (Gr1), au mois de juillet de ses 3ans. Avec elle, Sol Kumin a connu toutes les grandes joies liées au propriétariat. Il a ensuite vécu ce moment où tout semble devoir s’effondrer : Lady Eli a été victime de fourbure et a bien failli ne pas survivre. Mais cette jument de caractère – il paraît qu’il valait mieux ne pas l’embêter ! – a su non seulement guérir, mais aussi revenir au top, décrochant encore trois Grs1. Elle a une place toute particulière dans le cœur de Sol Kumin : « Lady Eli est vraiment le cheval qui m’a appris à connaître les courses. Il y a eu les grands moments : gagner une Breeders’ Cup, une pouliche invaincue en six sorties, rêver de tout ce qui pourrait se passer… Et, après, elle est tombée malade et nous avons connu les moments difficiles des courses, quand on s’inquiète pour le bien-être et la vie d’un cheval. Cela m’a appris à être patient, à prendre soin d’un animal, l’attachement que vous pouvez avoir pour un cheval, à écouter les vétérinaires qui prenaient soin d’elle… Puis il y a eu son comeback. Je ne suis pas certain qu’un autre cheval aura un impact sur ma vie et ma famille tel que celui qu’a eu Lady Eli. »

Forcément, Lady Eli fait partie des chevaux préférés de Sol Kumin. Lorsqu’on lui demande le top 5 des chevaux l’ayant marqué, il répond : « Lady Eli, Monomoy Girl (Tapizar), Authentic (Into Mischief), Exaggerator (Curlin), Catholic Boy (More than Ready), Whitmore (Pleasantly Perfect), Justify, Undrafted, Slumber (Cacique), Uni et Fluffy Socks (Slumber) ! » C’est plus que cinq… Et on se demande ce que Fluffy Socks vient faire au milieu de tous ces chevaux de Grs1 ! La pouliche, gagnante des Jimmy Durante Stakes (Gr3), est l’une des rares élèves de Sol Kumin. L’élevage ne faisait pas du tout partie des plans de Sol Kumin : le business model était de vendre pour lever de nouveau capitaux et réinvestir. Cela a donc un peu changé mais Sol Kumin n’a pas dans l’idée de devenir un top-éleveur : « Nous faisons un peu d’élevage mais vraiment très peu. C’est beaucoup trop difficile ! »

Photo : Steve Cohen, Nicolas de Watrigant et Sol Kumin après la victoire d'Uni dans le Breeders' Cup Mile - DR.jpg

Et il ne sera probablement jamais propriétaire de l’année ! La réussite de Sol Kumin comme propriétaire en si peu de temps est hallucinante. Pourtant, il n’a jamais eu l’Eclipse Award du propriétaire de l’année et il ne l’aura probablement jamais : le mode de sélection fait qu’il est difficile d’être sacré en ayant des parts dans des chevaux. Injuste ? Sol Kumin ne se pose pas la question : « Je ne me préoccupe pas des Eclipse Awards car je n’ai aucun contrôle sur leur résultat. Je me penche et je contrôle ce que je peux et je laisse le reste se gérer tout seul. Nous avons gagné onze Eclipse Awards, dont deux pour le Cheval de l’année, cela en six ans. J’en suis fier. La manière dont est défini celui de Propriétaire de l’année fait que quelqu’un travaillant avec de multiples partenaires aura beaucoup de mal à le gagner, mais ces choses-là sont en dehors de mon contrôle. Donc je n’y pense pas et je ne dépense pas mon énergie là-dessus. »

La "méthode Kumin" ne fait pas l’unanimité aux États-Unis. Peut-être que l’idée d’une écurie gérée comme un business bien rodé n’est pas assez romantique et ne fait pas assez rêver, peu importe la réussite. Qu’avoir des parts ici et là n’est finalement pas du vrai propriétariat. De cela aussi, Sol Kumin ne s’en émeut pas : « Concernant les personnes qui critiquent notre manière de faire, cela ne me dérange pas vraiment. J’aime le fait que, dans les courses, il y a plein de manières différentes de faire les choses et de gagner, et tout le monde a le droit de faire ce qu’il désire de son argent. Nous avons trouvé un système qui marche pour nous. Il y a un tableau de bord  – financier et sur les victoires). Sur le plan financier, notre écurie a eu la chance de bien se tenir sur les six dernières années. Nous avons aussi gagné 73 Grs1 en moins de six ans. Notre façon de fonctionner marche en ce qui nous concerne, je peux comprendre que cela ne marche pas pour tout le monde. »

Les Avengers ou l’alliance des superpuissances. Sol Kumin a choisi un business model pragmatique : limiter les risques en s’alliant avec d’autres propriétaires importants. Aux ventes, on constate ces dernières années une alliance des gros propriétaires : plutôt que de se battre sur un cheval, autant investir ensemble. Pour certains, ces super-alliances peuvent poser problème : les enchères montent car deux investisseurs se battent pour un cheval. C’est mécanique. Si ces investisseurs s’allient, les éleveurs risquent donc de perdre gros. Sol Kumin nous a donné son point de vue : « Je ne pense pas que cela soit de fait une mauvaise chose. Les gens ne dépensent pas moins d’argent, ils le dépensent ensemble en groupe. Je crois aussi qu’en ne concentrant pas les risques, en ayant plus de chevaux, il y a une plus grande chance de gagner de grandes courses, d’aimer les courses et, en conséquence, de rester impliqué plus longtemps. Je crois que, sur le long terme, c’est positif pour tout le monde. »

Photo : Justify remporte les Belmont Stakes et la Triple couronne - NYRA.jpg

Un recruteur. Pour fonctionner en partenariat, il faut trouver des partenaires ! Sol Kumin s’allie avec des propriétaires déjà existants mais va aussi chercher des personnes qui ne connaissent pas les courses pour rejoindre ses entités de course. C’est que l’homme a un sacré carnet d’adresses ! Citons Erik Johnson, l’une des stars du hockey sur glace, Michael Dubb, promoteur et constructeur immobilier et un de ses plus gros associés, Steve Cohen, qui a récemment acheté la mythique équipe de baseball des New York Mets… Jeune propriétaire récemment converti, Sol Kumin cherche aussi à faire partager sa passion : « Cela m’apporte beaucoup de plaisir que d’amener des jeunes gens dans le monde des courses… Des jeunes comme des moins jeunes d’ailleurs. Il y a tellement de choses à aimer dans les courses et je me sens chanceux d’être en mesure de partager cela avec des amis et ma famille. » Sa méthode pour convaincre de potentiels investisseurs ? « Si je devais essayer de convaincre des personnes de se lancer, je les amènerais à Saratoga, qu’ils puissent voir les coulisses le matin, puis profiter des courses l’après-midi. Je crois qu’ils tomberaient amoureux des courses comme ce fut le cas pour moi. »

Que reste-t-il à faire ? Certains propriétaires rêvent depuis des dizaines et dizaines d’années de gagner un Kentucky Derby. Ne parlons même pas d’une Triple couronne ! Sol Kumin y est parvenu quatre ans après s’être lancé dans le monde des courses. De quoi peut-il dès lors rêver ? Quelle est LA course qu’il lui reste à conquérir ? Il nous a dit : « C’est difficile de répondre à cela ! La Breeders’ Cup Classic aurait été ma réponse en début d’année dernière, mais Authentic l’a gagnée en novembre, donc nous avons pu cocher cette case. La Saudi Cup et ses 10 millions au gagnant est sur la liste : nous avons conclu deux fois deuxième sur les deux éditions de la course, avec Midnight Bisou (Midnight Lute) et Charlatan (Speightstown), donc j’aimerais beaucoup gagner cette course. J’aimerais aussi pouvoir gagner le Kentucky Derby une troisième fois ! C’est une course extrêmement difficile à gagner, alors une troisième victoire serait incroyable ! » Peu importe combien de fois il l’a gagné, le Run for the Roses fera toujours rêver un Américain.